oenologie

Alexandre de Lur Saluces en Alsace

Les sauternes victimes de l’impatience

Publié le 21/12/2016

Ancien gérant de château Yquem, Alexandre de Luc Saluces était de passage en Alsace afin de promouvoir son livre « D’Yquem à Fargues ». Un ouvrage dans lequel il se livre à un plaidoyer des liquoreux de grains nobles et rappelle les exigences de qualité d’élaboration, en guise d’analyse de la crise qui affecte les sauternes.

Alexandre de Lur Saluces gérait le château Yquem à Sauternes jusqu’en 2004, avant que le groupe LVMH ne confie les destinées du domaine à Pierre Lurton, après en avoir acquis la majorité des actions. Depuis cette date, il se consacre à l’autre propriété familiale, le château de Fargues dont il produit également un sauternes. Invité par le caviste Michel Falck, Alexandre de Lur Saluces était de passage à la librairie Kléber à Strasbourg le 15 décembre pour promouvoir son livre D’Yquem à Fargues. Il était accompagné de Léonard Humbrecht. Les deux vignerons ont fait déguster chacune de leur cuvée, le clos Jebsal pour le domaine Zind Humbrecht, le millésime 2007 pour le Château de Fargues, à une trentaine d’amateurs venus les écouter se livrer à un vibrant plaidoyer pour les vins anoblis par le Botrytis cinerea. Les grands crus classés de sauternes n’échappent pas à la crise Alexandre de Lur Saluces est en quelque sorte en tournée promotionnelle pour l’appellation sauternes, c’est que cette dernière connaît une crise profonde. Même les châteaux grands crus classés du plus prestigieux des liquoreux, appartenant le plus souvent à des groupes financiers, n’échappent pas à la crise, qui affecte globalement tous les vins à sucres résiduels, et également les vendanges tardives alsaciennes. En novembre dernier, l’inspecteur général de l’Agriculture, Georges Pierre Malpel, a commis un rapport à la demande du préfet d’Aquitaine dans lequel il constate que le prix moyen des sauternes atteint 11 € la bouteille pour un rendement de 25 hl/ha. Dans ce rapport est notamment préconisée une nouvelle strate appelée Coteaux du Sauternais à 45 hl/ha, donc moins contraignante. Pour Alexandre de Lur Saluces, la crise résulte de la difficulté « de se plier aux caprices du marketing, pour un vin qui transmet une longue histoire ». « Ça n’a rien à voir avec le sucre » L’image des sauternes aurait-elle été entachée par des vins « lourds, sucrés, sucraillés » ? Qui ne correspondent normalement pas aux sauternes. Léonard Humbrecht appuie : « Ces vins n’ont rien à voir avec le sucre ». Alexandre de Lur Saluces insiste sur les exigences d’élaboration, les vendanges par tries successives, la sélection des grains nobles, des sucres exclusivement naturels, et des arômes formant la queue de paon, un arc-en-ciel de saveurs : « Ça me dérange qu’on fiche ça par terre avec désinvolture. On veut faire table rase, on oublie l’histoire. » Et d’insister sur les transformations biologiques et biochimiques à l’œuvre avec la pourriture noble sous la peau du raisin. « Un fait de civilisation » « L’alchimie du botrytis, c’est un fait de civilisation, lance le vigneron du sauternais songeur. Et nous avons une appellation dont 50 % des vignerons abandonnent ceci pour faire du vin sec, je trouve ça désolant ! » Au-delà de l’impérieuse nécessité de savoir attendre la pourriture noble, puis de vendanger avec minutie pour sélectionner les grains nobles un à un, Léonard Humbrecht, lui, insiste sur la dimension du terroir, ces lieux où s’installe le botrytis noble. Rappelant le travail de Claude Bourguignon qui lui a fait prendre conscience de l’importance de la biologie des sols pour que les racines de la vigne colonisent en profondeur le sol, il a appelé les jeunes vignerons de terroir « à ne pas céder aux sirènes de la modernité ».

Cave historique des Hospices de Strasbourg

Rencontres viniques plébiscitées

Publié le 18/12/2016

La journée portes ouvertes du 10 décembre de la cave historique des Hospices de Strasbourg n’a pas démenti l’engouement du public pour ces rencontres avec les vignerons.

Devenues un rendez-vous incontournable de fin d’année, les journées portes ouvertes de la cave historique des Hospices de Strasbourg sont organisées sur trois samedis en décembre. La première, du 3 décembre, a attiré de nombreux amateurs « malgré les conditions d’accès », a noté le responsable de la cave, Thibaut Baldinger. L’affluence est allée crescendo pour la seconde journée, du 10 décembre, où Strasbourgeois et touristes ont pu rencontrer six vignerons qui font mûrir leurs vins dans cette cave exceptionnelle. Près de 70 vins à la dégustation Les amateurs de muscat ont pu déguster celui du grand cru Marckrain 2012 du domaine Fonné à Bennwihr, particulièrement typé. Les échanges avec ces visiteurs, pour certains très éclairés, sont toujours « particulièrement intéressants pour les vignerons, a souligné Patricia Fonné. La vente s’effectuant après, dans le magasin du caveau, nous pouvons vraiment nous concentrer sur la dégustation et expliquer nos vins. » L’intérêt pour ces visiteurs était de pouvoir comparer le même cépage sur des terroirs différents, avec entre autres, le muscat 2015 du vigneron Xavier-Léon Muller, de Marlenheim, en 100 % ottonel. Il a fait découvrir son muscat cuvée Franck 2015, très proche d’une vendanges tardives (VT), à qui « il ne manquait qu’un tout petit degré ». En bouche, on retrouve le fruité du muscat, la rondeur, mais bien tempérée par une belle acidité. D’autres visiteurs ont été emballés par son crémant chardonnay, élevé durant trois ans sur lattes, « ce qui fait sa qualité », médaille d’argent au concours des effervescents en 2016. D’autres encore séduits par les vins de Jean-Marie Vorburger-Meyer, de Vœgtlinshoffen, et son gewurztraminer VT la Quintessence 2011 notamment. Son riesling Hospices, vieilles vignes 2014, « le premier en sec », a soulevé l’enthousiasme avec son joli fruité sur une belle acidité. Le crémant brut de la cave de Cleebourg, sélectionné cette année par la cave pour la cuvée des Hospitaliers, a séduit bon nombre d’amateurs. Le coopérateur Thierry Heimlich a précisé que « les vendanges ont été longues, il a fallu être patient », les derniers gewurztraminers ont été récoltés la semaine dernière. Globalement, les coopérateurs de Cleebourg sont très satisfaits, notamment sur le volume et la qualité, et « agréablement surpris » après tous les aléas météorologiques de cette saison. C’est aussi le sentiment d’André Ruhlmann, de Dambach-la-Ville, qui émet toutefois une réserve sur certains cépages « qui n’auront sans doute pas la « moelle » de ceux de 2015 ». Pour l’heure, habitués et amateurs ont plébiscité son Étoile de rose 2015, un pinot noir vinifié en blanc. La cave a également offert la découverte originale d’une trentaine de vins d’autres régions viticoles, Bourgogne, Provence, avec notamment la cuvée du terroir 2012 de la Légion étrangère. Thibaut Baldinger s’est dit « ravi de pouvoir proposer au public quelque 70 vins à la dégustation », pour découvrir le meilleur de ces vignerons. Ils seront plus nombreux, neuf, pour la dernière portes ouvertes de cette année, le samedi 17 décembre. Avis aux amateurs !

État des lieux des connaissances sur l’écologie des levures

Où l’on découvre l’intérêt des levures non-saccharomyces

Publié le 14/12/2016

L’évolution des techniques d’analyse microbiologique brise certaines certitudes œnologiques et apporte de nouvelles connaissances sur l’écologie des levures à la parcelle, au chai et dans le vin. Levures saccharomyces et non-saccharomyces contribuent-elles à l’expression du terroir ?

Le cycle de conférences Vigne, vin et vignerons de l’Université de Haute Alsace proposait à la microbiologiste Michèle Guilloux-Bénatier, vice-directrice de l’Institut universitaire de la vigne et du vin (IUVV) à Dijon, d’exposer les travaux de recherche effectués dans son laboratoire de l’IUVV dans une conférence intitulée « Levures de terroir indigènes ou exogènes, quelle réalité ? » Les travaux portent sur l’écologie des levures à la parcelle, au chai et dans les vins. Avec cette question globale qui taraude les vignerons : y a-t-il une écologie des levures propre au terroir ? Et les levures d’une parcelle et/ou du chai influencent-elles le profil organoleptique des vins ? Quelques saccharomyces à la parcelle Depuis 10-15 ans, l’avènement des techniques analytiques d’identification génétique, dites PCR, a commencé à apporter quelques éléments de réponse. Le laboratoire s’est penché sur l’identification des levures dans les parcelles, au sol, sur grappes, sur feuilles, sur les sarments et le tronc, pour finalement constater qu’il y a une grande biodiversité de microflore épiphytique levurienne à la parcelle. Une étude a par exemple identifié jusqu’à 90 espèces de levures et de l’ordre de 100 000 à 10 millions de cellules par grammes à la surface des végétaux. Une autre étude sur chardonnays de Bourgogne identifie 36 genres de levures. « En fait, 27 genres occupent moins de 0,5 % de la population. » Ne représentant que 0,03 % de la population, les levures du genre saccharomyces sont finalement très rares dans cette extraordinaire biodiversité au vignoble. « Il y a donc des saccharomyces au vignoble, mais très peu. » Ce qui contredit au passage certains articles qui affirmaient qu’il n’y en avait pas du tout… « On serait passé à côté si on n’avait pas eu de technique fine d’analyse. » La question était alors de savoir si ce sont ces quelques rares saccharomyces qui fermentent les vins… Les levures du chai ont toutes les chances de s’imposer Les chercheurs ont alors poursuivi leurs travaux d’identification génétique des populations levuriennes jusque dans les chais - à la surface des murs, des sols, de la vaisselle vinaire, des pompes, des cuves - et dans les vins qui fermentent. Suite à la demande de domaines voulant réaliser des levains indigènes, une étude a porté sur quatre sites de vinification en Bourgogne et a abouti aux mêmes conclusions. Parmi 578 souches identifiées, « il n’y a pas au chai d’individu dominant, il y a une grande diversité génétique », et une variabilité spatio-temporelle. Des mêmes individus sont retrouvés dans plusieurs sites. Une étude sur des chardonnays du Mâconnais a ensuite poussé l’identification génétique jusque dans des vins en fermentation au chai du BIVB, avec plusieurs modalités de démarrage de fermentation, dont l’une consiste à prélever des raisins à la parcelle et à les introduire dans un contenant stérile, de manière à s’assurer que ce sont bien les souches de la parcelle qui fermentent le raisin. Malgré les précautions de stérilité préliminaire des outils de prélèvement, « le milieu s’est colonisé en levures qui probablement résidaient dans le chai ». Un chai pourtant très « clean »… Comme il est régulièrement décrit dans la littérature, ces études par PCR ont confirmé que les levures se propagent notamment par les gaz de fermentation, qu’il y a des échanges de cuve à cuve et qu’il y a d’autres voies de propagation entomophile ou humaine. Et qu’il est donc très difficile, voire impossible, dans un environnement levurien tel que celui d’un chai en fermentation d’imposer telle ou telle souche… D’ailleurs, sur les histogrammes de populations présentés rarement, ou plutôt jamais, une fermentation ne s’effectue avec une seule souche. Très récemment, les chercheurs ont accès à une nouvelle technique d’identification des populations levuriennes, en service à Geisenheim, beaucoup plus puissante, car plus rapide et moins coûteuse que l’analyse génétique par PCR. Les boîtes de Petri, qui contiennent les isolats sur milieu de culture levurien, sont directement passées par analyseur infrarouge dit IRFT. L’analyse du spectre IR rend compte du type de levure. Ce qui fait que les chercheurs analysent à présent des milliers de prélèvements, leur conférant un regard sur les populations levuriennes statistiquement plus significatif. « Globalement, les levures du raisin sont peu implantées dans le vin. Pas mal de chercheurs ont trouvé les mêmes conclusions. Et donc si l’on veut travailler son écologie des levures, cela se travaille surtout à la cuverie », estime Michèle Guilloux-Bénatier. La diversité laminée par le cuivre et le sulfitage Avec ces nouvelles techniques d’analyses par IRFT, les travaux se poursuivent actuellement sur les levures non-saccharomyces (LNSc). Des levures qui fermentent également les sucres du raisin, mais qui globalement dans une fermentation cèdent la place ensuite aux saccharomyces plus résistantes à l’alcool. Intervenant en début de fermentation, les LNSc peuvent donc jouer un rôle dans le profil des vins. Les histogrammes de populations levuriennes au cours de différents profils fermentaires montrent que, sous certaines conditions de sulfitage ou en présence de cuivre résiduel, les saccharomyces s’implantent très tôt et durablement dans la fermentation. Par contre, sans sulfitage et sans cuivre résiduel, il y a toute une cohorte de levures non-saccharomyces qui fermentent - cela peut aller jusque 6 % d’alcool acquis - avant d’être supplantées par des saccharomyces, plus résistantes à l’alcool. Le sulfitage à la vendange et le cuivre résiduel sont donc deux facteurs sélectifs, c’est-à-dire qui limitent la colonisation du jus par des LNSc et favorisent très rapidement les saccharomyces, indique dans la discussion Michèle Guilloux-Bénatier. Cuivre et sulfitage laminent la biodiversité levurienne. Le cas des non-saccharomyces Alors faut-il favoriser les débuts de fermentations par les LNSc ? La littérature œnologique, ainsi que « des témoignages de praticiens, notamment en Afrique du Sud, trouvent les vins plus intéressants avec des levures de fermentation non-saccharomyces. Donc on s’y est intéressé. » Leur pratique consiste à n’implanter des levains de saccharomyces qu’après quelques pourcents d’alcool acquis, ceci de manière à profiter du profil aromatique acquis par un début de fermentation par des LNSc, soit un levurage exogène après deux à trois jours de fermentation alcoolique. Si le transfert parcelle - vin des levures saccharomyces a finalement très peu de chance statistiquement de se produire, c’est plutôt du côté des LNSc que les regards des chercheurs de Dijon pourraient apporter un nouvel éclairage à l’œnologie : « Certaines souches de LNSc à la parcelle se retrouvent dans le vin. Sur une étude, on a retrouvé 7 souches sur 21 identifiées à la parcelle », un transfert important certaines années, et d’autres pas. L’exemple d’Hanseniaspora uvarum est donné avec des transferts vigne - chai - vin de souches retrouvées certaines années, d’autres pas ou peu. « On a aussi vu que certaines souches de LNSc résistent dans la cuverie et recolonisent les jus l’année suivante. » Pour l’heure, les chercheurs ne souhaitent certainement pas s’aventurer sur l’hypothèse qu’un lien microbiologique parcelle - vin pourrait reposer notamment sur ces levures non-saccharomyces, sous certaines conditions d’itinéraire sans sulfitage sur vendange et sur moût et sans cuivre résiduel. Hypothèse hasardeuse d’autant qu’en matière de microbiologie, c’est l’évolution de la finesse des techniques d’analyse qui permet de réviser les certitudes d’hier. Par exemple, il y a 5 - 6 ans, une nouvelle forme d’état de survie des levures, l’état viable non cultivable, a fait prendre conscience aux microbiologistes que des micro-organismes pouvaient passer à travers les techniques et méthodes de détection. Ce qui explique par exemple que des vins embouteillés peuvent être considérés comme dénués de tout germe, après leur mise en culture microbiologique, alors qu’en réalité des germes sont présents, mais ne sont pas cultivables sur milieu de culture en boîte de Petri. Quelle que soit leur signature chimique dans les vins, les non-saccharomyces de la parcelle ou du chai ont une contribution au profil aromatique et gustatif final des vins qui reste à évaluer. Mais il est clair que la connaissance progresse considérablement actuellement et ouvre de nouvelles perspectives. Les chercheurs de l’IUVV vont notamment s’intéresser au comportement de la flore levurienne selon différents itinéraires d’élevage, dans différents types de chais soumis à plus ou moins de sanitation. Une actualisation des connaissances œnologiques s’impose dès que les thèses seront mises en ligne.

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