Ça fait quoi de se convertir à l’agriculture biologique quand on est producteur de céréales ? Est-ce accessible techniquement et viable financièrement ? Les exploitants de la ferme Pflieger, à Spechbach-le-Bas, certifiée bio depuis 2011, ont répondu positivement à ces questions le 20 novembre, lors d’une réunion organisée dans le cadre du Mois de la bio.
Si les conversions vers le bio ont le vent en poupe chez les viticulteurs, maraîchers ou arboriculteurs alsaciens, on ne peut pas en dire autant pour les céréaliers. La principale filière agricole du Bas-Rhin et du Haut-Rhin est un peu à la traîne en la matière. Sur les 968 fermes engagées en bio en Alsace en 2019, seules 260 étaient identifiées en grandes cultures. À titre de comparaison, plus de 30 % des domaines viticoles alsaciens sont désormais labellisés bio. Certains secteurs, à l’image du Sundgau, sont encore moins sensibles à l’argument « bio » pour les grandes cultures. Pour Benoît Gassmann, conseiller à la Chambre d'agriculture d’Alsace, ce désintérêt relatif pourrait s’expliquer notamment par le manque de rentabilité au regard du travail investi comparé à une filière maïsicole très compétitive en la matière. Mais cette idée s’appuie-t-elle sur des faits et observations tangibles, ou s’agit-il d’un a priori tenace ? Se convertir à la grande culture bio est-il réellement un pari risqué ou est-ce une voie d’avenir ? Des interrogations qui ont été abordées sans langue de bois le 20 novembre à la ferme Pflieger, à Spechbach-le-Bas.
Un « bon prix » avant tout
José Pflieger s’est installé en 1989 sur 25 ha. Il a converti intégralement l’exploitation en bio en 2011. Celle-ci est spécialisée dans l’élevage de volailles et, depuis 2014 et l’installation de son fils Jérémy, dans la production de frites fraîches. Tout est commercialisé en circuits courts. La conversion au bio a été motivée par les demandes des consommateurs, désireux d’avoir des produits encore plus « engagés » envers l’environnement et le bien-être animal. Après avoir effectué une étude économique approfondie d’une telle démarche, ils ont décidé de franchir le pas. En 2020, ils ont pu passer à l’étape supérieure en s’associant avec Joseph Frick, un agriculteur d’une commune voisine. Grâce à ce nouveau partenariat, la SAU de la ferme Pflieger passe à 55 ha, et avec elle la possibilité de devenir autonome dans l’alimentation des volailles. Avec un impératif cependant : que la marge brute à l’hectare de ses cultures céréalières soit suffisamment élevées pour couvrir les importantes charges de la structure.
« Il nous faut de la valeur ajoutée, du rendement et un bon prix », estime Jérémy Pflieger. Il faut donc bien réfléchir aux céréales que l’on choisit afin d’en tirer le maximum de bénéfices. « Dans notre rotation, on était parti sur une culture de printemps alternée avec une culture d’automne avec des légumineuses entre elles. C’est pour cela qu’on avait opté pour une rotation à base de féverole, soja, lentille, blé ou triticale. La marge économique était intéressante même si nous n’avons produit que huit quintaux de féverole sur neuf hectares. Heureusement, on a pu compenser avec nos cinquante quintaux de blé meunier. »
Publiée par Ferme Pflieger sur Vendredi 4 septembre 2020
Pas de temps à perdre
Dans sa SAU 2020, la ferme Pflieger avait aussi 5 ha de maïs. Si les rendements ont été plutôt bons (74 quintaux), la culture va être arrêtée au profit du soja. « Le problème avec le maïs, c’est qu’il faut le semer tard si on veut qu’il soit propre. Mais dans ce cas, on s’expose aussi plus aux risques liés aux corbeaux. Certes, il n’y en a pas partout, mais c’est très pénible quand on est concerné. Et je ne peux pas perdre de temps à m’occuper de ça et solliciter les chasseurs pour qu’ils aillent s’en occuper. » Jérémy entend bien se simplifier la vie au maximum. Pour sa prochaine rotation, il a opté pour une culture d’hiver suivie d’une culture de printemps pour « casser le cycle des mauvaises herbes » et s’offrir une « meilleure répartition » du temps de travail. Au programme : un blé meunier fauché en juillet, un déchaumage, une Cipan, un labour et un soja. La pomme de terre pourra remplacer le blé dans cette rotation en fonction de la nature du sol. La lentille auparavant cultivée sur 13 ha sera mise en suspens pendant un, voire deux ans, le temps d’écouler les stocks déjà produits.
Il est par contre réellement convaincu par la pertinence du blé, une culture qu’il n’avait pas auparavant, mais qui possède un « fort potentiel » en bio, sans aucun produit phyto à appliquer. Benoît Gassmann confirme : « Les blés améliorants sont très demandés par les meuniers. C’est un marché haut de gamme, qualitatif, aux prix très élevés. » Ce qui répond aux interrogations de certains agriculteurs présents dans l’assemblée : quid du prix en bio ? « Pour l’instant, ils sont toujours au plus haut. Il y a de plus en plus de filières qui se créent, et l’offre manque, notamment en blé panifiable », continue le conseiller de la Chambre d'agriculture.
Une « certaine fierté » à produire bio
Financièrement, Jérémy Pflieger reconnaît qu’il n’a pas à se plaindre. Sur sa dernière récolte, il a fait une marge de 1 305 euros/ha en triticale, 1 140 euros/ha en maïs et 1 432 euros/ha en soja. Et pour lui, ces chiffres n’ont absolument rien d’exceptionnel. « Ce qu’on fait, tout le monde peut le faire. Nous travaillons sur des terres fertiles du Sundgau, comme tant d’autres agriculteurs. Et surtout, on gagne mieux alors que la charge de travail n’a pas augmenté de manière exponentielle, contrairement à ce qu’on pourrait croire. Bien sûr, il y a parfois de mauvaises surprises comme la féverole cette année. Mais à chaque fois, on apprend. Rien n’est figé. »
Il ressort aussi de ces premières années en bio une réelle « satisfaction » du travail accompli. « Techniquement, le bio reste plus compliqué que le conventionnel. Forcément, quand on réussit à faire 50 quintaux en blé avec 12 ou 13 % de protéines, ou 30 tonnes de pommes de terre à l’hectare, on en retire une certaine fierté. » Aux yeux du jeune agriculteur, il n’y a plus vraiment de frein aujourd’hui à se lancer en bio quand on est céréalier : la demande est forte, il existe beaucoup de documentation et de personnes-ressources sur les sujets, et les filières sont de plus en plus structurées en aval. « On a quand même la chance que nos coopératives et négociants proposent aujourd’hui la collecte et la commercialisation de céréales bio. Ce sont des structures fiables, qui ont le sens des responsabilités », fait-il valoir. Dans son cas, la production qui ne sert pas à l’alimentation des volailles est valorisée auprès de la minoterie Dornier et d’Armbruster.
L’élevage « utile » mais pas indispensable
Il reconnaît cependant qu’avoir un élevage à côté « facilite beaucoup de choses », notamment pour l’apport en matière organique « bio », l’un des maillons faibles de la filière. Heureusement pour les candidats à la conversion, les matières organiques issues d’élevages conventionnels sont autorisées, sauf si l’élevage est considéré comme « industriel ». « Cela pourrait ainsi être une piste de partenariat avec un éleveur conventionnel à côté de chez vous », fait remarquer Benoît Gassmann. Après, il convient de rappeler un point essentiel : ne pas fertiliser en bio comme on le ferait en conventionnel. « L’excès d’azote, c’est l’ennemi du bio. Il ne faut pas en mettre trop au risque de voir proliférer les mauvaises herbes », ajoute le conseiller de la CAA.
Le passage au bio peut aussi être vu comme une « porte d’entrée » vers la diversification en créant un atelier de volailles par exemple, ou tout autre élevage. On peut aussi rester « 100 % végétal » en grandes cultures bio et avoir une entreprise qui tourne bien. Jérémy Pflieger prend l’exemple d’un ami agriculteur, résidant le Gers : 2 500 ha, sans le moindre élevage, sur des terres à faible potentiel, avec une bonne rentabilité derrière. « Il a trouvé la rotation appropriée à son exploitation. C’est un modèle différent du mien qui marche très bien. Certains font du semis direct, d’autres non. Nous, on est resté un peu plus conventionnel sur ce point et ça fonctionne bien. C’est une filière où il faut de tout, où il n’y a pas de modèle unique. Mais je pense que si on souhaite se convertir bio, il ne faut plus hésiter, notamment dans les secteurs où la qualité de l’eau est un enjeu majeur », conclut le jeune agriculteur de Spechbach-le-Bas.
Voici une vidéo, qui présente la culture de lentilles verte ?. Vous y verrez la méthode de récolte et quelques explications sur cette production avant d’être dans votre assiette ?.
Publiée par Ferme Pflieger sur Mercredi 7 août 2019