Publié le 14/07/2016
Lors du colloque Université des grands vins - Vitae, cap sur les terroirs, Gabriel Lepousez, chercheur en neurophysiologie à l’Institut Pasteur, musicien, a réactualisé nos connaissances en œnologie cognitive, et prédit une révolution dans notre compréhension de la perception des vins avec les acquis à venir en sciences cognitives.
Comment comprendre les notions d’harmonie, de beauté, d’émotion lorsque nous dégustons ? Ce sont des réalités sensorielles essentielles dans l’économie du vin, dont la complexité du sujet fait appel aux sciences cognitives. Chercheur à l’unité perception et mémoire de l’Institut Pasteur, Gabriel Lepousez a proposé une réactualisation des connaissances en neurosciences sensorielles afin de comprendre ce qu’est un grand vin, le propos central du colloque de l’Université des grands vins - Vitae.
« Il ne faut pas cloisonner les perceptions, les unes par rapport aux autres, car le cerveau ne fonctionne pas comme ceci. Le cerveau est une machine pour voir dans le futur, il va donc essayer de prédire. La vue et le contexte sont importants, mais beaucoup d’informations scientifiques émergent sur les perceptions olfactives. » Le jeune chercheur indique que nous avons identifié 400 types de récepteurs moléculaires pour percevoir les odeurs. À titre de comparaison, la rétine de l’œil n’en utilise seulement que trois types pour percevoir l’ensemble des couleurs. Ce qui nous permet de discriminer 1 million de couleurs. « Donc avec 400 types de récepteurs olfactifs, on a une palette de sensibilités gigantesque. On serait ainsi capable de discriminer 1 000 milliards d’odeurs. » Problème, soulève Gabriel Lepousez, « nous avons à peine 100 milliards de neurones ». En fait, si le système visuel est très analytique et dissèque les perceptions, le système olfactif perçoit de façon synthétique, d’où les limites quand des dégustateurs tentent de disséquer les différents composants du vin. Par exemple, avec une pomme, il ne va pas essayer de discriminer chacune des 400 molécules olfactives qui s’en échappent, mais va construire « une image olfactive globale ». « Même chose pour le vin, où on estime qu’il y a entre 800 et 1 000 molécules olfactives. »
Mémoire et émotion
« Le système olfactif a un accès direct au siège des émotions. Il y a seulement deux connexions entre la muqueuse nasale et le siège des émotions. Pour les autres systèmes sensoriels, on est entre quatre et six connexions différentes. Ce qui donne un accès direct aux émotions et par extension à la mémoire, car une mémoire est d’autant plus robuste qu’il y a une émotion associée. On est par exemple capable ici de se remémorer où on était et ce qu’on faisait le 11 septembre 2001… L’émotion imprime la mémoire, et si l’olfaction est capable de jouer sur les émotions, on a donc là un levier pour agir sur la mémoire. L’odorat est donc capable par l’expérience olfactive de convoquer le passé, et est capable de faire passer ce passé du compartiment inconscient au conscient. C’est la faculté d’éveil de l’odorat, bien décrite par Marcel Proust, et la quête du passé qui s’ensuit, à la recherche du temps perdu, où l’odorat est capable de réactiver dans le conscient cette mémoire enfouie dans le passé. »
Le toucher
« L’appareil buccal concentre 20 % de nos récepteurs du toucher de notre corps. La résolution du toucher concentrée dans cette petite zone qu’est la bouche est très délicate. » Donc, une fois que le vin est en bouche, on convoque cette perception du toucher. « Au-delà des nouvelles dimensions gustatives, sucré, salé, acides, amer, umami, on a découvert des récepteurs capables de sentir d’autres paramètres comme les ions calcium et magnésium. Une Contrex n’a pas le même goût qu’une Volvic. On serait également sensible aux acides gras. Et à certains sucres. Quand on prend un verre vin, on convoque le toucher, les saveurs, la rétro-olfaction, et probablement d’autres perceptions encore indéterminées à ce jour. »
L’harmonie
En fait, il y a peu d’actes sensoriels qui convoquent à la fois trois sens en même temps, souligne Gabriel Lepousez : « On le voit au niveau de l’activité cérébrale. »
Par ailleurs, « il faut prendre en compte le fait que le vin ne s’inscrit pas seulement dans l’espace multisensoriel, mais aussi dans le temps. Comme la musique, ce n’est pas une image figée, mais c’est une séquence temporelle, un film. Et nous avons la responsabilité de prendre le temps de voir ce film, de déguster le vin, y compris le générique. D’où toutes ces notions classiques temporelles, d’attaque, de milieu et fin de bouche. » Pour le neurophysiologiste, « chaque contemplation est une interaction dynamique, à la manière d’effleurer un tissu, et ne pas seulement poser le doigt dessus, pour sentir la vibration. Même chose dans le vin, en le remuant en bouche, on touche à l’étoffe du vin. »
Cela lui rappelle « la notion de contrepoint en musique, où plusieurs mélodies se jouent ensemble. Cela renvoie à la notion d’harmonie, de précision, de cohérence. Platon dit que l’harmonie est un rapport entre les parties et un tout, dans lequel le tout s’impose à la multiplicité des parties. C’est-à-dire mathématiquement, que le tout est plus grand que la somme des parties. » Baudelaire dit d’un tableau harmonieux qu’il consiste en une série de tableaux superposés où chaque nouvelle couche donnerait plus de réalité. « Les sensations en harmonie doivent être précises pour ne pas induire de confusion. Dans l’harmonie il y a une sorte de continuité entre les sensations. »
Le concept de beauté
« Un grand vin, ce n’est pas ce qui est bon, mais beau, ça n’a aucune utilité. Et si un vin est beau, il faut qu’il y ait un code, à décoder, ce qui suggère la notion d’apprentissage, de communication intersubjective entre le vigneron et le dégustateur. Donc le travail d’élaboration est double, et nécessite de gérer l’échange, une intersubjectivité avec son dégustateur, une communication. De son côté, le dégustateur doit être capable de développer son goût, de dépasser l’impression de beauté superficielle, d’examiner ses propres préjugés, ses prototypes, et d’écouter le vin pas seulement à la lumière de ses prototypes. Donc on peut considérer que le vin est art partagé, social. »