oenologie

Salon des vins de la région de Molsheim

« Cette année, ça va plutôt bien »

Publié le 10/05/2018

Le Salon des vins de la région de Molsheim s’est tenu sous le soleil, mardi 1er mai. Pas de gel, ni de trombes d’eau pour amocher le vignoble comme l’an dernier. Alors, les participants ont le sourire. Ce qui ne les a pas empêchés de revendiquer.

Pas de grands réquisitoires et doléances à la tribune du Salon des vins de Molsheim. « Cette année, ça va plutôt bien », a même reconnu Henri Kaes, organisateur de l’événement, dans son discours inaugural. Pas de cataclysme climatique ou commercial pour assombrir l’humeur des vignerons. Les officiels ont tout de même trouvé quelques nuages à leur horizon. En premier lieu, la stratégie de prévention du ministère de la Santé, jugée trop dure. Les autorités sanitaires veulent en effet obliger les producteurs à agrandir le logo déconseillant l’alcool aux femmes enceintes. « Elles sont enceintes, pas aveugles », s’est exclamé Henri Kaes. Le jeune responsable fustige plus généralement une politique « toujours dans la répression, pas dans la prévention ». Il déplore par exemple qu’on n’accompagne pas les jeunes dans leur consommation. « À 18 ans, ils sont balancés dans la jungle. » De la cave à la carte, un prix multiplié par deux ou trois Jérôme Bauer a dénoncé les accusations à l’encontre de la profession. « Je ne suis pas un pollueur », a insisté le président de l’Association des viticulteurs d’Alsace. Selon lui, le vignoble alsacien serait le plus respectueux de l’environnement en France. « On n’a pas attendu que la société nous le demande pour prendre des mesures de préservation de l’environnement. » Et si la population exige davantage d’efforts ? « On le fera sans problème, mais il faut que tout le monde admette que cela a un coût », prévient le responsable. Le député Laurent Furst en a profité pour rebondir sur le prix des bouteilles en restaurant. « Aujourd’hui, beaucoup de gens renoncent à prendre du vin car c’est trop cher. » Et l’élu de signaler la différence de prix entre la cave et la carte. « Il peut doubler ou tripler. » Son successeur à la mairie de Molsheim, Jean-Michel Weber, a pointé un autre problème. « Dans certains restaurants de Strasbourg, on ne trouve plus de vins alsaciens. » Un phénomène inquiétant, selon l’édile. Un comble pour un terroir qui produit « le plus grand vin blanc du monde, exporté dans plus de 130 pays », selon Didier Pettermann, président du Conseil interprofessionnel des vins d’Alsace.    

Speed tasting des œnologues d’Alsace

Une occasion de dégustation objective

Publié le 21/02/2018

Parmi les dégustations d’appréciation des tout premiers vins du millésime, le speed tasting des œnologues a ceci de particulier que la dégustation rassemble des échantillons issus de toutes les familles professionnelles, cave coopérative, négoce, récoltant manipulant, et de l’ensemble du vignoble.

Une dégustation à l’aveugle très opportune pour permettre à chaque œnologue alsacien de bien situer les vins dont il est co-géniteur et son travail dans l’univers des vins d’Alsace. Et qui offre un véritable scan de l’appellation et du millésime sur le plan technique notamment. « Nous avons ce soir les vins de quatre négoces, quatre caves coopératives et de huit viticulteurs, à parts égales issus du Bas-Rhin et du Haut-Rhin, essentiellement des vins génériques, de manière à avoir une vue précise sur le millésime », indique Carole Keller, présidente de l’Union des œnologues d’Alsace. Un millésime marqué par « un hiver froid et sec, des gelées assez dramatiques, une floraison précoce et un été caniculaire qui ont avancé les vendanges ». S’affranchir des « a priori » Organisé par l’Union des œnologues d’Alsace, le speed tasting se déroulait le 1er février dans la salle de dégustation de la Maison des vins d’Alsace à Colmar. Le caractère de cette dégustation « à l’aveugle » mélangeant des vins bios, non bios, issus de toutes les familles permet de s’affranchir des « a priori » et « des jugements par rapport au style de vinification », souligne pour sa part Cécile Gresser, œnologue à Andlau. Pour encore plus d’objectivité, cette dégustation pourrait s’étendre à l’avenir aux vins rhénans et mosellans, ou autrichiens, toujours à l’aveugle, suggère Carole Keller. La question est aussi peut-être d’ouvrir l’événement aux vignerons qui souhaiteraient venir faire déguster leurs vins dans ce panorama global des vins d’Alsace : ce qui serait une occasion d’objectivité technique, et non pas hédonique. Ce speed tasting s’inscrit dans la continuité de la présentation du millésime, manifestation publique qui se tenait il y a quelques années, et qui offrait une tribune exceptionnelle de mise en avant du tout jeune millésime, pas encore enflaconné, explique Francis Klee. Une occasion également « de faire connaître la profession d’œnologue dont l’objectif est d’élaborer des vins pour le meilleur du vignoble alsacien », souligne Carole Keller, dont le propos est de défendre la place du rôle des œnologues dans la filière. « Tout est arrivé en même temps » De l’avis de Carole Keller, les vendanges du millésime 2017 « étaient techniquement difficiles à maîtriser pour préserver la qualité car tout est arrivé en même temps. La difficulté était de vinifier en conservant les authenticités de terroirs, de cépages », résume la présidente. Cependant, les raisins de ce millésime avaient la caractéristique qualitative de présenter des maturités phénoliques, aromatiques et technologiques bien synchrones, explique Sylvain Kamm, œnologue chez Bestheim. Des maturités parfois même très ou trop avancées pour les crémants, ajoute Cécile Gresser. Mais il en ressortira des crémants de terroir extraordinaires, selon Sylvain Kamm. Point confirmé dans la dégustation avec une cuvée de Wolfberger 100 % chardonnay exceptionnelle, appelée à être élevée cinq ans sur lattes, indique l’œnologue Jérôme Keller. De même pour un vin de base rosé de la maison Arthur Metz bien apprécié. Du côté des AOP cépages, un sylvaner Steinstuck et un pinot blanc Strangenberg Bestheim ont fait la quasi-unanimité. Un riesling Arthur Metz et un autre d’André Gruss, ainsi qu’un riesling grand cru du Domaine des Marroniers à Andlau ont séduit les dégustateurs. Pinots noirs : moins d’extraction et pureté des arômes S’agissant des pinots noirs, deux vins, l’un du domaine Bernard Scherb, l’autre du domaine Schneider à Eguisheim, ont été remarqués : « C’est un millésime favorable aux pinots noirs, il ne fallait pas exagérer sur l’extraction », observe Carole Keller. La carte à jouer des alsaces rouges pour se démarquer de la Bourgogne consiste, selon elle, à obtenir des « arômes les plus purs et à moins surextraire en cuvaison ». Stéphane Grapp, vigneron à Hunawihr, confirme : « Nous recherchons globalement les extractions avant fermentation », explique-t-il, de manière à jouer davantage sur le fruit que sur des charpentes et éviter éventuellement des goûts de marc. Lesquels viennent facilement lors d’extractions tardives en fermentation sous l’effet des solubilisations de matière phénolique par l’alcool et la chaleur. Vinification au feeling Côté sylvaners, c’est une cuvée Bestheim, 100 % Westhalten Steinstuck vieilles vignes, explique Sylvain Kamm, qui a emporté l’adhésion. Westhalten : un immense terroir à sylvaner qui a la même génétique géologique que le grand cru Zotzenberg. Et que Sylvain Kamm conduit « au feeling » avec un sulfitage extrêmement léger, un débourbage léger, un séjour sur lies prolongé jusqu’en juin. La table de la vingtaine de pinot gris, « très homogène » aux dires des dégustateurs, a permis d’identifier deux vins d’exception, l’un de Michel Ginglinger « tout en délicatesse », et l’autre d’André Gruss, sec, construit sur la charpente et la puissance. Des différences de styles en conjonction avec les terroirs d’Eguisheim, marno-gréseux pour le premier, et des sols argileux et profonds pour le second. Enfin, chez les gewurztraminers, un vin de Michel Ginglinger a été fort apprécié, tandis qu’une sélection de grains nobles du domaine Cattin, présentée par Corinne Pérez, concluait de fort belle manière la dégustation.

Interview de Gabriel Lépousez, neurophysiologiste à l’Institut Pasteur

Le cerveau face à l’amertume du vin

Publié le 14/02/2018

Gabriel Lépousez nous propose une synthèse des connaissances en neurophysiologie sur la perception des amertumes. Une des dimensions gustatives essentielles de la personnalité des vins et considérée, à tort très souvent, comme un défaut œnologique.

EAV-PHR : Contrairement à l’acidité ou la sucrosité, nous serions capables d’identifier gustativement de nombreuses amertumes ? Gabriel Lépousez : L’homme dispose de 25 récepteurs distincts pour détecter la saveur amère, alors que les autres saveurs n’ont chacune recours qu’à un seul type de récepteur. Notre palette de détection de l’amer, ou plutôt des amers, est donc particulièrement riche et nuancée. Ce nombre relativement important de récepteurs permet de détecter une grande diversité de composés amers, d’origine et de nature chimique très variées - ceux-ci peuvent être des peptides, des amines, des esters, des lactones, des cétones, des polyphénols, des alcaloïdes, des ions métalliques, etc., d’origines végétales ou fermentaires. Près de 700 composés amers ont été répertoriés aujourd’hui. EAV-PHR : D’où nous vient cette capacité à détecter les amertumes ? GL : Du point de vue évolutif, le perfectionnement de cette capacité à détecter la saveur amère chez les mammifères pourrait être une adaptation protectrice pour reconnaître et éviter rapidement des substances toxiques, notamment celles que les plantes synthétisent pour se protéger des prédateurs. EAV-PHR : Par quels organes détectons-nous les amertumes ? GL : La plupart de nos perceptions se passe dans la bouche, au niveau des papilles gustatives. Là, chaque cellule gustative peut exprimer plusieurs récepteurs et un composé amer va donc activer une combinaison de cellules gustatives. Il est important de noter qu’il n’existe pas de topographie particulière des saveurs sur la langue ; les récepteurs à l’amer sont répartis sur l’ensemble de la langue sans biais spatial significatif. Notons que des récepteurs à l’amertume sont aussi exprimés dans l’appareil digestif, notamment dans l’estomac, et participent à la modulation de la digestion. EAV-PHR : Tout le monde est-il capable de détecter la même palette d’amertumes ? GL : La perception de l’amertume est très variable selon les dégustateurs et plusieurs paramètres concourent à cette variabilité. Le premier est d’ordre génétique. Chacun des 25 gènes codant pour les récepteurs de l’amertume possède plusieurs variants génétiques dans la population (on connaît aujourd’hui 150 variants différents pour les 25 récepteurs). Chaque variant d’un récepteur présente des seuils de réponse différents, ce qui se manifeste par des seuils de perception différents chez les individus. Un autre paramètre important de la variabilité est l’âge. En effet, les seuils de perception et d’acceptation de l’amertume chez l’enfant et l’adulte sont bien différents. On ne connaît pas encore le mécanisme à l’origine de cette évolution avec l’âge, mais des changements au niveau de la composition de la salive pourraient y participer. D’autres paramètres modulent la composition de la salive (prise alimentaire, acides) et pourraient indirectement influencer la perception de l’amertume. EAV-PHR : Devons-nous réapprendre à apprécier les amertumes ? GL : Le chemin qui mène au plaisir de l’amertume est initiatique. Dans notre cerveau, la saveur de l’amertume est par défaut une saveur aversive induisant une réponse de rejet, voire de nausée. Cette réponse est tout à fait innée et prédéterminée : un bébé de quelques jours goûtant une substance amère pour la première fois montrera immédiatement une réaction de dégoût. Face à cette réponse innée et automatique, notre cerveau doit donc réapprendre que l’amertume n’est pas une source de danger et que les composés amers peuvent aussi être associés à certains aliments plaisants, source de plaisir, voire bénéfiques pour notre santé. De par sa facette aversive et sa longueur en bouche, l’amertume va aussi donner une forme d’intensité et d’amplitude gustatives qui apporte une complémentarité intéressante à d’autres saveurs aussi bien dans le vin qu’en gastronomie. EAV-PHR : Comment pouvons-nous caractériser les amertumes dans le vin ? GL : Notre seuil de détection pour cette saveur est très bas : nous y sommes de 100 à 1 000 fois plus sensibles qu’aux autres saveurs. Pour décrire l’amertume du vin ou d’un composé amer, l’analyse sensorielle se penche avant tout sur le seuil de perception de cette amertume et sur son niveau d’intensité dans le vin. En plus de l’intensité de l’amertume, il y a une autre caractéristique de cette saveur qui mérite d’être prise en compte : son développement dans le temps, sa temporalité. Les analyses temps-intensité ou de dominance temporelle des sensations montrent que l’amertume est une saveur très lente et progressive, qui est détectée plus tard que les autres sensations gustatives. Il s’agit souvent de la sensation gustative la plus dominante en fin de bouche, pendant la phase de rétro-olfaction. Au final, cette dimension temporelle de l’amertume associée à sa dimension d’intensité permet de distinguer différents composés amers et de mieux analyser les profils d’amertume du vin. EAV-PHR : Comment les différentes saveurs du vin interagissent-elles sur la perception des amertumes ? GL : Dans notre environnement gustatif, un composé amer n’arrive jamais seul, mais est toujours associé à d’autres saveurs et à des arômes. À l’inverse, l’amertume va diminuer l’intensité de la saveur « sucré ». En plus de ces interactions entre saveurs, certains arômes peuvent devenir pour le cerveau des indicateurs d’une amertume à venir. Ils vont préparer notre cerveau, le mettre dans un schéma d’anticipation et de prédiction, pour mieux détecter l’amertume. Ainsi, une solution contenant un composé amer sera perçue comme davantage amère si on y ajoute une odeur évoquant l’amertume. Inversement, elle sera perçue comme moins amère si on y ajoute une odeur évoquant le sucré. En conclusion, le contexte sensoriel de dégustation de l’amertume est primordial pour déterminer son seuil de perception et d’acceptation.

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