Parmi les dégustations d’appréciation des tout premiers vins du millésime, le speed tasting des œnologues a ceci de particulier que la dégustation rassemble des échantillons issus de toutes les familles professionnelles, cave coopérative, négoce, récoltant manipulant, et de l’ensemble du vignoble.
Une dégustation à l’aveugle très opportune pour permettre à chaque œnologue alsacien de bien situer les vins dont il est co-géniteur et son travail dans l’univers des vins d’Alsace. Et qui offre un véritable scan de l’appellation et du millésime sur le plan technique notamment. « Nous avons ce soir les vins de quatre négoces, quatre caves coopératives et de huit viticulteurs, à parts égales issus du Bas-Rhin et du Haut-Rhin, essentiellement des vins génériques, de manière à avoir une vue précise sur le millésime », indique Carole Keller, présidente de l’Union des œnologues d’Alsace. Un millésime marqué par « un hiver froid et sec, des gelées assez dramatiques, une floraison précoce et un été caniculaire qui ont avancé les vendanges ».
S’affranchir des « a priori »
Organisé par l’Union des œnologues d’Alsace, le speed tasting se déroulait le 1er février dans la salle de dégustation de la Maison des vins d’Alsace à Colmar. Le caractère de cette dégustation « à l’aveugle » mélangeant des vins bios, non bios, issus de toutes les familles permet de s’affranchir des « a priori » et « des jugements par rapport au style de vinification », souligne pour sa part Cécile Gresser, œnologue à Andlau. Pour encore plus d’objectivité, cette dégustation pourrait s’étendre à l’avenir aux vins rhénans et mosellans, ou autrichiens, toujours à l’aveugle, suggère Carole Keller. La question est aussi peut-être d’ouvrir l’événement aux vignerons qui souhaiteraient venir faire déguster leurs vins dans ce panorama global des vins d’Alsace : ce qui serait une occasion d’objectivité technique, et non pas hédonique.
Ce speed tasting s’inscrit dans la continuité de la présentation du millésime, manifestation publique qui se tenait il y a quelques années, et qui offrait une tribune exceptionnelle de mise en avant du tout jeune millésime, pas encore enflaconné, explique Francis Klee. Une occasion également « de faire connaître la profession d’œnologue dont l’objectif est d’élaborer des vins pour le meilleur du vignoble alsacien », souligne Carole Keller, dont le propos est de défendre la place du rôle des œnologues dans la filière.
« Tout est arrivé en même temps »
De l’avis de Carole Keller, les vendanges du millésime 2017 « étaient techniquement difficiles à maîtriser pour préserver la qualité car tout est arrivé en même temps. La difficulté était de vinifier en conservant les authenticités de terroirs, de cépages », résume la présidente. Cependant, les raisins de ce millésime avaient la caractéristique qualitative de présenter des maturités phénoliques, aromatiques et technologiques bien synchrones, explique Sylvain Kamm, œnologue chez Bestheim. Des maturités parfois même très ou trop avancées pour les crémants, ajoute Cécile Gresser. Mais il en ressortira des crémants de terroir extraordinaires, selon Sylvain Kamm. Point confirmé dans la dégustation avec une cuvée de Wolfberger 100 % chardonnay exceptionnelle, appelée à être élevée cinq ans sur lattes, indique l’œnologue Jérôme Keller. De même pour un vin de base rosé de la maison Arthur Metz bien apprécié. Du côté des AOP cépages, un sylvaner Steinstuck et un pinot blanc Strangenberg Bestheim ont fait la quasi-unanimité. Un riesling Arthur Metz et un autre d’André Gruss, ainsi qu’un riesling grand cru du Domaine des Marroniers à Andlau ont séduit les dégustateurs.
Pinots noirs : moins d’extraction et pureté des arômes
S’agissant des pinots noirs, deux vins, l’un du domaine Bernard Scherb, l’autre du domaine Schneider à Eguisheim, ont été remarqués : « C’est un millésime favorable aux pinots noirs, il ne fallait pas exagérer sur l’extraction », observe Carole Keller. La carte à jouer des alsaces rouges pour se démarquer de la Bourgogne consiste, selon elle, à obtenir des « arômes les plus purs et à moins surextraire en cuvaison ». Stéphane Grapp, vigneron à Hunawihr, confirme : « Nous recherchons globalement les extractions avant fermentation », explique-t-il, de manière à jouer davantage sur le fruit que sur des charpentes et éviter éventuellement des goûts de marc. Lesquels viennent facilement lors d’extractions tardives en fermentation sous l’effet des solubilisations de matière phénolique par l’alcool et la chaleur.
Vinification au feeling
Côté sylvaners, c’est une cuvée Bestheim, 100 % Westhalten Steinstuck vieilles vignes, explique Sylvain Kamm, qui a emporté l’adhésion. Westhalten : un immense terroir à sylvaner qui a la même génétique géologique que le grand cru Zotzenberg. Et que Sylvain Kamm conduit « au feeling » avec un sulfitage extrêmement léger, un débourbage léger, un séjour sur lies prolongé jusqu’en juin.
La table de la vingtaine de pinot gris, « très homogène » aux dires des dégustateurs, a permis d’identifier deux vins d’exception, l’un de Michel Ginglinger « tout en délicatesse », et l’autre d’André Gruss, sec, construit sur la charpente et la puissance. Des différences de styles en conjonction avec les terroirs d’Eguisheim, marno-gréseux pour le premier, et des sols argileux et profonds pour le second.
Enfin, chez les gewurztraminers, un vin de Michel Ginglinger a été fort apprécié, tandis qu’une sélection de grains nobles du domaine Cattin, présentée par Corinne Pérez, concluait de fort belle manière la dégustation.