Bien-être animal
Des vaches entravées et zen
Bien-être animal
Publié le 25/03/2019
Pratiquer la stabulation entravée tout en garantissant le bien-être animal ? C’est ce qu’a voulu démontrer la Chambre d'agriculture d’Alsace en organisant une journée d’échanges sur ce thème le 7 mars dernier à Saint-Amarin.
Elles sont zen ces vaches. Même entravées. Dans l’étable de la ferme du Boskopf, sur les hauteurs de Saint-Amarin, le troupeau de Pierre-Édouard Kornacker mange tranquillement sa ration quotidienne en attendant le retour des beaux jours. Si leurs pattes doivent forcément avoir envie de se dégourdir un peu, les quinze Vosgiennes et les trois Montbéliardes de ce cheptel ne semblent pas particulièrement pressés de s’échapper de ces murs. Il faut dire que tout a été pensé pour leur bien-être lors de la construction du bâtiment, il y a cinq ans. Le tout, dans une stabulation entravée. Une pratique que certains souhaiteraient pourtant interdire, contraire selon eux aux fondements du bien-être animal. Et pourtant, comme il existe des stabulations libres où les vaches ne voient jamais la lumière du jour, il existe des stabulations entravées où les animaux ont la possibilité de s’épanouir. Tout n’est finalement qu’une question de positionnement. C’est ce qu’a voulu démontrer la Chambre d'agriculture d’Alsace (CAA) le 7 mars dernier lors d’une journée organisée dans le cadre de la Conférence du Rhin Supérieure (CRS) sur la thématique du bien-être des vaches à l’attache. Celle-ci faisait suite au colloque « Bien-être animal » qui s’était déroulé le 8 novembre 2017 à Obernai. Outre-Rhin, le fait d’attacher les vaches dans l’étable est de plus en plus perçu comme étant « contraire au bien-être animal ». Comme l’explique Morgane Hoenen, conseillère en élevage à la CAA, la coopérative Schwarzwaldmilch, située en Forêt Noire, subit des pressions de plus en plus importantes de la part de ses clients (Lidl, etc.) pour que le bien-être des vaches soit « assuré » dans les exploitations laitières. « Du coup, on demande aux éleveurs allemands d’arrêter la stabulation entravée pour une stabulation libre. » Pour le profane en effet, le choix entre « entrave » et « libre » est vite vu. Si la vache est attachée, elle est forcément malheureuse. De l’autre côté, elle est « libre » avec tout ce que cela sous-entend : libre de se coucher où elle le souhaite, libre de manger quand elle veut, libre de se faire traire ou libre d’aller prendre l’air. Ça, c’est pour l’image d’Épinal. Comme bien souvent en agriculture, la réalité de la stabulation est à nuancer. Qu’elle soit libre ou entravée, tout est d’abord une question de contexte, de savoir-faire, de taille de troupeau… et de budget. De par sa nature, un bâtiment d’élevage en stabulation libre requiert bien plus d’espace qu’un bâtiment en stabulation entravée. Il est ainsi bien plus adapté à un gros cheptel comme ceux qu’on peut trouver en plaine d’Alsace, dans le Sundgau ou en Alsace Bossue. Entrave adaptée, vaches « heureuses » Plus de surface, cela veut dire aussi plus cher pour des éleveurs qui n’ont bien souvent pas de quoi se verser un salaire décent. « Alors qui paie ? Comment un agriculteur de montagne qui a un petit troupeau peut financer un tel bâtiment ? », se demande Véronique Klein, vice-présidente de la CAA. « Avant d’exiger des choses et de juger, il faut déjà se poser les bonnes questions. » Pour sa part, elle pratique la stabulation libre dans son exploitation bio d’Ottwiller en Alsace Bossue. Dans ses premières années d’exercice, elle pratiquait l’entrave avec ses holsteins, comme la majorité des éleveurs dans les années 70 et 80. Mais rien à voir avec ce qui se fait aujourd’hui en termes de bien-être animal. « Mes vaches étaient trop grandes pour l’espace dont je disposais et elles n’étaient pas aussi bien attachées qu’aujourd’hui. Pour rien au monde, je ne voudrais y retourner. Dans mon cas, la stabulation libre est bien plus adaptée. J’ai la place et un troupeau plus conséquent que la plupart des mes collègues de montagne. Pour eux, c’est différent. Ils sont installés dans des conditions plus difficiles où il est compliqué de construire des bâtiments. Du coup, il faut composer avec les contraintes qui sont présentes. » Le tout, sans jamais sacrifier le bien-être animal. Au contraire, même. Gérard Claudepierre, éleveur au Bonhomme, le constate depuis qu’il pratique le métier d’agriculteur. « J’ai toujours été en stabulation entravée. Personnellement, je n’y vois que des avantages pour peu que cela ait été bien étudié au départ. J’ai un bâtiment lumineux et qui reste chaud en hiver. Mes vaches sont calmes et s’entendent bien entre elles. Il n’y a pas de rapport de supériorité. Lorsqu’elles vont aux pâtures l’été, elles sont heureuses d’aller à la traite le soir. De l’autre côté, mes clients qui viennent à la ferme sont contents de pouvoir caresser des vaches douces et gentilles. Si on prétend qu’on ne respecte pas le bien-être animal, il faudra me dire où. » À Dolleren, Roger Trommenschlager possède cinquante-cinq Vosgiennes, dont la moitié produit du lait transformé à la ferme en fromages ou yaourts. Son exploitation étant située dans une zone légèrement escarpée, le choix de la stabulation entravée apparaissait comme une évidence lorsqu’il a construit sa nouvelle étable au début de la décennie. « Mon bâtiment est lumineux, bien ventilé et très large. Mes animaux ont des surfaces de couchage relativement importantes et des systèmes d’attache qui leur offrent beaucoup de mobilité. Quand l’entrave est bien adaptée, les animaux s’y retrouvent. » « Éduquer » le consommateur L’éleveur a aussi à y gagner, outre une économie pour son porte-monnaie. Dans un système entravé, les vaches conservent leurs cornes. Un attribut naturel qui représente néanmoins un risque potentiel pour l’éleveur ou les autres animaux. « Du coup, on peut travailler en sécurité tout en leur laissant leurs cornes », argumente Gérard Claudepierre. Dans une stabulation libre en revanche, les vaches doivent être écornées. Ce qui n’est pas sans poser quelques questions sur le bien-être de l’animal, souligne Véronique Klein. Chez elle, toutes ses vaches et génisses n’ont plus de cornes. « Pourtant, le fait d’écorner est vu par certains éleveurs comme une maltraitance animale. Mais de l’autre côté, cela permet aux animaux d’évoluer dans une stabulation libre. Il faut en avoir conscience. Pour ma part, on anesthésie les jeunes veaux pour qu’ils souffrent le moins possible. Mais clairement, c’est un travail qu’aucun éleveur n’aime faire. Mais c’est la condition pour assurer la sécurité des animaux et des hommes dans l’élevage. » C’est ce genre d’aspects techniques que les éleveurs souhaiteraient faire comprendre aux consommateurs. Le bien-être animal est autant possible en stabulation libre qu’en stabulation entravée. Mais chaque système a ses avantages comme ses inconvénients. « Il faut que les gens comprennent qu’en stabulation libre, il y a une hiérarchie qui se met en place entre les animaux. Les coups de corne sont vite arrivés. Des animaux peuvent être blessés, voire tués. C’est pour cela qu’il faut écorner », précise Morgane Hoenen. L’élevage de montagne lié à l’entrave Cette pratique finira probablement par disparaître un jour avec le développement de la sélection génétique qui permet de faire naître les vaches sans cornes. « Mais d’ici à ce que ce soit véritablement démocratisé, on a encore de la marge », indique Véronique Klein. Sans compter que simplement bon nombre d’éleveurs restent attachés aux cornes de leurs vaches. Pas sûr en effet que l’emblématique Vosgienne conserve son attrait touristique sans ses cornes. Pas sûr, non plus, qu’il y ait encore des Vosgiennes sur le massif si la stabulation entravée venait à être purement interdite comme le redoutent certains éleveurs. Denis Marchal, qui exploite son lait bio et la transforme à Lapoutroie depuis 1994, en fait partie. En entravé depuis ses débuts, il hésite à investir dans une nouvelle étable, entravée à nouveau, qui lui permettrait d’améliorer ses conditions de travail. « On ne sait pas comment va évoluer la réglementation. J’espère qu’on laissera encore la liberté aux éleveurs de choisir le système qu’ils préfèrent. Pour nous éleveurs de montagne, la stabulation entravée est bien plus économique. Mais si on l’interdit, les jeunes vont hésiter à reprendre les exploitations. Et si les éleveurs disparaissent, qui va s’occuper des paysages de montagne ? » Dans une telle situation, c’est le « bien-être » du touriste qui serait alors impacté. Et là, plus de vaches zen à l’horizon.












