Depuis 2013, la fondation Arista bee research accompagne les apiculteurs qui souhaitent introduire, développer et maintenir le comportement VSH dans la génétique de leurs abeilles. Un comportement qui permet aux abeilles de mieux résister au varroa, donc aux apiculteurs de moins les traiter pour les protéger. En Alsace, un groupe de 15 apiculteurs effectue ce travail de fourmis depuis deux ans.
Le varroa, l’ennemi numéro 1 des abeilles. Plus pour très longtemps ? Après avoir subi les conséquences de l’infestation des ruches par cette espèce d’acariens, parasites de l’abeille adulte ainsi que des larves et des nymphes, les apiculteurs ont appris à protéger leurs ruches avec des médicaments vétérinaires, en apiculture biologique comme en conventionnelle. Car Apis mellifera, l’abeille domestique, résiste mal, seule, aux attaques de Varroa destructor. Mais certaines abeilles résistent mieux que d’autres. Une particularité liée à des facteurs génétiques complexes, que des apiculteurs tentent de sélectionner pour rendre Apis mellifera plus résistante à son agresseur.
C’est l’objet de la fondation à but non lucratif Arista bee research (ABR), réunissant à la fois des scientifiques, des experts en apiculture, et des apiculteurs professionnels, maillon indispensable de la sélection d’abeilles résistantes au varroa. Actuellement plus de 120 éleveurs en Belgique, au Luxembourg, en France, en Suisse, en Allemagne, en Espagne, aux Pays-Bas, en Autriche, en Italie et aux États-Unis participent au programme. La fondation a été créée en 2013. En 2020, un groupe de 15 apiculteurs alsaciens a rejoint les rangs du réseau. ABR les soutient dans ce travail de sélection en employant plusieurs personnes, dont Guillaume Misslin, docteur en Biologie, spécialisé en génétique et épigénétique, également apiculteur avec son frère dans le Sundgau, et qui sillonne les routes d’Europe, pour suivre une dizaine de groupes d’apiculteurs.
Ce travail de sélection génétique est complexe. Première étape : inséminer une reine avec un seul mâle, de manière dirigée, alors que, dans la nature, une reine est fécondée par une douzaine de mâles différents, ce qui apporte une importante hétérogénéité génétique à l’essaim. Pour effectuer un accouplement dirigé, il faut donc disposer simultanément d’un mâle et d’une reine « mûrs ». Ensuite, « le mâle est récolté, avec un capillaire, sous un microscope. La reine est placée dans un tube, anesthésiée avec du CO2, et inséminée avec un capillaire », décrit Guillaume Misslin. Des manipulations qui exigent du matériel, et du savoir-faire. Une fois inséminée, la reine est placée dans une petite ruche, avec des abeilles qui vont l’entretenir. « Pour effectuer le phénotypage de sa descendance, il faut attendre que ces abeilles nourrices disparaissent, afin de ne phénotyper que les abeilles issues du croisement ». Sachant que l’une des conséquences de l’accouplement dirigé est que la reine ne va pas engendrer une grosse colonie.
Des abeilles cannibales
Vient ensuite la phase d’infestation avec le varroa, qui est introduit volontairement et à une pression élevée dans les colonies issues de la sélection, plus précisément dans les couvains. « Quelque temps après l’operculation, on ouvre les ruches et on effectue le phénotypage, basé sur le comportement des abeilles, c’est-à-dire qu’on observe ce qu’elles ont fait du varroa », explique Guillaume Misslin. Équipés de loupes binoculaires, les apiculteurs estiment le pourcentage du couvain qui est infecté par le varroa, ainsi que la proportion de varroas capables de se reproduire. « Si le couvain est peu infecté, et que les varroas qui subsistent sont peu ou pas capables de se reproduire, c’est que la reine et le mâle ont transmis aux ouvrières le bagage génétique nécessaire à la lutte contre le varroa », poursuit-il. Ce bagage génétique se traduit par un trait de comportement désigné par l’acronyme VSH, pour Varroa sensitive hygiene, dicté par l’expression d’un ensemble de gènes, et qui fait que « les abeilles VSH détectent les alvéoles du couvain infectées par le varroa, les ouvrent, et cannibalisent la nymphe qui se situe à l’intérieur, ce qui enraie le cycle de multiplication du varroa. Ces colonies prometteuses sont ensuite conservées, pour obtenir des reines qui propageront cette génétique VSH ».
Toutes ces opérations nécessitent une bonne dose de savoir-faire. Aussi Guillaume Misslin dispense régulièrement des cours d’insémination. « De plus en plus d’apiculteurs sont formés, ce qui a permis d’inséminer plusieurs centaines de reines depuis l’année dernière », se félicite-t-il. Il faut aussi savoir récolter les varroas, les manipuler pour infester les colonies test, effectuer le phénotypage… Ce travail, chronophage et fastidieux, est mené en parallèle chez tous les apiculteurs : « Nous organisons une séance de comptage en commun, le dernier week-end du mois de juillet, pour mutualiser les moyens », indique Guillaume Misslin. Amélie Mandel, coordinatrice de l’association pour le développement de l’apiculture (Ada) du Grand Est, précise : « Chaque apiculteur fait ce qu’il sait faire en autonomie. Mais les comptages prennent énormément de temps, c’est donc grâce au collectif que la démarche de sélection génétique peut être entreprise. »
Accélérer la sélection naturelle grâce à la technologie
En apiculture, il n’existe pas de station de sélection, chaque apiculteur façonne sa propre génétique pour élever des abeilles qui produisent suffisamment de miel, de manière régulière, qui ne sont pas agressives, résistantes, tout en maintenant un réservoir de diversité suffisant au sein de la ruche. C’est pourquoi l’idée n’est pas de sélectionner des reines résistantes au varroa dans des stations puis de les diffuser chez les apiculteurs. « Ça a déjà été fait aux États-Unis, et ça a été un échec car ces reines ont été multipliées chez des multiplicateurs, qui les ont croisées avec du matériel génétique non-vecteur de la génétique VSH. Donc au final, ces reines estampillées VSH ont été vendues cher, alors que leur génétique VSH était diluée », indique Guillaume Misslin.
C’est pour éviter ce type de dérive que la fondation ABR préfère miser sur une sélection effectuée par et pour les apiculteurs, qui se diffusera automatiquement, de proche en proche, notamment au gré des échanges entre apiculteurs. « Il nous semble important que chaque groupe travaille avec sa génétique, mais il n’est pas impossible de mettre des apiculteurs en relation pour introduire une nouvelle génétique si le besoin s’en fait sentir », poursuit Guillaume Misslin. Stéphane Ollivier, apiculteur à Winkel (68), participe depuis deux ans au programme, il résume : « Si les apiculteurs n’étaient pas intervenus, le varroa aurait décimé 99 % des colonies d’abeilles domestiques. Seules quelques-unes, celles qui sont capables de vivre avec, auraient survécu et se seraient peu à peu multipliées. Nous cherchons à accélérer ce processus de sélection naturelle grâce à la technologie. »
À long terme, lorsque la génétique VSH se sera diffusée chez Apis mellifera, les apiculteurs espèrent pouvoir s’affranchir au moins en partie des traitements contre le varroa, qui ne sont agréables ni pour les apiculteurs ni pour les abeilles, dont l’efficacité est variable, mais qui sont toujours payants. « Les bénéfices attendus sont énormes, indique Stéphane Ollivier. À cause du varroa, nous avons des ruches qui doivent être traitées dès le mois de juillet, voire juin, ce qui implique de cesser la production de miel. » Une décision pas toujours facile à prendre pour les apiculteurs, qui tirent leur revenu du miel. Mais il en va de la survie de la ruche : « Si on arrête trop tard la production de miel pour effectuer le déparasitage, c’est là qu’il y a des pertes l’année suivante », poursuit Stéphane Ollivier.
Grâce à la sélection génétique, il sera possible de laisser ces ruches en production jusqu’à la mi-août, pour ensuite les déparasiter. Éric Bitzner, apiculteur à Russ (67), membre du projet depuis deux ans, confirme : « Certaines ruches atteignent le seuil de contamination critique en juin, avant la miellée du sapin, qui est très recherchée, donc importante pour les apiculteurs. Si rien n’est fait, ces ruches dépassent le seuil critique après la miellée du sapin. La sélection génétique doit nous permettre de retarder le moment où le seuil critique est atteint, voire de ne pas l’atteindre, en tout cas de pouvoir traiter avant que le seuil soit dépassé, tout en profitant de la miellée de sapin. »
Un travail de longue haleine, mais payant
Le programme de sélection a un coût, celui de l’encadrement, du matériel apicole, mais les apiculteurs n’ont pas à rémunérer ABR. La fondation peut soutenir les apiculteurs gratuitement grâce aux subventions et dons reçus par la maison mère, située aux Pays-Bas. « Pour l’instant ABR ne reçoit aucune subvention Française, mais espère en recevoir dans le future », précise Guillaume Misslin. Le projet demande aussi un investissement important en temps. Mais, à terme, les économies réalisées seront considérables : « Moins de pertes de colonies, des ruches qui seront productives plus longtemps, donc plus de miel, et moins de traitements, donc des abeilles plus saines, qui seront sans doute aussi plus résistantes aux autres perturbations de leur environnement », liste Éric Bitzner. Stéphane Ollivier note aussi des bénéfices connexes, comme « l’acquisition de connaissances, de nouvelles pratiques, une émulation entres les apiculteurs du groupe… » Guillaume Misslin conclut : « Les premiers apiculteurs à s’être lancés dans le programme, en 2014, commencent à avoir des résultats, ils traitent très peu contre le varroa, voire plus du tout. »