Publié le 10/03/2022
Les entreprises du paysage du Grand Est et d’Alsace manquent de main-d’œuvre, à tel point qu’elles refusent des chantiers. René Wolff et fils, à Hoerdt, dirigée par Jacky Wolff, le vice-président de l’Union nationale des entreprises du paysage (Unep) Grand Est, n’échappe pas à la règle. Sa société est représentative : elle est confrontée aux mêmes défis que la plupart des autres dans la région.
Le chiffre d’affaires de la pépinière et entreprise du paysage René Wolff et fils, à Hoerdt, évolue à la hausse de 2 à 3 % en moyenne par an, depuis sa création dans les années 1960. Mais les trois dernières années, il a bondi de + 5 à + 15 % annuellement. « C’est dû aux clients particuliers. Nous rénovons beaucoup de jardins, depuis trois ans. Le Covid a accentué cette demande. Les gens étaient chez eux. Le jardin est devenu une pièce de la maison, un lieu de détente, planté de verdure. Surtout en Alsace, où on a la fibre verte, comme les Allemands et les Suisses. Les particuliers veulent aménager leurs extérieurs », explique Jacky Wolff, le président de l’entreprise, qui mise avant tout sur « le vert », pour des jardins qui changent au fil des saisons. Cette dynamique est générale. « On observe une forte hausse de la demande de la part des particuliers, dans tout le Grand Est et en France, depuis le premier confinement et déjà avant », atteste Adeline Visine, déléguée générale Grand Est pour l’Unep. Le chiffre d’affaires des entreprises du paysage dans le Grand Est (de 420 millions d’euros en 2020) a augmenté de 8 % entre 2018 et 2020. En France, il a crû de 6 % sur la même période, pour atteindre 6,25 milliards, fin 2020. La particularité du Grand Est est que jusqu’à 64 % du chiffre d’affaires résulte de la création de jardins et d’espaces verts, contre 55 % au national. René Wolff et fils a d’ailleurs son propre bureau d’études, propose ses dessins. « On a plus de marchés publics dans le Grand Est qu’ailleurs pour des créations de nouveaux espaces, que les collectivités entretiennent elles-mêmes par la suite », spécifie Adeline Visine. Ceci explique aussi que les 1 580 entreprises du paysage du Grand Est (soit seulement 5 % des 30 050 entreprises françaises) sont de plus grande taille, généralement, qu’ailleurs en France. Elles comptent en moyenne 3,7 actifs, contre 2,7 en France. Jacky Wolff emploie, lui, une trentaine de personnes. Et il recrute encore ! La société cherche deux personnes qualifiées, pour l’aménagement paysager, depuis deux ans. Priorité au recrutement « On manque de main-d’œuvre partout », constate Jacky Wolff. La tendance est en effet générale. En France, six entreprises du paysage sur dix ont du mal à recruter. Dans le Grand Est, qui comptait 7 150 actifs fin 2020, si 1 100 emplois ont été créés en deux ans, plus de 1 000 CDI restent encore à pourvoir, tant le secteur est dynamique. Sur ce millier de postes disponibles dans la région, environ 500 sont à doter en Alsace, puisque près de la moitié des entreprises du paysage du Grand Est sont basées en Alsace. Densité démographique et pouvoir d’achat supérieur aux autres départements sont en cause. Le Bas-Rhin et le Haut-Rhin totalisent 622 entreprises du paysage. « On refuse des chantiers depuis deux ans parce qu’on ne trouve pas de jardiniers, et parfois des chantiers importants, confie Jacky Wolff. C’est le cas de la plupart des entreprises alsaciennes. » « Les problèmes de qualification, le manque de motivation des candidats et surtout l’absence de candidatures sont les trois principaux freins », observe l’Unep. « Beaucoup de chefs d’entreprise sont débordés aussi. Ils ne publient pas d’offres d’emploi et les candidats potentiels ne savent donc pas qui recrute, où aller », détaille Adeline Visine. Jacky Wolff acquiesce : « Il faut réussir à motiver les apprentis, puis à fidéliser les jeunes. » Le dirigeant soigne donc sa politique salariale et les conditions de travail. « Les salariés sont la source du succès. On doit leur faire confiance. Ils mettent en œuvre et adaptent les idées », sait Jacky Wolff. 80 % des employés le sont en CDI et 10 % sont des apprentis. Il y a très peu de CDD dans les professions du paysage. C’est également le cas chez René Wolff et fils, qui compte trois apprentis. « Nous, on aime les MacGyver. Ils trouvent des solutions sur le terrain, avec le matériel qu’ils ont », résume Jacky Wolff, qui est aussi président du CFA d’Obernai depuis onze ans. Qui dit recrutement dit formation. Actuellement, 270 apprentis en aménagement paysager sont formés au lycée agricole d’Obernai, du CAP au bac pro. À la rentrée prochaine, un BTS Aménagement paysager va s’ouvrir, avec trois pôles de spécialité : génie végétal (environnement), pour les particuliers, pour les collectivités. « Ces diplômés-là seront assistants de la direction. Ils seront formés à la gestion et au dessin », précise Jacky Wolff. À Rouffach, du CAP au BTS, 260 apprentis sont dans les classes et dans les entreprises. Quant au lycée du Pflixbourg, à Wintzenheim, il accueille une centaine d’élèves en formation initiale. Au total, plus de 600 jeunes seront diplômés en Alsace prochainement. L’apprentissage, comme ailleurs en France, est la voie royale. Dans le Grand Est, en 2020 par exemple, 1 600 personnes étaient en formation, dont 1 100 apprentis, 350 en formation initiale et 150 en formation continue. Les entreprises du paysage recrutent à tous niveaux mais avoir le permis B est souvent une condition sine qua non. Les dirigeants sont ouverts aux personnes en reconversion professionnelle. Et pour cause, l’Unep recense quinze métiers du paysage différents, dont élagueur et installateur de piscine. Les maçons sont les bienvenus. « On en forme du monde ! Entre + 10 à + 20 %, chaque année », assure Adeline Visine. Une enquête exclusive, avec le Conseil régional, montre que 63 % des jeunes diplômés sont en CDI dans les deux ans qui suivent la fin de leurs études. Hausse des prix des matières premières Si les besoins en main-d’œuvre plombent la progression des entreprises du paysage, l’augmentation des prix des matières premières est un nouveau problème. « Les graines coûtent de 10 à 25 % plus cher », lâche Jacky Wolff. La raréfaction des végétaux serait à l’origine de ce bond. « Nous sommes très mécanisés. L’augmentation du gasoil nous touche aussi. Nous consommons entre 37 000 et 40 000 litres de gasoil par an. La hausse des prix nous impacte forcément », enchaîne-t-il. Depuis trois ans, René Wolff et fils investit dans des véhicules électriques, moins polluants, pour continuer à travailler dans l’Eurométropole de Strasbourg : entre 200 000 et 300 000 euros chaque année. Malheureusement, la pause de bornes pour (re) charger les batteries traîne… Les transformateurs à proximité de l’entreprise ne seraient pas assez puissants actuellement pour ce faire. « Aujourd’hui, soit on chauffe les bâtiments, soit on charge », synthétise Jacky Wolff, sans rire. Il a participé à la commission technique pour la mise en place de la zone à faibles émissions (ZFE). « Nous voulons tous polluer moins mais il faut y aller à petits pas, ne pas mettre la charrue avant les bœufs », conseille-t-il, satisfait que certains de ses outils, tels les camions-bennes, camions-grues et toupies-béton, bénéficient d’une dérogation de trois ans. Quant aux produits phytosanitaires, son entreprise n’utilise que le biocontrôle. « Des produits qui coûtent dix à vingt fois plus que l’intrant type Round up, souligne Jacky Wolff. Malgré cela, en bons gestionnaires, nous sommes en progression. »












