Cultures

Publié le 26/03/2019

À Drusenheim, Patrick Kormann maintient sur la durée le revenu que lui procurent céréales et oléagineux en misant sur des solutions techniques originales et des itinéraires très économes en intrants.

Près de la moitié des terres de Patrick Kormann se compose de graviers. Un gros tiers affiche entre 40 et 65 % d’argile. Le solde est un mélange de limon et de sable. « Elles sont très hétérogènes et assez superficielles. Leur faible potentiel explique ma stratégie », remarque l’agriculteur installé en 1992 avec trois cultures : maïs grain, blé et colza. Avec les cartes que Patrick a en main, le rendement n’est pas sa priorité. Il préfère surveiller ses coûts et adopter des solutions qui contribuent à les contenir au plus faible niveau possible. Ce principe l’a fait abandonner le labour sur blé. « Je ne voyais plus l’intérêt de passer du temps à faire des mottes avec la charrue et presque autant à les défaire à la rotoherse. User pour 3 000 € de pièces par an et consommer 50 litres de gazole/ha pour souvent ne récolter que 50 q/ha en raison de l’échaudage, c’était beaucoup trop cher » énonce-t-il avant de reconnaître : « je calcule tout sur chaque culture. Je raisonne chaque intervention car j’ai un objectif de revenu agricole » En 2000 Patrick commence par travailler avec des dents Actisol afin de ne pas mélanger les résidus au sol et ne pas faire de mottes. Il y a cinq ans, il investit 19 000 € dans un semoir de semis direct Aitchison de 3 m de large modifié pour baisser le nombre de socs de dix-sept à quatorze. « C’était la suite logique à l’arrêt de la charrue. Là, je m’en sors avec 7 litres de gazole/ha. La chaîne qui referme le sillon ramasse peu de résidus. Les deux premières années ont été compliquées en raison de l’humidité. Maintenant je contourne la difficulté en semant tôt, vers le 10 octobre, ou alors plus tard, une fois les parcelles suffisamment ressuyées » commente Patrick. Il utilise majoritairement des semences de ferme sauf sur un hectare qui sert au renouvellement. Il sème à 220 grains/m² et à 21 cm d’écartement pour obtenir une culture aérée, moins sensible aux maladies. « J’interviens avec un fongicide à 33 % ou 50 % de la dose. Cela me revient à 15 €/ha » détaille Patrick. Depuis 2013, il mélange dès le champ cinq variétés de même précocité, retenues pour leur résistance aux maladies et au sec. Il apporte 140-150 unités/ha d’azote en deux ou trois fois. « Mes écarts de rendement qui atteignaient 30 q/ha dans le passé se limitent désormais à 10 q/ha. Et dans le même temps j’ai divisé mes charges par deux » constate-t-il. Ne laisser aucun sol nu Après blé, Patrick passe une ou deux fois une bêche roulante pour faire germer les herbes non souhaitées et remonter les œufs de limace. Il pulvérise de 0,5 à 1 l/ha de glyphosate avant de commencer par semer une féverole à 5-6 cm de profondeur. Avant de geler, sa mission est de couvrir le sol, un rôle qui était dévolu à du trèfle blanc jusqu’à il y a deux ans. Patrick revient le lendemain pour semer à 2 cm, un mélange de trois variétés de colza dont deux hybrides. « La troisième fleurit de manière précoce. Elle perturbe le comportement des charançons et des altises. Ces dernières années, je n’ai appliqué qu’un seul insecticide » raconte Patrick. Il désherbe une ou deux fois en post-levée, à un tiers de dose. Il s’autorise un fongicide à demi-dose car l’oléagineux revient dans la même parcelle tous les quatre ans. Patrick est adepte du bas-volume depuis dix ans. Il utilise 55 l/ha d’eau additionnée de sulfate d’ammoniac en raison de sa charge en calcium. Il y ajoute un tiers ou une demi-dose de matière active, un adjuvant et de l’huile. Il se passe d’huile s’il traite avec un insecticide. Patrick ne laisse plus aucun sol nu. Après colza il implante un couvert gélif à base de féverole (50 %), de phacélie, de tournesol, etc... Un glyphosate nettoie la parcelle avant un maïs désherbé deux fois en post-levée. Patrick ne compte pas reprendre le traitement contre la pyrale, malgré des dégâts sérieux en 2018. Le maïs laisse la place à une interculture de seigle semé à la volée qui prépare le semis en plein d’un soja apparu dans l’assolement en 2012 et désherbé deux fois. Là aussi, le glyphosate est un préalable pour avoir « la parcelle propre ». L’interdiction probable de la spécialité incite Patrick à lorgner vers le bio dès cette année sans repasser au labour. Il compte acheter un outil de déchaumage, sans doute renouveler sa bineuse et faire reprendre du service à sa herse étrille. Il veut travailler en préventif avec des purins, des stimulants des défenses naturelles des plantes. Dans cette nouvelle configuration, il s’attend à perdre un peu en rendement moyen mais gagner sur les intrants, en prix de vente et en aides à la conversion.

Association des planteurs de houblon d’Alsace (APHA)

En phase de redéploiement

Publié le 18/03/2019

Les houblonniers d’Alsace se portent mieux. La crise est derrière eux et ils commencent à réinvestir dans leur outil de travail pour rester attractifs sur le marché. Il ne manque plus qu’un ou deux jeunes motivés par la production.

« La phase de reconstruction est révolue, celle du redéploiement est engagée », affirme Marc Moser, président du Comptoir agricole. Pour y parvenir, il reste plusieurs défis à relever. Jean-Paul Ulrich, président de l’Association des planteurs de houblon d’Alsace (APHA) liste : l’accès à la main-d’œuvre, des moyens de protection efficaces et compétitifs, et une vision économique à moyen et long terme. Main-d’œuvre : un manque à résoudre « Le coût généré par l’emploi de saisonniers a mobilisé la FDSEA qui a contacté les parlementaires à plusieurs reprises », rappelle Joseph Behr, directeur de la FDSEA du Bas-Rhin. Le TODE est supprimé et remplacé par un dispositif de baisse de charges qui permettra de maintenir le coût de la main-d’œuvre à son niveau antérieur en 2019 et 2020. « Après, prévient Joseph Behr, il faudra rebatailler. » Et, au-delà du problème financier, il y a un réel manque de disponibilité de saisonniers en Alsace, alors même que les productions spéciales qui constituent le socle d’une agriculture familiale et diversifiée en dépendent. « Nous sommes en train de travailler le sujet », assure Joseph Behr. Le syndicat va notamment rencontrer la Direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l’emploi (Direccte) pour étudier la possibilité d’établir une procédure d’introduction de main-d’œuvre non européenne. Autre piste étudiée, la création d’une plateforme emploi. Le concept : un groupement d’employeurs à l’échelle départementale, qui emploierait les salariés sur plusieurs fermes en fonction des besoins, ce qui permettrait de les fidéliser et de les former. « Nous travaillons avec un cabinet d’étude sur la forme que pourrait prendre cette plateforme », précise Joseph Behr. Protection sanitaire : « On frôle des catastrophes » « Le houblon représente trop peu pour intéresser les firmes phytosanitaires. Or il y a tellement peu de molécules autorisées sur houblon qu’on en arrive à frôler des catastrophes, notamment en Allemagne, où le climat et la concentration des houblonnières sont favorables à l’expression des maladies. Nous avons alerté les responsables français et européens sur la question. Et nous allons continuer à le faire », décrit Bernard Ingwiller. Autre levier à actionner : « L’interdiction d’importer des produits qui ne respectent pas les mêmes conditions de production qu’en France est désormais inscrite dans la loi. Maintenant il faut s’appuyer sur ce texte de loi, pour empêcher l’importation de houblon traité avec des molécules interdites en France », encourage Joseph Behr. Jongler entre export et valorisation locale Pour garantir un prix rémunérateur aux producteurs, différentes pistes doivent être travaillées. Il y a d’abord la Pac. Depuis la dernière réforme Pac, le houblon s’inscrit dans le cadre des cultures découplées, donnant droit à une aide spécifique, rappelle Marc Moser. « Elle doit être maintenue et si possible abondée au titre du statut de culture spéciale. » Franck Sander, président de la FDSEA du Bas-Rhin, confirme : « Le couplage a permis de maintenir une filière en crise. Désormais le houblon n’est plus en crise, mais la filière reste fragile, donc le couplage doit être maintenu. » Mais cela ne suffira pas : « Le houblon alsacien est commercialisé à 60 à 70 % à l’export, sur le marché mondial, il doit donc être compétitif », rappelle Marc Moser. Le service commercial du Comptoir agricole s’attache à développer un tissu d’acheteurs qui protège et donne des garanties de stabilité aux producteurs. « Mais il faut contractualiser davantage », estime Marc Moser. De son côté Franck Sander, se dit confiant : « Les bières spéciales, qui ont le vent en poupe, sont souvent très houblonnées, les grandes brasseries commencent à jouer le jeu de l’approvisionnement local. À nous de communiquer, de nous démarquer, quitte à investir davantage. » Franck Sander évoque même une piste bien précise : proposer un pack complet pour élaborer de la bière locale, avec de l’orge et du houblon produits en Alsace. L’interprofession bientôt officialisée C’est de ce besoin de travailler main dans la main avec les industries de transformation qu’est née l’idée d’une interprofession regroupant les producteurs, les négociants et les brasseurs. « Brasseurs de France y est favorable, nous le sommes aussi. Il reste à donner un sens à l’interprofession », indique Bernard Ingwiller. Cette interprofession sera l’opportunité de mieux connaître les besoins des brasseurs, de mieux y adapter le plan de recherche variétal, d’élaborer un mode de contractualisation satisfaisant pour toutes les parties, de communiquer ensemble sur le houblon de France… Le projet d’interprofession a été présenté au président de la République au Salon international de l’agriculture. Il devrait être officialisé fin mars, avec la signature d’une intention, en présence d’Emmanuel Macron ?

Publié le 18/03/2019

Les exigences qualitatives en matière de houblon évoluent. Pour continuer à produire un houblon qui corresponde aux exigences des acheteurs, les houblonniers alsaciens sont allés voir ce que font leurs collègues bavarois.

L’Hallertau, en Bavière, est la plus grande région productrice de houblon d’Europe. Avec ses quelque 500 hectares de houblon, l’Alsace fait figure de Lilliputienne face à ces voisins. Mais de Lilliputienne tenace. Après avoir traversé une grave crise, les producteurs ont peu investi. Mais ils sont désormais prêts à moderniser leurs installations. Alors autant le faire à bon escient. C’était tout l’objet de ce voyage d’étude : « Aller voir ce que font les leaders sur le marché pour transposer leurs techniques en Alsace afin d’améliorer la qualité de nos houblons et de rester compétitifs sur le marché », résume Christian Lux, responsable du service développement au Comptoir agricole. Le premier jour a été consacré à la visite de l’usine de pelletisation de houblon Hopfenveredlung de St Johann, où est transformée une partie du houblon alsacien. Les responsables de l’usine ont expliqué qu’ils exigent du houblon à 11 % d’humidité pour éviter les problèmes d’échauffement. Les houblons trop humides sont stockés ailleurs, pour éviter tout risque d’incendie, ce qui entraîne un surcoût. En outre, avant la pelletisation, les houblons sont reséchés, donc un houblon qui arrive avec trop d’eau doit être séché davantage par rapport à un houblon livré à la bonne humidité. En clair : les transformateurs ne sont pas d’accord pour acheter de l’eau. Des exigences qui ont conduit le Comptoir agricole à mettre en place une réfaction au-delà de 12 % d’humidité. Les producteurs sont en demande d’outils leur permettant de mieux contrôler l’humidité des houblons à la sortie des séchoirs et de mieux maîtriser leur réhumidification. Les houblonniers alsaciens sont intéressés par des outils couramment utilisés en Allemagne, comme Climabox, un capteur qui mélange de l’air extérieur, issu du local et chargé en humidité pour atteindre l’humidité voulue en fonction du taux de séchage du houblon en sortie de séchoir. Ou encore Delmorst, un moyen de mesurer l’humidité au sein des séchoirs. Ainsi que des systèmes de remplissage automatique des séchoirs, qui améliorent la régularité du séchage. Certification Iso 9001 : un avantage plus qu’une contrainte La deuxième journée a conduit les producteurs à Wolnzach, sur l’exploitation houblonnière de Rudolf Pfab, une exploitation volontairement certifiée Iso 9001. « Pour Rudolf Pfab ce n’est pas une contrainte, mais un avantage car la méthode de traçabilité lui permet d’avoir une bonne organisation des divers documents de l’exploitation, d’être plus précis dans ses enregistrements, et aussi de pouvoir participer à des formations spécifiques organisées par le Hopfenring », rapporte Michèle Dauger, technicienne houblon au Comptoir agricole. Pour Rudolf Pfab, la certification Iso 9001 constitue aussi un moyen de se démarquer. Les producteurs alsaciens ont ensuite rejoint « das Haus des Hopfens », où ils ont rencontré deux spécialistes de la Landesanstalt für Landwirtschaft (LFL). Au menu des discussions : irrigation et fertigation. En matière d’irrigation, des réflexions sont en cours en Alsace, mais les producteurs la maîtrisent encore mal. Les spécialistes allemands ont présenté des résultats intéressants en termes de stabilisation du rendement et des teneurs en acides alpha, notamment sur sols sableux. Des résultats qui demandent à être confirmés dans le contexte alsacien. « La fertigation pourrait être intéressante, car elle permettrait d’étaler la fertilisation azotée avec de petites doses diffusées au cours du cycle de la plante », poursuit Christian Lux. À condition que cela ne fragilise pas les plantes d’un point de vue sanitaire… En Allemagne, la qualité paie Enfin, le directeur du Hopfenring, Lukas Raith, a présenté cette association dont l’objet est l’amélioration de la qualité du houblon grâce à l’accompagnement de ses 1 511 membres. « L’association gère différents dossiers, comme la certification des houblons, l’accompagnement, les analyses de sols, l’analyse de la qualité des houblons… », décrit Michèle Dauger. C’est par exemple le Hopfenring qui a élaboré un abaque permettant de fixer le prix payé au producteur en fonction de la qualité du houblon. Abaque qui prend en compte de nombreux critères : humidité, effeuillement, propreté, maladie… Cette grille est utilisée par la plupart des acheteurs de houblon en Allemagne et entraîne des variations importantes de prix, à la hausse comme à la baisse, en fonction de la qualité du houblon. En tout cas, bien plus qu’avec la méthode utilisée en Alsace. À l’issue de ce voyage, Christian Lux constate : « Nous sommes en décalage par rapport à l’Allemagne, mais en bonne voie de progrès ». En effet, des houblonniers investissent d’ores et déjà dans du matériel plus performant. En outre, la sélection variétale se poursuit. La Région, l’Europe (Feader) et le Comptoir agricole se mobilisent pour accompagner les producteurs dans la modernisation des houblonnières, des outils de transformation. Mais l’enjeu est aussi de convaincre de nouveaux planteurs de rejoindre les rangs de la filière. Et c’est là que le bât blesse : malgré l’accompagnement promis par la coopérative, les candidats ne se bousculent pas au portillon.

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