Mercredi 22 juin, la FDSEA et les Jeunes Agriculteurs du Bas-Rhin ont convié des représentants de l'État sur une ferme meurtrie par les intempéries afin de demander que le département soit classé en état de catastrophe naturelle. La détresse et l'exaspération des agriculteurs étaient palpables.
« Em a drockene Jahr ech noch ken Buer hean gange, àwer im a nàsse », dit un proverbe alsacien. La succession des années 2015 et 2016 en est une triste illustration. En 2015, les récoltes avaient été détériorées du fait du manque d'eau et de températures excessives. Cette année, elles le seront aussi, mais du fait de l'excès d'eau. En cette fin du mois de juin 2016, la pluviométrie annuelle moyenne a été dépassée dans de nombreuses communes du département, et l'ensoleillement est déficitaire. Toutes les cultures, dans tous les secteurs sont impactées. C'est ce dont témoignent Roland Sigwalt et Claude Jehl, les deux associés du Gaec du Cygne, situé à Muttersholtz. Dans ce secteur, les agriculteurs sont habitués aux inondations. Mais cette année, c'est différent. L'inondation a trop duré. « Nous élevons 60 vaches laitières qui produisent 600 000 litres de lait. Notre système de production est basé sur la valorisation de l'herbe. Nous sommes donc totalement tributaires des prairies qui constituent la principale source d'alimentation de notre troupeau. Or cette année le foin sera inconsommable par les bêtes. L'herbe est pourrie, couchée au sol, elle ne sèche pas. En fait, on ne sait même pas quoi faire de ce fourrage dont la valeur alimentaire est dégradée. »
En effet, la terre qui souille l'herbe contient des bactéries butyriques qui peuvent contaminer le troupeau. La qualité du lait - donc son niveau de rémunération - s'en trouveront dégradés. Cela peut aussi engendrer des problèmes sanitaires - donc des frais vétérinaires - voire de la mortalité. Mais composter ce fourrage fait courir un risque de salissement des parcelles où il sera épandu. Son pouvoir méthanogène est faible. Même en litières il pèche par son faible pouvoir absorbant. Et pourtant il faudra bien faucher ces prairies pour qu'elles se régénèrent. « Nous sommes paysans depuis 50 ans, mais nous n'avons jamais vécu ça. L'an dernier, il n'y a pas eu beaucoup d'herbe, mais au moins on a pu la valoriser en fourrage, ce qui ne sera pas le cas cette année. » Pour l'instant, les stocks à court terme de l'exploitation lui permettent encore de subvenir à ses besoins, mais il manquera inexorablement une partie de la récolte. Alors que faire ? Acheter du fourrage : « À qui ? Et avec quelle trésorerie ? », lancent les éleveurs.
Un bouillon de culture
La mauvaise météo en agriculture, c'est celle qui dure. Toutes les cultures sont impactées par les précipitations incessantes. Les betteraves sucrières sont atteintes de rhizoctone, les feuilles jaunissent, la croissance est ralentie donc le rendement sera impacté. Et comme le sol n'est pas couvert par le feuillage, les adventices s'immiscent dans la brèche. Alain Weissenberger, responsable du service filières végétales et agronomie à la Chambre d'agriculture d'Alsace (CAA), explique : « L'excès d'eau et la sécheresse ont les mêmes effets : les racines ne fonctionnent plus, la croissance est bloquée ». Pour illustrer le phénomène, les agriculteurs exposent deux pieds de maïs issus de la même parcelle, mais l'un provient d'une zone inondée, alors que l'autre a été épargné. La différence de gabarit est flagrante. Mais même le maïs qui n'a pas été inondé affiche un système racinaire chétif : « L'abondance des précipitations n'a pas incité les maïs à explorer le sol avec leur système racinaire. »
Denis Digel, responsable de la section fruits et légumes de la FRSEA Alsace, déroule une véritable galerie de gueules cassées : des pommes de terre primeurs vertes, tachées - invendables ; des oignons, de l'ail, des échalotes au feuillage brûlé et aux bulbes pourris - tout aussi invendables, des salades flétries… Principal accusé : le mildiou. « Alors que nous subissons une pression énorme des maladies cryptogamiques, il nous est impossible de rentrer dans les parcelles pour protéger les cultures car le sol est trop humide. » Même constat pour le blé, que les agriculteurs ont peiné à protéger, malgré toute leur bonne volonté.
La vigne est en pleine floraison, « une période déterminante pour la récolte », rappelle Pierre Huchelmann, président cantonal FDSEA de Barr. Or, là aussi, il est compliqué d'entrer dans les vignes pour suivre la cadence infernale imposée par le cycle de reproduction extrêmement rapide du mildiou : « Sur certaines parcelles, il n'y aura pas de récolte. Et sur les 15 % de surfaces en bio, les produits de protection sont plus lessivables donc les viticulteurs doivent en apporter plus. » Les vendanges seront décalées et hétérogènes : « Il faudra sans doute vendanger les parcelles en plusieurs fois pour travailler du raisin à bonne maturité. » Les producteurs de tabac accumulent les difficultés : des parcelles ne sont pas encore plantées, d'autres ont dû être replantées suite aux coulées de boue, la protection contre le mildiou est compliquée, et la prime tabacole ne leur a pas encore été versée pour 2015, témoigne Benoît Heinrich.
Télescopages en vue
Après une récolte d'asperge maigrelette et dans d'exécrables conditions de travail, les aspergeraies meurent asphyxiées. Le botrytis et le mildiou ont écourté une saison des fraises qui avait démarré tardivement… De manière générale, les mouillères laissent des trous béants dans les champs qui constituent autant de vides que les adventices vont s'empresser de combler… Les vers de terre et toute la vie microbienne des sols sont asphyxiés…
Et puis les habitudes de consommation sont bouleversées par la météo : les occasions de sortir le barbecue ont été rares. Grillades et salades se vendent donc moins bien. Enfin, lorsque les parcelles vont redevenir praticables, les agriculteurs vont se retrouver confrontés à une autre difficulté, celle de devoir faire face au télescopage de plusieurs travaux agricoles : récolter, épandre les effluents d'élevage…
Des mesures à la hauteur de la catastrophe
Gérard Lorber, secrétaire général de la FDSEA, résume : « Depuis début avril les précipitations sont incessantes. Nous sommes fin juin et d'autres épisodes pluvieux sont encore annoncés. Le constat est terrible. Je ne sais pas comment nous allons nous en sortir d'autant que ces aléas climatiques interviennent dans un contexte de marchés déprimés. Nous n'aurons donc ni volume, ni qualité, ni prix. C'est pourquoi nous demandons que toutes les communes du département qui ont subi des inondations ayant entraîné des dommages aux parcelles agricoles soient classées en état de catastrophe naturelle. »
Autres requêtes des deux syndicats agricoles : de la mansuétude de la part des services administratifs sur des points réglementaires devenus difficiles à respecter, comme les dates de fauche ; l'indemnisation des pertes au titre des calamités agricoles pour toutes les productions non assurables (comme les prairies, les cultures maraîchères) sur l'ensemble du département ; l'avance de la date d'autorisation de récolte et de pâture des jachères. Sur ce dernier point, les responsables professionnels ont demandé une réponse rapide, car « le fourrage que représentent les parcelles en jachère pourrait faire l'affaire de certains éleveurs. » Le cas particulier des surfaces qui n'ont pas pu être semées a aussi été évoqué. En effet, l'assurance climat n'intervient pas sur les parcelles non semées, même si ce sont les conditions météorologiques qui ont empêché le semis.
Enfin, les responsables agricoles ont demandé un plan d'accompagnement généralisé pour les agriculteurs en difficulté : « Nous sommes aussi confrontés à un problème social. Il y a pas mal de désespoir dans les campagnes. Il s'agit d'accompagner les agriculteurs les plus en difficultés, tant d'un point de vue financier que social. »
Une spirale infernale
Claire Dutter, présidente cantonale de la FDSEA de Benfeld, a témoigné des difficultés que peuvent rencontrer les éleveurs : « Avec ce fourrage qui pourrit, se profilent des problèmes sanitaires, qui peuvent dégrader la qualité du lait, donc le niveau de rémunération des éleveurs… Or il n'est pas rare qu'ils aient des dettes auprès de leurs fournisseurs, dont le vétérinaire. »
Une spirale infernale qui met aussi en danger ceux que l'activité agricole fait vivre : difficile pour un vétérinaire, qui peine à se faire rémunérer, de trouver un repreneur pour son cabinet… « Des faillites, des liquidations, il y en a. On parle de 14 % de fermes qui vont cesser leur activité au niveau national. Or un élevage qui s'arrête, on ne le remonte pas. Si l'outil de production est détruit, restera-t-il une agriculture forte et compétitive pour la prochaine décennie ? », s'est interrogée Claire Dutter.
Des pistes concrètes
Stéphane Chipponi, sous-préfet de Sélestat, Jean-Philippe d'Issernio, directeur de la DDT et Isabelle Deblir, attachée parlementaire d'Antoine Herth, ont attentivement écouté les agriculteurs. « Nous allons essayer de trouver des solutions pour passer cette crise ensemble », a réagi le sous-préfet de Sélestat, tandis que Jean-Philippe d'Issernio indiquait que l'état de catastrophe naturelle allait être demandé pour toutes les communes concernées par les inondations. Au-delà, il s'agit d'arriver à une meilleure gestion du réseau hydrique : « La gestion de l'eau doit être collective, sur tout le bassin-versant, pour qu'elle soit la plus rationnelle, la plus coordonnée et la plus pertinente possible », a-t-il insisté. Cela passe notamment par l'entretien des fossés. En effet, l'obstruction d'un certain nombre d'entre eux a empêché l'eau de s'évacuer par gravité, ce qui aurait été plus rapide que par évaporation. Les dégâts auraient donc pu être limités.
Concernant les jachères, « elles sont récoltables et il ne faut pas s'en priver », a assuré Jean-Philippe d'Issernio. Simplement si elles sont fauchées elles ne peuvent plus être considérées comme SIE, ce qui, dans la majorité des cas peut être compensé par l'implantation de Cipan. Il n'empêche, cette subtilité administrative a le don d'agacer Pierre Huchelmann : « Nous sommes en état d'urgence, la situation est dramatique, il faut le prendre en compte ! » « Des solutions existent, il faut y travailler ensemble et faire preuve de solidarité, de confiance réciproque », lui a répondu Jean-Philippe d'Issernio.
« Les exploitations agricoles bas-rhinoises sont globalement peu endettées, mais il y en a aussi qui sortent du circuit. Nous devons leur apporter l'aide qui s'impose », a analysé Jean-Philippe d'Issernio qui a donc demandé que les cas d'agriculteurs les plus en difficultés leur soient remontés directement : « Nous sommes prêts à étudier ces cas de manière individuelle, en réunissant les créanciers, la Mutualité sociale agricole, les banquiers, les impôts, dans la confidentialité, pour prendre en main ces situations le plus tôt possible et éviter la liquidation, le redressement. Il est rare qu'on n'arrive pas à trouver de solution. »