Cela fait 41 ans que le monde de l’élevage a rendez-vous à Brumath. Le festival, c’est l’occasion de se retrouver entre confrères, entre amis, de faire admirer les plus belles vaches d’ailleurs et d’un peu plus loin, fruit du travail mené souvent sur plusieurs générations. C’est aussi l’occasion de faire passer des messages aux décideurs politiques, qui ne s’y trompent pas en venant nombreux à Brumath, rencontrer un maillon fort de la vie des territoires ruraux.
Grêle, sécheresse, charges qui flambent, l’année 2022 a été riche en rebondissements pour les éleveurs alsaciens, a rappelé Marc Schneider, président du Festival de l’élevage, lors de son inauguration officielle. Au final, grâce à des prix de vente qui ont suivi cette hausse, les résultats ont été « corrects dans l’ensemble ». Mais l’effet ciseau, annoncé pour 2023, se confirme : les charges restent élevées et les prix de vente amorcent leur baisse. Elle est déjà effective pour les céréales, et le lait suit la même tendance baissière. Dans ce contexte, Marc Schneider a profité de la présence de nombreux influenceurs politiques pour désigner les points d’attention pour soutenir l’agriculture alsacienne, à savoir : l’aménagement foncier, le projet de taxe poids lourds, et le renouvellement des générations.
Des propos sur lesquels a rebondi Franck Sander, président de la FDSEA du Bas-Rhin : « L’élevage est un secteur d’activité qui doit être soutenu. Car quoi de plus rassurant que de pouvoir compter sur une production alimentaire locale dans un contexte où les souverainetés alimentaire, énergétique et sanitaire doivent être renforcées. » Pour le syndicaliste, ce soutien passe par deux choses essentielles. Le revenu des éleveurs d’abord, menacé par l’effet ciseau décrit plus haut. Mais aussi « du soutien de la part des élus et de la société ». Aussi a-t-il dit « sa gêne » de voir « tant de politiques publiques soutenir des démarches en inadéquation avec le marché ». Exemple avec l’agriculture biologique : « 30 à 40 % du lait bio est vendu en conventionnel faute de débouchés. » Pour lui, l’agriculture française doit aussi être capable de produire « moins cher » et d’être compétitive face aux importations. Comme Marc Schneider, il a donc plaidé pour un soutien aux aménagements fonciers, « bien faits », c’est-à-dire qui « laissent de la place à l’environnement », mais qui permettent aussi aux agriculteurs de travailler mieux, avec moins de produits phytosanitaires. Il a aussi dit son inquiétude vis-à-vis de la taxe poids lourds, « qui risque de favoriser l’importation de produits étrangers, ou en provenance des départements limitrophes ».
« Que serait la montagne vosgienne sans l’élevage ? »
Président de la Chambre d'agriculture Alsace, et éleveur lui-même, Denis Nass s’est dit « heureux » de participer à ce « moment de fête », organisé dans une période où les éleveurs ont « beaucoup de travail ». Pour lui, il est important que les éleveurs puissent valoriser leurs savoir-faire, insuffisamment reconnus au regard des services rendus : « Que serait la montagne vosgienne où tant de gens se promènent, sans l’élevage », a-t-il lancé. Aussi s’est-il réjoui du soutien accordé par la Collectivité européenne d’Alsace (CEA) à l’abattoir de Cernay et, plus récemment, de la place accordée à l’élevage dans les propositions de la Région Grand Est pour le Pacte et la loi d’orientation et d’avenir agricole (PLOAA). Car derrière l’élevage, il y a « des filières, des emplois et des atouts » qui gagneraient à être mieux exploités, comme la production d’électricité photovoltaïque sur les bâtiments d’élevage.
En réaction à ces interpellations, Vincent Thiébaut, député du Bas-Rhin, a déclaré qu’il convient de « contrer les fausses idées qui circulent dans la population », et de rappeler que « l’agriculture française est une des plus saines au monde ». Ceci sans occulter les défis qu’elle a à relever, ce qui, pour lui, passera par « une prise de conscience de la multifonctionnalité de l’agriculture » : alimentaire, énergétique, gestion de la ressource en eau et des territoires. Anne Sander, députée européenne, a souligné que c’est par ce genre de manifestations que les éleveurs peuvent « montrer qu’ils prennent soin des animaux, que leur activité génère de l’activité et de la vie dans les territoires ruraux », et de « dépasser l’image de l’agriculture qui pollue, alors qu’elle peut aussi jouer un rôle majeur dans la séquestration du carbone ». Mais attention, si l’élevage est une activité économique, elle n’est en rien comparable avec l’industrie, a indiqué Anne Sander, qui a déclaré qu’elle serait particulièrement vigilante sur ce point. Patrick Bastian, conseiller régional de la Région Grand Est, a insisté sur le défi du renouvellement des générations, pointant les difficultés liées à l’installation, en particulier en élevage, où « les capitaux sont énormes ». Il a aussi évoqué la question de l’eau, considérant nécessaire de « stocker l’eau en hiver », de ne pas perdre de vue que « l’irrigation agricole a une portée alimentaire, tout comme l’arrosage des potagers ». Il va donc falloir « mieux distinguer ce qui est essentiel et autorisé de ce qui ne l’est pas, sinon, on va vers des affrontements ».
« Tout l’honneur est pour moi », a lancé Frédéric Bierry, président de la CEA, et invité d’honneur de cette 41e édition, avant de remercier les agriculteurs de faire de l’Alsace « une terre nourricière » : « C’est fondamental, et nos concitoyens y sont sensibles. » Il en veut pour preuve la part des produits locaux dans les paniers alsaciens : 8 % contre 3 % en moyenne en France. Et l’explique par un brin de chauvinisme, mais aussi par la qualité des produits alsaciens. Il a rappelé que la CEA a été présente pour soutenir l’abattoir de Cernay, « avec de bons résultats », et sera aussi aux côtés de l’abattoir de Haguenau. Concernant la taxe poids lourd, il a déclaré « se donner la possibilité de la faire », tout en précisant que « le cadre de sa mise en œuvre n’est pas acté » et que, pénaliser l’économie alsacienne n’étant pas l’objectif, le monde agricole sera associé aux études d’impacts.