À situation exceptionnelle, réunion de crise exceptionnelle. Samedi dernier, 10 octobre, la filière viticole alsacienne a réussi à mobiliser toutes les familles d’élus (maires, sénateurs, députés, Département, Région) et des représentants de l’État (DDT, préfets, ministre) autour de la même table avec un objectif clair : tirer la sonnette d’alarme sur la crise inédite que vit actuellement la profession.
Avant d’entrer dans le vif du sujet, le président de l’Association des viticulteurs d’Alsace (Ava), Jérôme Bauer, a emmené l’ensemble des invités dans son domaine, à Herrlisheim-près-Colmar, pour une présentation générale du vignoble alsacien : son histoire, ses particularités géologiques, ses vins, son rôle dans le tourisme local, ainsi que ses modes de commercialisation. Un exposé instructif qui a permis au nouveau préfet du Haut-Rhin, Louis Laugier, et son homologue bas-rhinoise - et grand-estoise - Josiane Chevalier de se faire une idée plus précise de ce qu’est, et représente, le vignoble alsacien en 2020.
?A l’occasion des traditionnelles vendanges annuelles, Josiane Chevalier, préfète de la région Grand Est et Louis...
Publiée par Préfète de la région Grand Est et du Bas-Rhin sur Samedi 10 octobre 2020
Un soutien « trop faible » de l’État
Reste à savoir ce qu’il sera, ou pourra être, demain. Car, de Thann à Marlenheim, les inquiétudes sont nombreuses. Économiquement, la crise du Covid-19 a fait très mal. Pendant le confinement, ce sont dix millions de bouteilles de vins d’Alsace qui n’ont pas pu être vendues. Heureusement, la reprise au mois de juin a été « bonne », souligne Jérôme Bauer. « Mais nous sommes aujourd’hui bien loin des objectifs fixés avant la crise du Covid-19. » Pour de nombreuses exploitations, la situation est désormais « tendue » ; le marché export n’a pas encore repris partout, la restauration peine à redécoller et le tourisme est en berne, sans compter l’annulation de tous les salons et évènements. « C’est bien simple, nous n’avons plus aucune visibilité sur l’avenir », s’inquiète le président de l’Ava.
À cela s’ajoute un sentiment de déconsidération de la part du Gouvernement au regard du soutien financier qui a été annoncé : un total de 250 millions d’euros pour l'ensemble de la filière viticole française (dont 155 millions pour financer la distillation des excédents de vin) quand l’aéronautique, premier exportateur de France, reçoit un milliard d’euros. « Un tel écart est incompréhensible quand on sait que la viticulture a une balance commerciale de 12 milliards d’euros à l’export, soit la deuxième du pays, et qu’elle représente 500 000 emplois, tous non délocalisables », fait remarquer Jérôme Bauer.
Lisser les remboursements sur « 5 à 10 ans au moins »
Comme les autres secteurs économiques, la viticulture a bénéficié de mesures d’accompagnement exceptionnelles de la part de l’État pendant le confinement : prêts garantis, reports ou exonérations de charges, distillation de crise. Une « bouffée d’air frais », reconnaît Jérôme Bauer, mais qui a clairement montré ses limites. « On a pu garder la tête hors de l’eau. Mais c’est tout. Quasiment aucune entreprise viticole n’a utilisé le dispositif de chômage partiel dans la mesure où le travail dans les vignes ne s’est jamais arrêté. On a dû continuer à payer les salaires, en plus des factures courantes. Certes, nous avons, comme beaucoup d’entreprises, bénéficié du prêt garanti par l’État, le fameux PGE. Mais dans quelques mois, il va falloir rembourser. Et de nombreuses entreprises viticoles alsaciennes ne pourront pas. »
Une inquiétude partagée par le président du Civa, Didier Pettermann, qui appelle les pouvoirs publics à lisser les remboursements de ces prêts sur « cinq à dix ans au minimum ». « La réalité du terrain va être compliquée, il faut en avoir conscience. J’ai vraiment peur pour nos entreprises », poursuit le président de l’interprofession viticole alsacienne avant d’ajouter : « Pour l’instant, l’État n’est pas au rendez-vous et n’est pas à la hauteur d’une filière qui fait partie intégrante de notre patrimoine national. »
Ce bilan critique s’étend aussi à la mesure d’exonération de charges sociales et patronales qui se déclenche à partir de 80 % de perte de chiffres d’affaires. Un seuil beaucoup « trop haut » pour les responsables viticulteurs alsaciens qui réclament son abaissement à 50 %. « Aujourd’hui, seules 200 entreprises de notre vignoble sont éligibles à cette mesure. Il faut changer les règles, et vite », appelle Jérôme Bauer. Tout comme celle encadrant les stocks qui génère une « double peine » pour les vignerons alsaciens : « Le vin est dans nos caves car il n’a pas pu être vendu, et en plus on est fiscalisé dessus. Ce n’est pas compréhensible au vu de la situation exceptionnelle que nous vivons », relève le président de l’Ava.
Une profession « abasourdie »…
Comme si la conjoncture n’était pas assez difficile, le vignoble alsacien doit en plus composer avec la décision « scandaleuse » de l’Autorité de la concurrence de sanctionner le Civa, l’Ava et le Groupement des producteurs négociants du vignoble alsacien (GPNVA) pour « entente sur les prix ». « Cela n’a jamais existé en Alsace, tranche Jérôme Bauer. Au contraire, nous avons toujours été transparents, peut-être trop finalement. Oui, nous avons eu une mise en garde en 2012. C’est là que l’Ava a mis en place une recommandation syndicale sur les prix, avec un delta de plus de 30 % entre ceux qui payaient le plus et ceux qui payaient le moins. Le pire est qu’à chacune de nos réunions où ce sujet était abordé, les services de l’État étaient toujours présents. À aucun moment, ils n’ont émis la moindre remarque. Ce que nous avons le plus de mal à comprendre, c’est que l’État, par l’intermédiaire de la loi Egalim, a demandé aux filières de mettre en place des indicateurs de prix par souci de transparence. Et là, nous sommes retoqués pour ça. On est vraiment abasourdis. » « On ne peut pas accepter cette décision, complète Didier Pettermann. Depuis 1963, nous avons toujours été les bons élèves en invitant tous les acteurs autour de la table. Désormais, on se réserve le droit de faire appel de cette sanction. »
…mais « sérieuse »
Cette « responsabilité » de la viticulture alsacienne s’illustre aussi sous d’autres formes : via la gestion du travail dans les vignes, malgré l’épidémie de Covid-19, et via la charte ZNT qui doit encadrer l’utilisation des produits phytosanitaires à proximité des habitations. « Que ce soit pendant les vendanges et les mois avant, nous avons respecté drastiquement les gestes barrière dans les parcelles et les caves. Résultat : des vendanges qui se sont déroulées dans de très bonnes conditions et aucun cluster à déplorer malgré les 17 000 salariés et les 20 000 saisonniers qui ont travaillé pour la viticulture alsacienne ces derniers mois. Et concernant la charte ZNT, nous avons largement joué le jeu. On a fait un document sérieux qui répond aux attentes de la société. Nous avons déjà discuté avec les associations environnementales et nous voulons continuer dans cette voie, tout comme on est prêt à aller plus loin avec les communes. Mais il ne faut pas oublier que le vignoble alsacien est ce qu’il est avec un village tous les cinq kilomètres. Alors quand on dit qu’il faut enlever dix mètres autour des habitations, c’est juste une hérésie. Et quand il y a une révision des plans d’urbanisme, une zone tampon doit être intégrée dedans sur les parties habitables. On ne peut pas toujours reculer », indique Jérôme Bauer.
Faciliter les investissements
Le dernier point abordé par le président de l’Ava concerne le Plan de relance exceptionnel du Gouvernement d’un montant de cent milliards d’euros. Celui-ci s’articule autour de trois volets principaux : l’écologie, la compétitivité et la cohésion. Malheureusement, il ne devrait pas vraiment profiter à la viticulture pour Jérôme Bauer. « Il y a des aides pour de l’investissement pour du matériel plus environnemental, pour le HVE, etc. Mais tout cela existait déjà. Et concrètement, la viticulture alsacienne n’est plus en capacité d’investir. Ce qui nous faudrait, en revanche, ce sont des aides à la promotion pour conquérir des marchés, des aides physiques, mais aussi morales. »
Malgré les difficultés énoncées, le représentant des coopérateurs, Pierre-Olivier Baffrey, estime au contraire que l’investissement « ne doit pas être mis de côté » à condition que l’Administration soit capable de faciliter quelque peu les choses. « On voit un écart important entre la vitesse de décision dont nos entreprises ont besoin et la vitesse de réaction des services administratifs. Je sais bien qu’il existe des délais qui sont incompressibles, mais certaines choses peuvent et doivent se faire plus rapidement. Toutes les lourdeurs que nous rencontrons encore nous empêchent d’être en corrélation avec la réalité. »