Cultures

Publié le 13/06/2016

Dans l'amphithéâtre clairsemé du lycée agricole de Rouffach, le journaliste et écrivain Vincent Tardieu a présenté sa définition de l'agroécologie à travers trois types d'exploitations innovantes.

« Une idée reçue est assez répandue : d'un côté il y aurait les agriculteurs "tous pourris", de l'autre quelques "vrais paysans", seuls à faire des produits de qualité. Ce double regard ne me convient pas du tout. Il y a beaucoup d'innovations dans le monde agricole, de nombreux profils qui ne sont pas retranscrits médiatiquement. Ces innovations sont souvent réduites à l'agriculture biologique, la plus médiatisée. » Vincent Tardieu, spécialiste en agriculture et en écologie, souhaite présenter des itinéraires qui ne répondent pas au cahier des charges de l'agriculture biologique, mais qui tendent vers un système le plus autonome possible : ce qu'il appelle l'agroécologie. Le terme même d'agroécologie n'est pas neutre : « Le ministre de l'Agriculture, Stéphane Le Foll, l'a utilisé dans le sens de "produire autrement". Il a tenté de l'intégrer à la loi sur l'avenir de l'agriculture, mais elle ne fait pas l'unanimité. » Ce n'est pas le thème de la soirée. « Ce n'est pas un retour en arrière, mais une agriculture innovante » Les systèmes présentés feraient suite « à des crises de l'agriculture productiviste qui utilise des béquilles chimiques. À côté de ce système dominant, existent de nombreux fonctionnements alternatifs, qui continuent à utiliser ces béquilles, mais tentent de les réduire. » Le premier exemple cité est l'agriculture en protection intégrée. « C'est un concept qui nous vient des Britanniques. L'idée est d'essayer de mettre l'agroécosystème au cœur du fonctionnement : les champs, la ferme, l'environnement proche, naturel ou non. Contre les attaques d'insectes herbivores sont mises en place des haies pour accueillir des insectes auxiliaires. Cela peut également se concrétiser par l'utilisation d'espèces plus tolérantes aux maladies. La rotation d'un plus grand nombre d'espèces est souvent associée à ce système pour réduire le nombre d'insectes herbivores. En choisissant une autre culture, le cycle biologique des insectes est interrompu. » L'écrivain met cependant en garde : « Ce qui fonctionne chez le voisin, ne fonctionnera pas forcément chez vous. Ces techniques demandent du temps, du savoir-faire, des expérimentations, ce que j'appelle de l'ingénierie agroécologie. Ce n'est pas un retour vers une ancienne agriculture, mais l'engagement dans une agriculture innovante et technique. » Dans ce mode de production, l'utilisation des auxiliaires est fréquente, comme le syrphe, mouche ressemblant à une abeille dont la larve mange les pucerons, le carabe, sorte de scarabée efficace contre les limaces, ou encore, les larves des coccinelles utilisées contre les pucerons. « Si on installe le bon habitat pour le carabe, il y a des chances qu'il vienne, mais je ne connais aucun magasin qui en vende. Les auxiliaires biocontrôleurs représentent moins de 5 % des achats de pesticides en 2014. Il devrait y en avoir sept fois plus en 2020. » En résumé, l'agriculture en protection intégrée se découpe en trois phases : l'action préventive, le contrôle des auxiliaires, le contrôle périodique et, en dernier recours, l'apport de produits phytosanitaires. Un million d'espèces de bactéries dans 1 gramme de terre Le deuxième système exposé lors de cette conférence est l'agriculture de conservation des sols. « Elle est peu connue du grand public, et pourtant, sa partie la plus visible, le non-labour, est largement diffusée. Le non-labour représente 8 % des surfaces dans le monde et 35 % dans certaines filières, notamment en céréales. L'objectif est de ne pas détruire la structure du sol, mais ce n'est qu'un aspect de cette agriculture. On estime que dans 1 gramme de sol, on a un million d'espèces de bactéries et 100 000 espèces de champignons. » Pour ce type d'agriculture, les techniques sont très variées. Ainsi, il y a le labour superficiel consistant à griffer la terre sans la retourner, le lieu d'intervention de la machine est réduit en travaillant uniquement sur le rang et le tassement de la terre par les machines est moindre. Un couvert permanent y est souvent associé : « Il favorise la reconstitution de la matière organique. Le semis sous couvert permanent (SCV) demande des engins particuliers, on peut former un écran par un paillage. Au lycée agricole de Wintzenheim, cette technique est utilisée en maraîchage », relève Vincent Tardieu. Les outils utilisés sont variés, comme le strip-till, dans une version complète : un disque ouvre la ligne de rang, un deuxième outil plante les graines, et un troisième referme le rang, le tout en un passage. Le GPS est alors très utile pour repasser exactement au même endroit d'une année sur l'autre. Un rouleau venu du Brésil, rolofaca, permet de fouler les plantes de couverture pour ensuite semer. «Le bilan de ce système ne peut se faire sur une année. Il faut pouvoir changer d'échelle dans la tête et tenir financièrement. Plusieurs études prouvent que plus le temps passe, plus les bilans sont positifs, car les coûts de production sont réduits, mais pendant plusieurs années, la transition peut être difficile. Dans ces moments-là, les aides agricoles trouvent toute leur justification », estime le journaliste. Cette méthode ne doit pas être confondue avec la conservation des sols pratiquée aux États-Unis, en Argentine et au Brésil appliquant le triptyque : variété résistante (OGM), couvert permanent et herbicide.  «Des exploitations plus productives sur le long terme » Vincent Tardieu commente la photographie d'un champ de blé au milieu de rangées de peupliers et parle « d'agroforesterie à la française ». « Cette méthode nous vient d'Asie et d'Afrique. Elle existe depuis toujours en France où l'on allie vignes et oliviers, arbres et céréales. Mais les structures les plus riches existent dans le monde tropical. L'arbre apporte de l'humus par ses feuilles, pompe l'eau et les nutriments qui bénéficient à la culture associée. L'arbre joue le rôle d'épurateur et abrite des organismes vivants. Les résineux sont peu utilisés, le plus souvent se sont les peupliers, les chênes. Ce système permet une augmentation de 30 % de la production des deux espèces en moyenne. L'association introduit une compétition naturelle qui permet de mieux exploiter le milieu. Les racines sont plus profondes, la plante n'est plus paresseuse. On dénombre 300 agroforesteries en France. Elles sont désormais éligibles aux aides de la Pac. » Ces méthodes alternatives seraient pratiquées par environ 10 % des agriculteurs français.

FDSEA-JA. Dégâts de corvidés

Les corbeaux en ligne de mire

Publié le 12/06/2016

Le phénomène n'est pas nouveau mais prend de l'ampleur. Face à l'importance des dégâts de corbeaux sur le secteur, les agriculteurs de la FDSEA et des Jeunes Agriculteurs des cantons de Marmoutier et Saverne ont organisé une rencontre à Lupstein.

« Comme si les conditions météorologiques n'étaient pas assez difficiles, il faut que les corbeaux s'en mêlent », peste Thierry Willem, nouveau président cantonal de la FDSEA de Marmoutier. Rien que sur la commune de Lupstein, ce sont près de 30 hectares de maïs qui ont été resemés. Le phénomène est particulièrement important ici, mais sur toutes les communes du secteur les agriculteurs ont dû resemer ou bien ils constatent des manques dans leurs parcelles. Si on ne compte que le prix de la semence, c'est un surcoût de 200 € de l'hectare et contrairement aux dégâts de gibiers, il n'y a pas d'indemnisation. « Ce qui est d'autant plus difficile pour nous, c'est que nous avons choisi de travailler en TCS et que ces parcelles sont particulièrement appétentes pour les corvidés. » Des agriculteurs désemparés Face à ce constat accablant, les délégués locaux FDSEA et Jeunes Agriculteurs du secteur se sont réunis en présence des chasseurs, de la Direction départementale des territoires, de la Fredon et de la municipalité. « Nous avons tenu à associer tout le monde car la solution ne pourra venir qu'à travers une action collective », a insisté Laurent Fischer, en charge de la problématique à la FDSEA. Les agriculteurs ont passé leur permis et ils ont pu constater que tirer des corbeaux n'est pas facile. «Vous les tirez une fois, ils font 100 m et 10 minutes plus tard ils sont de nouveau sur la parcelle», témoigne l'un d'eux.  Même problème avec les méthodes d'effarouchement : soit elles sont peu efficaces (cerf-volant, épouvantail) soit mal comprises des riverains (tonnfort, cadavres). Julien Jacob, des JA, a rappelé que le Mesurol, qui a un pouvoir corbifuge, est autorisé en Allemagne : « Une fois de plus en France, on veut laver plus blanc que blanc ». Insulte, vandalisme Hubert Gitz, chasseur sur la commune depuis plusieurs années, qui connaît bien les problèmes agricoles, y a détruit plus de 300 corbeaux. Tirer les corbeaux est assez difficile, cela nécessite beaucoup de temps, ce qui n'est pas forcément compatible avec une activité professionnelle. Le problème vient également des attaques dont font l'objet les chasseurs quand ils interviennent à proximité des corbeautières. « Nous sommes insultés, on nous envoie les gendarmes… » Le chasseur a également dû stopper le piégeage : « La nasse à corbeaux a été vandalisée sept fois, même avec la meilleure volonté du monde nous avons aujourd'hui abandonné ». Sur ce point, la municipalité a décidé de communiquer auprès des habitants sur le statut « nuisible » du corbeau et sur les dégâts qu'il cause, et de rappeler ce que risque une personne qui dégrade ou ouvre une nasse à corbeaux.  Laurent Fischer a réclamé de la sévérité à l'encontre des vandales et non pas envers les chasseurs. Par ailleurs, il est temps, pour lui, de rouvrir le débat sur le tir dans les nids. « Devant l'ampleur des dégâts, il faut pouvoir intervenir massivement. Un courrier en ce sens a d'ailleurs été envoyé au préfet et nous solliciterons nos députés sur le sujet. » (NDLR : lire aussi en pages 2 et 3). Philippe Wolff, représentant la DDT, a rappelé que le statut du corbeau permet de le tirer et de le piéger. Le tir dans les nids n'est pas autorisé. L'élagage des arbres peut permettre de diluer le problème quand il se concentre sur un secteur, a-t-il précisé. Une solution collective La Fédération régionale de défense contre les organismes nuisibles (Fredon), représentée par Sonia Meyer, a présenté un dispositif de lutte collective, qui prévoit la mise en place massive de pièges sur un secteur géographique. « Des bénévoles sont formés pour relever les pièges et ainsi étaler la charge de travail. » En Loire-Atlantique les communes ont financé l'achat des nasses sur la base d'une cotisation à l'hectare. Une grande campagne de communication préalable avait été organisée pour sensibiliser le public. Pour Laurent Fischer, « il faut s'inspirer de ce dispositif, y travailler dès maintenant pour être opérationnel au printemps prochain. »  

Lancement de la fraise d'Alsace 2016

Moins de temps pour en profiter

Publié le 10/06/2016

La saison des fraises a officiellement été inaugurée le 7 juin à Soultz. Si la quantité et la qualité sont bien là, les pluies tombées ces dernières semaines devraient laisser moins de temps aux libres cueilleurs de remplir leurs paniers.

Au pied du Grand Ballon, l'orage gronde. Dans la parcelle de fraises de Jean-Paul Kessler, les cueilleurs de la journée s'affairent à remplir leur panier. Les trombes d'eau menacent, il faut faire vite. Du reste, il ne faudra pas tarder pour savourer les fraises de cette campagne 2016. « Avec la pluie qui tombe en ce moment, la saison sera raccourcie d'une semaine au moins par rapport aux autres années », explique le président de l'association des producteurs de fraises d'Alsace, Olivier Grinner, en introduction du lancement officiel de la saison qui s'est tenu le 7 juin à Soultz. Si les premières fraises alsaciennes sont déjà commercialisées depuis quelques semaines, ce n'était pas encore le cas partout. « Désormais, les libres cueilleurs peuvent y aller. Les fraises sont arrivées à maturité », poursuit-il. Elles ne devraient pas avoir de mal à trouver preneur tant elles sont « demandées » par les consommateurs. Chaque année, les spots de libre cueillette en Alsace sont pris d'assaut par des consommateurs en quête de « qualité » et de « fraîcheur ». Un peu à l'image de la tendance actuelle vers les circuits courts. « À la différence près que la libre cueillette a démarré dans les années 1980 en Alsace, une époque où on ne parlait pas vraiment de filières courtes », souligne Olivier Grinner. Que le client soit « content » Jean-Paul Kessler fait partie de ces « précurseurs de la fraise ». Après avoir repris l'exploitation familiale en 1979, il abandonne l'élevage en 1982 pour se lancer dans les céréales et la fraise. « À l’époque, on n'était que deux dans toute l'Alsace à proposer cela. Aujourd'hui, on est plus d'une trentaine. » Si la culture de céréales (maïs, blé, colza, orge) occupe la majorité de sa sole (environ 100 hectares), la culture de fraises reste conséquente avec pas moins de 5 hectares. Le tout mené dans une démarche d'agriculture raisonnée, sans désherbant chimique et avec le minimum d'insecticide. « Nous faisons ceci pour le respect du fruit et du consommateur », justifie le producteur qui passe près de 1 500 heures par an pour effectuer le binage manuel de ses parcelles. Un travail harassant qui est un peu compliqué cette année avec l'enchaînement quasi journalier des précipitations. « D'habitude, le Grand Ballon arrête les orages en hiver et au printemps. Là, ça fait trois mois que nous avons deux à trois orages par jour. Du coup, nous avons de l'eau tout le temps. Il y a deux semaines, la parcelle de fraises était immergée dans 30 centimètres d'eau », témoigne-t-il. Cela n'empêche pas la vingtaine de variétés de fraises qu'il cultive d'être suffisamment savoureuses pour ses clients. Et sa clientèle, Jean-Paul Kessler y tient. « On doit faire le maximum pour qu'ils soient contents. Après 34 ans dans le métier, ça serait dommage de les perdre. » Désireux de toujours améliorer la qualité de ses produits, il envisage d'aller encore plus loin à moyen terme en convertissant l'ensemble de son exploitation en mode de production biologique. « Ça sera l'occasion de prouver qu'on peut produire de la fraise bio sur des grandes surfaces. »

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