Cultures

Publié le 26/05/2019

À Grussenheim, Frédéric Seiler décide de son assolement et de ses choix techniques selon des considérations économiques, environnementales et sociétales.

Frédéric Seiler s’est toujours destiné à l’agriculture. En août 2014, à 34 ans, il met fin à une carrière de quinze ans dans l’industrie pour reprendre la ferme de son père. Depuis, la surface n’a pas bougé, l’investissement est resté sage. L’essentiel des 75 000 € a été injecté dans un pulvérisateur porté de 24 m et deux travées supplémentaires de rampe d’irrigation. La véritable rupture avec le passé est intervenue cette année. Jusqu’en 2018, l’assolement se partage entre 70 ha de maïs grain, 20 de betteraves et le reste en blé. En 2019, Frédéric réduit la part du maïs et de la betterave pour leur substituer du blé dur et du colza. « Je crois à la diversification de mes cultures, explique-t-il. Je pense que la nouvelle Pac l’imposera de toute façon. Je fais mes essais. Le blé dur semé après betterave me paraît plus adapté au dérèglement climatique. Il se présente bien actuellement. J’en espère 75 à 80 q/ha et une marge équivalente à un maïs. Le colza fait son retour. S’il marge bien, je monterai sans doute à 9 ha en 2020. » « J'ai peur des basses eaux du Rhin » En diminuant la part du maïs, Frédéric a le sentiment d’anticiper. « J’ai peur des basses eaux du Rhin qui impactent le prix de vente. La nappe se recharge difficilement et je crains de futures restrictions d’irrigation d’autant que le grand public voit de plus en plus en l’agriculture une activité qui consomme trop d'eau. Et puis il y a le risque chrysomèle. Elle a été repérée dans le secteur en 2018. Rien d’alarmant. Mais si je traite c’est 60 €/ha de plus qui vont faire diminuer une marge à l’hectare déjà faible. » Pour la betterave présente sur l’exploitation depuis 2004, le choix est avant tout économique. « J’ai perdu de l’argent en 2018 », constate Frédéric. Au champ, la cercosporiose ne fait pas de cadeau. L’an passé, la maladie a détruit les trois bouquets de végétation et a fait baisser le rendement à 99 t/ha. Les huit à dix traitements nécessaires par campagne sont un autre souci. « Je n’implante plus de betterave près des habitations. Ce n’est pas tenable à terme. Il faudrait planter des haies capables d’arrêter un embrun et sacrifier une bande de six mètres de terre. » Frédéric n’abandonne pas la culture afin de préserver la filière et tous ceux qui en vivent. Aussi parce qu’il n’a pas « beaucoup d’autres alternatives ». Et puis, « le prix peut rebondir… » Stockage à la coopérative Frédéric ne désespère pas d’améliorer ses marges en pilotant son assolement selon l’évolution des marchés et en baissant toujours ses intrants. Il a réduit d’un tiers ses apports en phosphore. Il cherche à économiser sur les désherbages, les fongicides, grâce à un suivi précis de ses cultures. Il fait l’impasse sur les insecticides du sol au semis de maïs et lutte contre la pyrale en faisant lâcher des trichogrammes par un drone. Il choisit des variétés de blé tendre tolérantes à la septoriose et à la fusariose. Dans un délai proche, il se voit bien implanter des mélanges de trois ou quatre variétés performantes et résistantes à la septoriose, voire aux rouilles dont il anticipe l’arrivée en Alsace. « Cette année, je n’ai pas traité contre la septoriose. C’est une économie de 60 €/ha passage compris. En colza je me suis contenté d’un anti-graminée et en betterave, je ne ferai pas de T4. En maïs en revanche, je devrai traiter les deux tiers de ma surface avec un deuxième anti-liseron. Mais j’ai encore de la marge sur le désherbage. » Pour préserver au maximum ses parcelles d’une infestation, Frédéric n’hésite pas, s’il a une semaine de libre, à en faire le tour pour traiter leurs bords au pulvérisateur à dos. Depuis cinq ans, il teste le semis direct avec un semoir simple et un chisel passé superficiellement. Le résultat est décevant. Les pertes de pied se traduisent par un recul de 15 q/ha du rendement en maïs. C’est pourquoi Frédéric continue de labourer bien que ce ne soit pas sa « tasse de thé ». En contrat d’apport total, Frédéric fait stocker toutes ses céréales par sa coopérative. Il se fixe un objectif de prix par culture. Une fois sa décision arrêtée, il touche le prix moyen de la quinzaine qui précède. Frédéric consulte quasiment tous les jours un site spécialisé. Cette année, il spécule avec 100 t de maïs car il a remarqué que les semis étaient en retard aux États-Unis. « C’est stressant », avoue-t-il. Depuis peu, il compare les prix pratiqués entre organismes stockeurs. Les écarts sont faibles », juge-t-il. Comme il s’attend à un cours élevé en raison du recul de 20 % des emblavements français, il compte vendre son colza 2019 à la récolte. Plus classique, il cède son blé dès septembre pour refaire sa trésorerie. « Je travaille plus qu’avant 2014 et je gagne un tiers en moins ». Sans regrets.

Publié le 14/05/2019

Depuis deux ans la Chambre d'agriculture d’Alsace teste différents mélanges de méteils au Gaec du Bruehl à Eckwersheim. Objectif : trouver les meilleurs mélanges de céréales et de protéagineux, ceux qui permettent d’améliorer et sécuriser l’autonomie fourragère des exploitations dans un contexte de changement climatique. Visite.

Une année avec une aussi piètre récolte fourragère que l’année dernière, ça passe. Deux, ça casse. C’est pourquoi les éleveurs sont en quête de nouvelles ressources fourragères : « On ne peut plus tout miser sur l’herbe », constate Laurent Fritzinger, conseiller agricole à la Chambre d'agriculture d’Alsace (CAA). D’où un regain d’intérêt pour les méteils, ces mélanges de céréales et de protéagineux, cultivés en interculture longue, par exemple entre deux maïs. Il s’agit donc de semer des mélanges de céréales et de protéagineux. Bien. Mais quelles espèces ? Et en quelles proportions ? Le champ des possibles est vaste et dépend tout à la fois du contexte pédoclimatique, des objectifs poursuivis par l’éleveur, du suivant, du précédent… Pour aider les éleveurs à y voir plus clair, la CAA élabore depuis deux ans une plateforme où différents méteils sont testés. S’y côtoient des mélanges élaborés par des industries semencières, et des mélanges maisons, confectionnés avec des semences certifiées ou fermières. Les tableaux ci-contre récapitulent les principales caractéristiques des espèces entrant dans la composition des mélanges testés. L’orge n’y figure pas : « Il est trop précoce pour l’Alsace, et on a du mal à trouver un protéagineux qui a une précocité équivalente. En plus, la céréale est censée servir de tuteur aux protéagineux, or l’orge est sensible à la verse », justifie Laurent Fritzinger. Sans compter qu’il est assez sensible aux maladies cryptogamiques. Quoi semer, quand récolter ? Parmi les critères de choix des espèces figure la nature du suivant. Par exemple, l’épeautre, assez tardif, est à éviter avant un maïs, mais convient avant un sorgho. Certains agriculteurs craignent que le méteil impacte le potentiel de rendement du suivant en entamant la réserve hydrique du sol. C’est vrai, mais moins qu’une interculture de ray-grass italien (RGI). Pour limiter le risque, une stratégie consiste à implanter les intercultures de RGI sur les terres présentant la meilleure réserve utile, et de réserver les méteils aux moins bonnes terres. Une fois les méteils implantés, il faut déterminer quand les récolter. Et ce n’est pas très facile lorsqu’il y a plusieurs espèces à des stades de maturité différents. Si le méteil est destiné à l’alimentation des laitières, il faudra privilégier une récolte précoce, au stade début épiaison, pour profiter de la meilleure valeur alimentaire du fourrage. En effet, « la MAT diminue avec le temps », rappelle Philippe Le Stanguennec, conseiller agricole à la CAA. C’est de manière générale la céréale qu’il s’agit de considérer pour déterminer la date de récolte du méteil, car c’est elle qui constitue la plus grande part du rendement final. Si le méteil est destiné aux génisses ou à des vaches allaitantes, il est possible d’attendre le stade grain laiteux pâteux pour gagner en volume. Il y a tout de même une exception à signaler : si l’objectif recherché est l’autonomie protéique, et que le mélange a été constitué à cette fin, avec une proportion de protéagineux élevée, il est possible de déterminer la date de récolte en se fixant sur le stade des protéagineux. Avec pour idéal le stade floraison. Retrouvez cette visite en images :  

Publié le 16/04/2019

Les producteurs d’asperges manquent de main-d’œuvre pour la récolte. Ils ont alerté les pouvoirs publics lors du lancement de la saison, lundi 15 avril à Haguenau.

Des légumes laissés en terre faute de bras pour les récolter. Le cauchemar des paysans. C’est pourtant arrivé l’an dernier aux producteurs d’asperges alsaciens. En cause ? Des volumes exceptionnels et pas assez de saisonniers disponibles. « On s’est fait complètement déborder », confie Jean-Charles Jost, président de l’Association pour la promotion de l’asperge d’Alsace. Costume noir sur les épaules, le cultivateur de Bilwisheim a tiré la sonnette d’alarme, lors du lancement de la récolte, lundi 15 avril à Haguenau. Il craint que le désastre se répète cette année. Car la situation n’a pas vraiment changé depuis le printemps dernier. La main-d’œuvre française rechigne à s’engager pour deux mois dans une récolte pénible, payée au salaire minimum. Les ouvriers d’Europe de l’Est se détournent aussi des travaux agricoles. La raison ? « On n’est plus compétitif », tranche le président des asperges. L’économie des pays de l’Est s’améliore. Les salaires grimpent et le Smic français ne vaut plus le coup. Résultat : Polonais et Roumains préfèrent rester dans leur pays. « Ils gagnent un peu moins, mais ne passent pas deux mois loin de leur famille. » Le manque de bras est énorme. Plusieurs dizaines de saisonniers manquent à l’appel des asperges. Plusieurs centaines toutes cultures confondues. « Si la semaine prochaine vous avec un pic, vous ne pourrez pas faire face », compatit Franck Sander, président de la FDSEA du Bas-Rhin. Lui-même avoue souffrir du déficit de main-d’œuvre dans ses houblonnières, en pleine période de mise au fil. Cumuler RSA et récolte La parade pourrait venir des Conseils départementaux du Bas-Rhin et du Haut-Rhin. Et de leur dispositif de cumul RSA-récolte. Le concept ? Le bénéficiaire conserve l’intégralité de son aide sociale et la cumule avec son salaire de saisonnier. Un argument de poids pour motiver ces personnes à travailler aux champs. En principe, le montant du RSA diminue lorsque le bénéficiaire touche un salaire. « Nous voulons assurer les besoins des agriculteurs », appuie Frédéric Bierry, président Conseil départemental du Bas-Rhin. L’expérience a été lancée avec succès lors des vendanges 2018. Cette année, les collectivités étendent le mécanisme aux asperges et au houblon. Mais certains paysans renâclent à embaucher des chômeurs de longue durée ou des personnes aux situations personnelles difficiles. Pour les convaincre de sauter le pas, la Chambre d'agriculture et le Conseil départemental proposent des stages de deux jours non rémunérés. En clair, l’ouvrier passe une période d’essai de deux jours sur l’exploitation. Le temps de s’assurer que le travail lui convient. Et qu’il satisfait l’employeur. « Nous présélectionnons des candidats motivés, rassure Mathias Lienhard, conseiller emploi au Conseil départemental. Ils me relancent souvent, y compris les samedis et dimanches. » « On est toujours dans la dentelle » En tout cas, l’initiative intéresse les agriculteurs. « Cinq volontaires vont venir sur ma ferme la semaine prochaine », confirme Jean-Charles Jost. Sept producteurs d’asperges et neuf houblonniers se sont rapprochés des services du Département. Ils auraient besoin de 60 travailleurs au plus vite. « Pour l’instant, nous avons pourvu 12 postes en asperges et 85 personnes se disent intéressées par la mise au fil du houblon », se réjouit Mathias Lienhard. Mais il reste prudent. Les bénéficiaires du RSA demandent un suivi de tous les instants. Plus de la moitié n’a pas le permis de conduire. Les travailleurs sociaux doivent donc organiser des covoiturages. Trouver des solutions en bus ou en train. « Parfois on aide à réparer un vélo ou à dénicher une tenue de travail, décrit le conseiller. On est toujours dans la dentelle avec ce public. » Voilà que la haute couture vole au secours de l’agriculture. Les asperges d’Alsace valent bien ça.

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