Au-delà d’être un rendez-vous technique et agronomique pour les adhérents du Comptoir agricole, l’événement Comptoir AgroSphère - Les Rencontres a permis de démontrer que les agriculteurs et les organisations professionnelles agricoles s’attellent à relever les défis pour construire l’agriculture de demain.
Une agriculture plus respectueuse de l’environnement, des aliments toujours plus sains et qualitatifs à un tarif abordable, c’est ce qu’exigent les consommateurs d’aujourd’hui. Pour répondre à cette demande, la profession agricole envisage deux principaux leviers : la précision et la diversification. Car, mis en synergie, ils devraient permettre de réaliser des économies substantielles d’intrants, sans forcément perdre en productivité, donc en préservant le revenu des agriculteurs. Mais il s’agit d’une nouvelle manière de faire, qui exige tâtonnements, ajustements et acquisition de méthodes nouvelles. Cette transition ayant été amorcée depuis maintenant plusieurs années, les résultats sont là. Et c’est ce que les visiteurs de Comptoir AgroSphère - Les Rencontres ont pu constater.
Du maïs, et tant d’autres
La diversification de l’agriculture alsacienne, où la prépondérance du maïs fait l’objet de fréquentes critiques, est en marche. Cette culture, particulièrement rentable dans le contexte pédoclimatique alsacien, reste la culture phare de la région. Mais, lors de Comptoir AgroSphère - Les Rencontres, un seul atelier lui était spécifiquement dédié. Sinon, il était question de blé (lire dans notre prochaine édition), de production de semences fourragères, d’agriculture biologique, de robots de désherbage… « Nous avons la volonté de montrer que nous ne faisons pas que du maïs et que nous sommes capables d’accompagner nos adhérents qui veulent diversifier leur assolement », confirme Christian Lux, responsable du service agronomie du Comptoir agricole, tout en rappelant qu’historiquement, l’outil industriel du Comptoir agricole a plutôt été conçu pour gérer de grosses quantités de quelques céréales qu’une multitude de petits lots. Et que des ajustements de l’outil industriel devront donc être envisagés.
La précision aussi entre bien dans les mœurs. Tous les agriculteurs pilotent leur fertilisation azotée, raisonnent les traitements en fonction de la pression en maladie, parfois de manière simple, parfois de manière très fine, en utilisant des logiciels, des images satellites… Cette quête de précision et d’économies d’intrants entraîne la robotisation de certaines tâches. Les robots désherbeurs ne relèvent plus de la fiction. S’ils ne se sont pas encore démocratisés, c’est qu’il reste encore quelques freins à lever, en termes de coût, d’énergie… Mais ce n’est qu’une question de temps ! En attendant, place à la technique !
Dino, Oz… la binette nouvelle génération
Après le désherbage manuel, chimique, mécanique, l’ère du désherbage robotique est amorcée. Matthias Carrière, directeur commercial de Naïo Technologies, l’entreprise toulousaine qui développe Oz, Dino, et désormais Ted, raconte : « Nous avons commencé à développer des robots de désherbage pour répondre à la problématique de maraîchers qui manquaient de main-d’œuvre pour pratiquer du désherbage mécanique. » En 2014, le premier prototype d’Oz voit le jour. Aujourd’hui ils sont une centaine à tourner en France. Décrit comme « un assistant polyvalent », Oz carbure à l’électricité et se repère grâce à un système de lasers et de caméras : « En maraîchage, on part souvent de plants, moins de semis, donc ça ne pose pas de problème », indique Matthias Carrière. Il suffit de lui placer des piquets pour lui indiquer où faire ses demi-tours en bout de parcelle. Oz peut biner jusqu’à 5 cm de profondeur. « Ce n’est pas vraiment le but d’aller plus en profondeur, note Matthias Carrière, puisqu’il revient plus souvent qu’une bineuse classique. » En outre, biner n’est pas la seule fonctionnalité d’Oz, il est aussi capable de transporter des outils, voire un homme : « Certains maraîchers l’utilisent pour récolter les haricots verts », illustre Matthias Carrière. Avec une autonomie de 3 à 10 h selon les outils et le sol, et un débit de chantier de 1 000 m linéaire/heure, pour un investissement de 25 000 €, Oz reste néanmoins un robot adapté au maraîchage, beaucoup moins aux grandes cultures.
Naïo Technologies a ensuite développé Dino, un robot enjambeur de planches légumières. Il carbure toujours à l’électricité mais est guidé par RTK. L’investissement est plus important, 100 000 €, mais la vitesse d’avancement est améliorée (3 à 4 km/h contre 1,5 km/h pour Oz), donc le débit de chantier aussi, puisqu’il atteint 3 à 5 ha/jour. « La plus grosse contrainte reste le coût de l’énergie », indique Matthias Carrière. Dino a une autonomie de 8 h. Mais son temps de charge est de 12 h. Il est possible de l’équiper d’un chargeur qui réduit le temps de charge à 2 h, mais qui a un coût, ou d’investir dans un jeu de différentes batteries, ce qui a un coût encore plus élevé.
Dans le Grand Est, six robots Oz sont en service, avance Matthias Carrière. Ils sont distribués par Thierart Agri. Contact : Mathieu Deiss, commercial robotique : m.deiss@thierart-agri.fr.
Produire des semences fourragères : une piste de diversification
Parmi ses adhérents, le Comptoir agricole compte une dizaine de producteurs de semences d’espèces fourragères : trèfle violet, luzerne et vesce. Pour Olivier Kempf, cela permet d’insérer dans la rotation des cultures alternatives. Non sans intérêt agronomique. Le trèfle violet peut se cultiver seul, il est alors semé en août-septembre, et récolté en septembre de l’année suivante. Il peut aussi être cultivé sous couvert de tournesol. Il est alors semé en mars-avril, un jour après ou le même jour que le tournesol. Une association qui fonctionne bien : « Il y a une bonne symbiose pour le désherbage entre les deux espèces, la fertilisation azotée du tournesol peut être réduite… » Après la récolte du tournesol, le trèfle est laissé en place pour poursuivre sa croissance. La culture de trèfle semence présente quelques exigences particulières : « La culture est soumise à des ravageurs particuliers, desquels il faut la protéger, sans éradiquer les pollinisateurs spécifiques du trèfle violet que sont les bourdons. » Le trèfle est peu concerné par les maladies cryptogamiques, mais il s’agit néanmoins de rester vigilant car « il existe peu de produits curatifs sur le marché ».
Le Comptoir agricole s’est lancé dans la production de semences de luzerne en 2015. La culture peut rester en place deux ans de suite, mais difficilement plus. L’implantation se fait en août-septembre. Le désherbage peut être chimique et mécanique, ce qui peut faciliter la levée. « Une fauche peut être réalisée afin d’harmoniser les stades, ce qui facilite la récolte, mais il s’agit alors de la dégager au plus vite pour ne pas impacter le rendement et risquer d’augmenter la pression en maladies », indique Olivier Kempf. Moins rigide, la vesce est une culture sujette à l’affaissement. Il s’agit donc d’être vigilant par rapport aux maladies. Et quelques insectes particuliers sont à surveiller. Mais pas très longtemps : le cycle de la vesce est très court, de mars à juillet. Quelle que soit l’espèce, les producteurs doivent respecter un cahier des charges strict. Qui comporte deux grandes contraintes : l’isolement (10 m pour la vesce, 50 à 300 m pour la luzerne ou le trèfle) ; et la propreté (certaines graines d’adventices sont tolérées, d’autres sont interdites).
De nouveaux débouchés en bio
Les produits issus de l’agriculture biologique ont les faveurs d’un nombre croissant de consommateurs. Pour accompagner cette évolution, le Comptoir agricole adapte sa gamme, et recherche des partenariats afin d’assurer des débouchés économiquement intéressants pour ses adhérents. Justine Deloge a été embauchée au sein de la coopérative pour accompagner cette transition. Elle explique : « Nous avons enrichi notre gamme avec des semences adaptées, des produits de biocontrôle, des engrais organiques… Et nous sommes à même de gérer la collecte de produits bios grâce à des caissons qui assurent l’isolement et la traçabilité des produits. » En 2017, 500 t de produits bios ont été récoltés : blé, épeautre, maïs grain, sarrasin, seigle, avoine…
Et plusieurs partenariats ont été noués. Pour élaborer des bretzels bios et locaux, Bretzel Burgard a besoin de blé tendre bio que lui fournit le Comptoir agricole. Une association qui est amenée à évoluer, puisque l’entreprise souhaite lancer une gamme de malicettes bios locales, ce qui suggère aussi un approvisionnement local en colza bio. Certaines brasseries ont la volonté de brasser des bières bios avec des ingrédients locaux, ce qui requiert la production de houblon et d’orge brassicole bios. Enfin, la société Heimburger a lancé une gamme de pâtes au blé dur produit localement. « Les retours de l’industriel sont encourageants », informe Justine Deloge. De quelques hectares l’année passée, la production est donc amenée à évoluer dans les années à venir. Il faudra donc aussi améliorer les itinéraires techniques afin de sécuriser la teneur en protéines, et améliorer la lutte contre les maladies.
Pour compléter cet atelier, Justine Deloge présentait une vitrine de cinq espèces qui bénéficient toutes de débouchés en agriculture biologique et qui sont donc valorisables par le Comptoir agricole. En outre, il s’agit de cultures de printemps, intéressantes pour casser les cycles de certaines adventices. Le tournesol oisellerie constitue une bonne fin de rotation car il est capable d’aller chercher de l’azote en profondeur. Ce qui explique aussi qu’il vaut mieux éviter de le placer avant un blé, au risque d’impacter rendement et teneur en protéines de ce dernier. À prendre en compte également : une récolte qui peut être tardive, et de possibles frais de séchage. Le lin fait partie de la famille des linacées, une famille par ailleurs peu présente dans les rotations, ce qui constitue un atout agronomique puisque la culture vient casser le cycle des maladies et des adventices. « Il y a notamment un effet dépressif sur la pression en vulpin », précise Justine Deloge. Les graines de lin sont utilisées en meunerie, en particulier pour agrémenter les pains spéciaux. La lentille verte peut être semée seule ou en association. Le sarrasin pèche par un potentiel de rendement peu élevé, mais possède des avantages agronomiques qu’il s’agit aussi de prendre en compte. Le sorgho peut aussi être récolté en grain pour la meunerie. Il permet de fabriquer une farine sans gluten.
Des variétés de blé améliorantes
Parmi les variétés de blé proposées sur le marché figurent des variétés dites améliorantes, ou de force (BAF), qui correspondent à un marché de niche : « Il s’agit de blés qui sont utilisés pour améliorer la qualité de la farine issue d’autres blés », explique Brigitte Poitout, du Comptoir agricole, qui distingue les blés BPS, qui ont une teneur en protéines supérieure à 11,5 %, et ces blés BAF, qui ont une teneur en protéines supérieure à 14 %. Il s’agit souvent de variétés assez rustiques, mais dont le potentiel de rendement est assez limité. Il faut compter de 10 à 15 % de rendement en moins par rapport à un blé BPS classique. Une perte qui doit être compensée par la qualité et le prix puisque ces blés donnent lieu à une prime comprise entre 10 et 30 €/t. Reste que « la demande pour ces blés est relativement limitée », et que « le cahier des charges est très exigeant. » Ces blés requièrent notamment une fertilisation azotée adaptée. Il est généralement admis qu’il faut 3 unités d’azote pour faire un quintal de blé, mais avec les blés BAF, il faut plutôt compter 3,4 unités par quintal. En outre, il est conseillé de piloter la fertilisation avec un outil d’aide à la décision. Sans oublier que les autres critères de qualité (PS, teneur en mycotoxines…) restent importants, donc que la protection contre la fusariose est indispensable. Rebelde est la variété améliorante la plus cultivée en France. De nouvelles variétés BAF, avec davantage de potentiel, et plus adaptées au climat alsacien vont arriver sur le marché. À l’image de Colmetta, un blé correcteur à bon potentiel.
Au rayon des variétés de blé
Cette année, pas de nouveauté qui améliore le rendement à signaler, mais du mieux en fusariose.
Solindo est une variété très précoce à réserver aux semis tardifs pour la protéger du gel. Elle a une productivité moyenne mais très régulière. Son principal atout est son très bon comportement fusariose qui en fait une bonne candidate après maïs. Il s’agit d’une variété de blé panifiable (BP).
Filou se caractérise par un bon PMG. Elle se comporte bien vis-à-vis des maladies du feuillage mais est sensible à la fusariose. Elle est donc déconseillée dans les situations à risque.
Pilier est une variété demi-précoce, sensible à la rouille jaune mais très bien notée pour son comportement face à la fusariose et sa faible disposition à accumuler les DON.
LG Abasalon a un bon comportement septoriose mais est sensible à la fusariose. Par contre elle n’exprime pas beaucoup les mycotoxines. Et elle a un bon potentiel de rendement.
RGT Sacramento combine une bonne note fusariose et du potentiel de rendement.
Chevignon est une variété très productive, avec un bon comportement vis-à-vis des maladies du feuillage.
Macaron est censée avoir un bon comportement fusariose mais présente néanmoins des symptômes en Alsace, ce qui peut s’expliquer par le fait que le blé vient souvent après un maïs.
Invictus est un blé hybride qu’il convient de ne pas semer trop dense car il talle beaucoup et a un potentiel de rendement intéressant. Sensible aux maladies du feuillage, il exprime peu les mycotoxines.
Fractionner l’azote pour combiner rendement et protéines
Ces dernières années, la teneur en protéine des blés tendres français a eu tendance à s’éroder, menaçant la compétitivité de la filière. C’est pourquoi ses acteurs ont mis en place un « Plan protéines blé tendre ». Entré en vigueur en juillet 2014, il a pour objectif d’améliorer la teneur en protéines dans les blés tendres jusqu’à atteindre un taux moyen national d’au moins 11,5 %. Un objectif qui exige un certain niveau de technicité de la part des producteurs, qu’il convient de rémunérer. Et c’est justement là que le progrès achoppait jusqu’à présent, puisque les protéines n’étaient pas spécialement mieux rémunérées. Pour lever ce frein, la Comptoir agricole a révisé sa grille de rémunération : « En dessous de 12 % de protéines il n’y a pas de changement, mais au-dessus de 12 % le bonus a été réévalué de manière à ce que plus la teneur en protéines et le rendement soient importants, plus l’impact économique est grand », décrit Clément Weinsando, du Comptoir agricole. Une manière d’inciter les adhérents à bien fractionner les apports d’azote, pour combiner à la fois rendement et protéines. « C’est la variété qui fixe le taux de protéines au départ, hiérarchise Clément Weinsando. Le second levier c’est la fertilisation, et en premier lieu la dose. » Pas de révolution à ce niveau-là : il s’agit d’apporter la dose calculée par la méthode du bilan, et de la fractionner, en réservant une quarantaine d’unités d’azote à apporter en fin de montaison pour sécuriser la teneur en protéines. Après 4 ans d’essais, Clément Weinsando peut affirmer que « réduire de 40 unités la dose d’azote totale calculée ne joue pas sur le rendement, car la méthode est sécurisante. Par contre, en diminuant la dose totale d’azote apportée, on perd en protéines et de manière très linéaire. » Dès lors, le fractionnement apparaît comme un levier supplémentaire pour combiner rendement et protéines.
Un fractionnement de précision avec Farmstar
Optimiser ce fractionnement, c’est justement l’une des applications du service Farmstar. Grâce à des mesures satellitaires de biomasse et du statut azoté de la plante, cet outil est capable de fournir des conseils pour la fourniture azotée à l’échelle intraparcellaire. Au départ, la dose prévisionnelle est calculée en fonction de la méthode du bilan et du potentiel de rendement estimé de la parcelle. De la dose totale calculée, il s’agit de mettre en réserve une certaine dose d’azote, plus ou moins importante en fonction de la capacité de la variété à faire de la protéine. Farmstar intervient ensuite en mesurant la biomasse et la teneur en chlorophylle, ce qui renseigne sur la croissance du blé et son statut azoté. Le potentiel de rendement peut alors être réévalué si nécessaire, et l’utilité de faire un troisième apport et à quelle dose peut dès lors être appréciée.
Pour illustrer son propos, Clément Weinsando a guidé les visiteurs dans un essai compilant diverses modalités de fertilisation azotée. Même pour un quidam, la chute du potentiel de rendement du témoin saute aux yeux : « Il y a quelque 110 épis par mètre carré en moins par rapport aux autres modalités », précise Clément Weinsando. Pour le reste, les différences sont visuellement plus ténues. Le blé qui a reçu une dose d’azote plus importante que celle calculée par la méthode du bilan semble plus vert que les autres, ce qui aura certainement un impact sur le rendement et la teneur en protéines. « L’impasse sur le premier apport entraîne un décrochage de la densité d’épis », indique Clément Weinsando. Néanmoins « apporter une dose importante au premier apport ne sert pas à grand-chose. Sauf à augmenter le risque de verse. » Pour lui, le fractionnement en 4 apports et le pilotage par Farmstar sont les deux modalités qui semblent les plus intéressantes. Mais un bon compromis consiste à apporter 60 unités tôt au premier apport, à mettre 40 unités en réserve pour le troisième apport, à apporter au deuxième apport la dose qui permet d’atteindre la dose totale calculée, et à n’apporter les dernières unités que si l’utilisation d’un outil d’aide à la décision confirme l’utilité de cette intervention.