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SAS Graines d’Alsace

L’année de l’envol

Publié le 17/09/2022

C’est suite à une « gamelle en maïs » que Cédric Steinlé s’est lancé il y a quelques années dans la culture de lentilles, pois chiche et quinoa. Désormais, la SAS Graines d’Alsace rassemble cinq agriculteurs, et les volumes produits permettent d’envisager de passer à la vitesse supérieure en termes de communication et de commercialisation.

Une fois semées, les Graines d’Alsace ont bien germé. Cédric Steinlé, agriculteur à Plobsheim, pionnier de la culture de lentille, pois chiche et quinoa en Alsace, est désormais associé avec quatre autres producteurs au sein de la SAS Graines d’Alsace : Olivier et Sébastien Hiss, Marc Hamm et Grégory Bapst, répartis sur les bans d’Eschau, Nordhouse et donc Plobsheim. Cette année, les cinq agriculteurs ont cultivé 10 ha de quinoa, 30 ha de lentilles et 12 ha de pois chiche, ce qui va permettre de commercialiser respectivement 12 t, 25 t et 15 t de chaque produit. Avant d’en arriver là, il y a eu pas mal de tâtonnements. Cédric Steinlé rembobine le film. Une fois que l’idée de cultiver des légumineuses et du quinoa (qui n’est ni une légumineuse ni une céréale mais une pseudo-céréale) a germé dans son esprit, il lui a fallu trouver des semences, ce qui a constitué un premier défi. Il a réussi à trouver de quoi implanter un hectare de chaque culture, et les a conduites jusqu’à terme. Nous sommes en 2020. Et Cédric Steinlé est plutôt satisfait de sa récolte. Vient ensuite l’étape du tri. « C’est là que les ennuis ont commencé », se remémore-t-il. En effet, pour pouvoir commercialiser les graines à destination de l’alimentation humaine, il doit atteindre une propreté de 99,99 %. « Juste après la récolte, un premier tri est effectué, notamment pour enlever les matières vertes, et ainsi améliorer la conservation des grains. Puis, après stabilisation de la température, le tri doit être affiné avec un trieur optique ». Une étape que Cédric Steinlé confie à un prestataire de services, Biotopes, situé près de Langres (52). Au final, le tri ampute la production de près de… 40 %. Objectif GMS Rapidement, l’Interprofession des fruits et légumes d’Alsace (Ifla) entre en contact avec Cédric Steinlé, avec pour projet de développer la production, de manière à atteindre un volume suffisant pour alimenter les GMS. C’est ainsi que naît la SAS Graines d’Alsace. Mais, dès l’année suivante, les producteurs boivent la tasse. En effet, les excès d’humidité de 2021 ne réussissent pas à ces cultures. « Nous avons perdu pas mal d’argent », reconnaît Cédric Steinlé. Mais les associés savent que, quelle que soit la culture, il y aura toujours des bonnes et des mauvaises années. Donc, « avec le soutien du Crédit Agricole », ils persévèrent. Suite à cette année humide, leur principale difficulté a été de s’approvisionner en semences. Un défi qu’ils ont su relever, notamment en diversifiant les types de lentilles (verte, blonde, corail…) et qui leur sert de leçon : « Nous allons veiller à garder suffisamment de graines pour avoir ce qu’il nous faut pour les prochains semis ». En effet, « nous poursuivons l’objectif d’être autonomes », annonce le producteur. Pour le tri, il faudra attendre. Et sans doute encore plusieurs années, car l’investissement dans un trieur optique est très lourd. Après la catastrophe de 2021, la récolte 2022 est à nouveau satisfaisante : « Tout est rentré, et bien au sec », respire Cédric Steinlé. Du coup, les cinq associés vont pouvoir passer à la vitesse supérieure en matière de communication et de commercialisation. Pour l’instant, leur production est surtout vendue dans leurs trois magasins de vente directe et chez quelques maraîchers partenaires. Mais la SAS vise d’autres débouchés. « Nous avons de bonnes pistes pour entrer en GMS. Un nouveau packaging pour ce débouché est d’ailleurs en cours d’élaboration », se félicite Cédric Steinlé. Valoriser les issues de tri Déjà d’autres projets sont en réflexion, comme la valorisation des issues de tri. Mais Cédric Steinlé, dont la devise pourrait être « hâte toi lentement », n’en dira pas plus. Il préfère constater : « Nous avons dû tout apprendre. Et nous apprenons encore. Nous menons des essais avec Planète Légumes pour mieux connaître les variétés, qui sont plus ou moins précoces. Certaines sont gélives, alors que les semis se font mi-mars. Nous travaillons aussi le désherbage. Et puis, si pour l’instant nous ne sommes pas embêtés par les ravageurs, nous ne sommes pas à l’abri de devoir un jour apprendre à lutter contre les bruches ». Mais à chaque jour suffit sa peine !

Publié le 16/09/2022

Francis Lehmann est responsable de l’agence CFNR Transport, à Kehl. Chaque année, elle affrète sur le Rhin 700 à 800 000 t de maïs alsacien, soit 80 % de la production locale, principalement à destination d’amidonniers, mais aussi de fabricants d’aliments pour bétail et de biocarburants. Francis Lehmann lève le voile sur le métier.

« Le maïs alsacien a son autoroute : le Rhin. D’autres origines se retrouvent aussi sur cet axe de communication millénaire, mais la qualité du maïs alsacien est supérieure. Si l’inconvénient de ce maïs est son prix plus élevé que la moyenne, l’avantage est qu’on est plus réactif. En trois jours, la cargaison de maïs alsacien est à Rotterdam, alors qu’un maïs d’Europe de l’Est ou du Brésil mettra plusieurs semaines à y arriver, par voie maritime ; celui des côtes atlantiques françaises, quatre jours », sait Francis Lehmann, responsable, depuis 2003, de l’agence CFNR Transport, à Kehl, qui affrète 80 % du maïs alsacien. Le stockage des matières premières coûte cher ; les transformateurs s’approvisionnent donc souvent. Tous les jours, des bateaux partent sur les fleuves, océans et mers du monde entier, pour assurer la continuité de la production industrielle des amidonniers, fabricants d’aliments pour bétail et de biocarburants ; dont les usines de Rotterdam, implantées le long des axes fluviaux. « Sur le Rhin, 60 % des navires battent pavillon hollandais. Aujourd’hui, les Hollandais sont les maîtres du Rhin car ils ont une culture fluviale qui n’existe nulle part ailleurs », assure le polyglotte Francis Lehmann. Les industries se sont donc développées, aux Pays-Bas, au fil de l’eau. Pour l’anecdote, Francis Lehmann ajoute : « Les Pays-Bas se sont construits avec le sable et le gravier d’Alsace, essentiellement. Ils en importent sûrement dix millions de tonnes par an. C’est le produit en vrac le plus chargé sur le Rhin, hormis les conteneurs. » Une journée pour charger ou décharger Ce 12 août 2022, l’affréteur est à Marckolsheim*, sur le pont de l’automoteur vraquier La Camargue, à l’occasion du déchargement de 2 500 t de maïs, pour Tereos, Starch & Sweeteners Europe, qui transforme betteraves, céréales et cannes, en sucre, amidon, alcool et bioéthanol. Christian Bontems, le capitaine du bateau, livre Tereos depuis une quinzaine d’années. En 1995, il y déchargeait une ou deux cargaisons par mois. Aujourd’hui, il y est deux fois par semaine, et Tereos commande encore d’autres bateaux à CFNR Transport. L’agence de Kehl livre aussi deux autres amidonniers : Roquette Frères à Beinheim, dans le Bas-Rhin, et Tate & Lyle, près d’Amsterdam. 700 à 800 000 t de maïs alsacien transitent ainsi, chaque année, via la compagnie fluviale française. Rien que La Camargue transporte 240 000 t de maïs par an, sur la centaine de voyages qu’elle effectue. Le blé ne remplit ses cales que quatre à cinq fois dans l’année. Quatre gros organismes stockeurs l’approvisionnent : le groupe Armbruster, la CAC, le Comptoir agricole avec Gustave Muller, et InVivo. Pour décharger 2 500 t de maïs à Tereos, à Marckolsheim, il faut compter quatorze heures. Un seul tuyau mobile assure l’opération. Une mini-chargeuse pousse le maïs vers l’aspiration. Le 11 août, La Camargue avait chargé le maïs à Rhinau, au silo portuaire de Lienhart, le négoce racheté par la CAC en 2021. Il a fallu une journée pour remplir le bateau, par gravité, et naviguer, jusqu’à bon port. La vitesse de croisière oscille entre 10 et 14 km/h, selon le débit de l’eau, le chargement et… le prix du gasoil. « On perd du temps aux écluses. Parfois, il y a quatre ou cinq heures d’attente, sans possibilité d’amarrage. Pour naviguer 50 km et passer trois écluses, je prévois six à huit heures », estime le capitaine de La Camargue. Entre Rhinau et Marckolsheim, il a navigué trois heures, le 11 août, pour effectuer 15 km : une écluse en réparation a allongé la durée du trajet. Moins polluant que la route Sur le Rhin canalisé, entre Bâle, en Suisse, et Iffezheim, en Allemagne, les basses eaux ne sont pas un sujet : un minimum de 3 m de fond est garanti toute l’année. C’est au nord de la commune du Bade-Wurtemberg, direction Rotterdam, que le niveau de l’eau peut descendre, jusqu’à avoisiner les 1,40 m, voire même 1 m de profondeur, en fonction de la pluviométrie. L’eau s’écoule de part et d’autre du fleuve, puisqu’elle n’est pas retenue. Il arrive alors que les cales des bateaux soient quatre à cinq fois moins remplies ; cinq navires sont nécessaires pour transporter le même tonnage. « Si la situation dure plusieurs mois, nous perdrons d’autant plus d’argent que nos clients se tourneront vers la route », sait Francis Lehmann. « Cette année, les silos tardent à se vider de la récolte de l’an passé, abondante, d’autant plus que les basses eaux du Rhin obligent à un chargement faible. Pourtant, la récolte 2022, précoce, doit trouver sa place. La période est compliquée. Les cours risquent d’être impactés », observait Antoine Wuchner, président de l’association de la bourse de commerce de Strasbourg, fin août. L’année 2022 ressemble à celle de 2003, selon le président ; une année de forte sécheresse, lors de laquelle la récolte avait été 25 % inférieure à la normale. « D’habitude, quand les eaux du Rhin sont basses, c’est qu’il n’a pas plu. Donc les volumes récoltés sont moindres et les chargements faibles », remarque Antoine Wuchner, pour dédramatiser. Mais, cette année, les récoltes de 2021 pèsent. Les basses eaux deviennent donc un problème. De 6 à 7 000 vraquiers traversent les pays rhénans, évalue Francis Lehmann, pour charrier près de 160 millions de tonnes de marchandises. Une centaine travaille avec CFNR Transport. « Je peux charger le contenu de cent camions dans mon bateau », calcule Christian Bontems. La coque de son automoteur a une durée de vie d’un siècle, celle de son moteur, 30 ans. Lui et Francis Lehmann regrettent que la France ait décidé de favoriser la route, dans les années 1970 et 1980, au détriment des voies navigables. Le réseau existant n’est plus adapté à la taille des engins flottants, ni entretenu ; pour relier la Seine au Rhin, via la Marne, notamment. À la fin des années 1990, la bourse d’affrètement de Strasbourg a fermé ses portes, signe que les heures de gloire des ports alsaciens et français sont passées. Aujourd’hui, alors que la réduction de l’impact environnemental des échanges devient primordiale, l’héritage bien géré de Napoléon, des canaux adéquats, aurait été une bénédiction.

Publié le 15/09/2022

Les viticulteurs alsaciens n’ont souvent pas attendu le feu vert officiel pour récolter les fruits de leur année de travail. La qualité est au rendez-vous, la quantité plus ou moins selon les secteurs.

Josiane Griss, vigneronne récoltante, 8,5 ha à Ammerschwihr. Les premiers coups de sécateurs ont retenti dès le 31 août. La récolte pour les vins tranquilles a suivi le 5 septembre. Au 12 septembre, le domaine avait rentré la moitié de son parcellaire. « Les pinots auxerrois titraient à 12°, les pinots blancs à 10,5°. Il ne fallait donc pas tarder. Aujourd’hui, les pinots gris et les pinots noirs sont à 14°. Ces cépages sont particulièrement beaux cette année. Dans l’ensemble, tous les raisins sont sains et plutôt jolis. Il manquera peut-être un peu d’acidité. La coupe est plus facile que l’an passé parce qu’il n’y a pas de tri à faire. On essaie de commencer tôt le matin pour ne pas vendanger lorsqu’il fait trop chaud et pour apporter les raisins frais au pressoir ». Pour Josiane, la principale conséquence de l’été chaud est l’envolée des degrés. « Le secteur en bas d’Ammerschwihr a souffert de la sécheresse. Ces mêmes parcelles avaient été touchées par la grêle en août, mais ce ne sont pas celles qui produisent le plus habituellement, donc rien de dramatique ». La viticultrice prévoit le rendement d’une année classique pour son exploitation bio, autour de 50 hl/ha. Philippe Steiner, vigneron récoltant à Herrlisheim, 10 ha à Herrlisheim, Hattstatt, Obermorschwihr et Riquewihr. « Même si nous aurions pu débuter plus tôt, nous avons décidé de commencer à vendanger au 1er septembre pour plus de facilité administrative. Les chardonnays affichaient 11,1° et les pinots auxerrois 10,9°. Après trois jours de « pause », on s’est attaqué aux auxerrois (12°), pinots gris (13,5°) et pinots noirs (13,5°). Notre terroir, majoritairement argilo-marno-calcaire avec un peu de lœss, a bien résisté au manque d’eau. Seules les jeunes parcelles de moins de cinq ans ont souffert. On a décidé de ne pas effeuiller cette année et on a bien fait. On a évité l’échaudage. J’ai broyé le couvert (seigle, moutarde, sainfoin, phacélie) assez tardivement cette année, fin avril-début mai, peut-être que cela a aussi permis de garder l’humidité du sol. Les raisins sont de bonne qualité. Je pense que nous arriverons au rendement autorisé. C’est un millésime particulier comme a pu l’être celui de 2003, à la différence qu’il sera possible d’acidifier si nécessaire. Ça pourrait être un levier intéressant ». La machine à vendanger sera utilisée sur un quart de la surface, comme tous les ans, dans les parcelles les plus adaptées de riesling, auxerrois et gewurztraminer.         Belle matière, belle concentration Clément Fend, vigneron-récoltant à Marlenheim, 7 ha dont 6 ha en production biologique. Il a démarré avec les pinots blancs et les chardonnays destinés au crémant le 31 août. Un début de récolte avec « pas trop de quantité, mais de beaux raisins, une belle matière, une belle concentration ». Il n’a pas eu à déplorer de pourriture cette année, et les richesses en sucres qui déterminent le degré alcoolique, « étaient juste bien ». De ce fait, les vins devraient être équilibrés, estime le vigneron. Quelques jeunes parcelles de riesling ont « un peu souffert de la sécheresse. À Marlenheim, on a tout de même un peu d’argile dans les sols donc ça préserve l’eau pendant un certain temps, au moins dans les vieilles vignes qui sont suffisamment enracinées en profondeur ». Des observations à confirmer puisqu’au 13 septembre, si presque tous les cépages destinés aux vins tranquilles étaient rentrés - auxerrois, pinot noir, pinot gris et gewurztraminer - le riesling ne l’était pas. Clément vendange prioritairement à la main ce qu’il met en bouteilles. « Mais je m’autorise la machine à vendanger pour le vrac si la qualité le permet ou si la météo m’oblige à rentrer les raisins rapidement. » Avec la chaleur, lui et ses huit vendangeurs ont préféré récolter dès 7 h du matin et écourter le travail l’après-midi, pour préserver la qualité du raisin. Le vigneron est équipé d’un groupe froid qui lui permet de réfrigérer les jus dès la sortie du pressoir. Acquis il y a une dizaine d’années, cet équipement a une nouvelle fois fait la preuve de son utilité. Ce millésime chaud devrait réussir aux pinots noirs, se réjouit Clément, qui croit très fort dans l’avenir de ce cépage en Alsace. Il en cultive près de 2 ha et il espère sa reconnaissance prochaine en grand cru sur le Steinklotz de Marlenheim. Clarisse Salomon, coopératrice à la cave du Roi Dagobert à Scharrachbergheim-Irmstett, 6 ha. Elle a commencé les vendanges le 31 août avec les pinots blancs, pinots gris et auxerrois destinés au crémant. Avec son équipe, constituée de jeunes retraités avec qui elle partage la passion de la course à pied, elle a rentré « de beaux raisins, dans un état sanitaire satisfaisant ». La veille, 40 mm de pluie étaient tombés sur le village et même 60 mm à Balbronn, un village voisin. Une pluie « bénéfique pour la récolte et pour la mise en réserve l’an prochain », se réjouit la viticultrice. Ces précipitations, et celles tombées depuis, lui ont permis de remplir ses objectifs en termes de quantité, ce qui n’était pas du tout acquis au vu de la sécheresse estivale. La viticultrice se base sur les plannings de la coopérative et sur la météo pour décider de l’avancement de la récolte, alternant vendange mécanique et vendange manuelle. En début de semaine, ce sont les auxerrois pour les vins tranquilles, puis les pinots noirs qui ont été récoltés. Ces derniers, destinés à une cuvée haut de gamme de la cave, ont été vendangés manuellement. « On a fait un peu de tri mais c’était correct », juge la viticultrice qui constate tout de même des baies brûlées, voire ratatinées par le soleil. « En 2003, on a eu le même souci, mais on a quand même fait de très beaux pinots noirs », relativise-t-elle.

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