La crise agricole qui frappe de plein fouet les exploitations alsaciennes n’épargne aucun canton. C’est pourquoi la FDSEA et les Jeunes Agriculteurs du canton de Truchtersheim ont organisé le 12 décembre à Rohr une réunion d’information sur le dispositif mis en place pour aider les agriculteurs à surmonter ce cap difficile ou à prendre des décisions plus drastiques.
Dans le canton de Truchtersheim, on recense 350 exploitations sur une superficie de 12 000 hectares. Des exploitations de 32 à 40 ha en moyenne, très diversifiées : elles produisent 20 % des volailles, 20 % des porcs charcutiers, 25 % des betteraves à sucre et 19 % du tabac du Bas-Rhin. Petite mise au point de Dominique Daul, président du canton de Truchtersheim de la FDSEA : « On a souvent une image idyllique du Kochersberg, avec ses bonnes terres, ses exploitations diversifiées, ses agriculteurs spécialisés. Mais derrière ce tableau se cachent parfois des situations dramatiques, des exploitations en crise conjoncturelle ou structurelle. » Certaines se trouvent dans une situation critique qui compromet leur pérennité. D’où l’importance de la cellule Réagir, mise en place récemment.
« Il existait déjà une cellule, baptisée Agridiff, permettant de venir en aide aux agriculteurs en difficulté lorsqu’une production était ponctuellement en crise, explique Denis Ramspacher, membre de la Chambre d'agriculture d’Alsace. Mais avec la succession de mauvaises années, ce dispositif a montré ses limites. » Ces derniers temps, de nombreux responsables agricoles ont été contactés par des agriculteurs qui traversent une situation difficile. « C’est pourquoi nous avons décidé de créer la cellule Réagir et de confier sa responsabilité à une personne proche du terrain et des partenaires de l’agriculture. » C’est Pierre-Paul Ritleng qui a été chargé de cette mission. « Pour fonctionner de manière optimale, la cellule Réagir intègre l’ensemble des partenaires de l’agriculteur, la Chambre d'agriculture, la MSA, les centres de comptabilité, les banques et les OPA. »
Des expertises bienvenues
Le dispositif d’accompagnement aux agriculteurs en difficulté Réagir a été mis en place dans les dix départements du Grand Est, précise Pierre Paul Ritleng. « Les revenus sont en chute libre dans les dix départements, même s’il y a des variations d’un département à l’autre. » Selon les estimations, 70 à 75 % des exploitations de la région passeront le cap, 20 % passeront par la cellule Réagir, mais pour 5 % d’entre elles, la solution s’avère plus délicate.
Par ses compétences, la MSA est très impliquée dans ce dispositif, de même que le Centre de fiscalité et de gestion et les autres centres de comptabilité. Les organisations agricoles interviennent ponctuellement pour apporter leur expertise (Comptoir agricole, Armbruster, Alsace Lait, Unicoolait, etc.), ainsi que les banques, les syndicats (FDSEA, JA, Association des viticulteurs d'Alsace). « Le rôle des banques est essentiel », indique Pierre-Paul Ritleng, saluant la présence de Florence Clémenceau, responsable du marché de l’agriculture et de la viticulture à la direction régionale Nord du Crédit Mutuel, et de Katia Ebersold, responsable de ce marché au Crédit Agricole Alsace Vosges.
Détecter les exploitations fragilisées le plus tôt possible
« Notre rôle est d’identifier les exploitations fragilisées le plus tôt possible, de les aider à appréhender l’ensemble des problèmes, à redresser l’équilibre de l’activité. Mais aussi, le cas échéant, d’accompagner, l’agriculteur vers une autre solution socioprofessionnelle réaliste. » Car il ne faut pas se leurrer : « Certaines exploitations ne pourront pas continuer ». Ce travail s’accomplit bien sûr dans une confidentialité absolue.
Dans le Bas-Rhin, les exploitations en difficulté sont signalées par un appel au numéro vert (03 88 19 17 65) ou par un signalement à la MSA ou aux OPA, poursuit Pierre-Paul Ritleng. « L’agriculteur nous donne l’autorisation d’accéder à sa comptabilité. Avec l’aide du comptable, nous établissons un prédiagnostic qui est transmis à la MSA pour avis. Ensuite, nous analysons la situation avec les différents référents et nous prenons une décision. » Plusieurs cas peuvent se présenter : « Soit la solution est simple et rapide et l’exploitation peut sortir du dispositif, soit une adaptation du système est nécessaire, pouvant aller jusqu'à un audit complet de l'exploitation. Fréquemment, une réunion avec l’exploitant et les différents partenaires est organisée pour trouver une solution viable. Quant aux entreprises en difficulté structurelle majeure, elles sont orientées vers la cellule Réagir. »
Mise en place fin octobre, la cellule Réagir recensait 29 dossiers à la mi-décembre. « Mais nous nous attendons à recevoir de nouveaux dossiers lorsque les échéances de fin décembre tomberont et qu’il faudra acheter les intrants pour la nouvelle campagne », indique Pierre-Paul Ritleng. Ils concernent des éleveurs laitiers, des producteurs de viande, des céréaliers, des producteurs de légumes et des viticulteurs. « 4 dossiers peuvent être réglés facilement, 20 nécessitent un audit d’approfondissement et 5 rencontrent des difficultés majeures, et ce depuis plusieurs années, ce qui fait que nous sommes devant un mur. Il faudra approfondir ces dossiers. »
« Les dettes fournisseurs ont explosé »
20 exploitations ont déjà fait l’objet d’un prédiagnostic. « 16 d’entre elles ont un excédent brut d’exploitation (EBE) inférieur aux annuités à long et moyen terme, et toutes ont un EBE inférieur aux dettes fournisseurs et court terme. » Des dettes fournisseurs qui ont littéralement explosé, les agriculteurs s’acquittant prioritairement de leurs dettes auprès de la MSA et des banques. « Certaines situations sont incroyables. Ce qui fait que les banques ne sont pas enclines à accorder un financement. Pour qu’elles acceptent de jouer le jeu, il faut analyser cette dette, voir comment la restructurer. » Bien sûr, il existe des dispositifs pour permettre aux exploitants de souffler, comme l’année blanche que certains ont déjà utilisée par le passé. « Le syndicalisme a demandé la possibilité de cumuler deux années blanches. »
Joseph Behr, directeur de la FDSEA du Bas-Rhin, en est persuadé, la crise aura encore des répercussions en 2017, d’où l’importance de la cellule Réagir. « Pour la majorité des exploitations, le problème n° 1 est un problème de trésorerie. Nous nous sommes fortement mobilisés pour obtenir des enveloppes financières (fonds d’allégement des charges, remise de cotisations sociales). Nous avons également obtenu un dégrèvement de 30 % de la taxe foncière sur le non-bâti sur les terres et les prés, qui doit profiter à l’exploitant en cas de perte de récolte. » Par ailleurs, en cas d’année blanche, la Région Grand Est prendra en charge le tiers du coût des intérêts normalement à la charge de l’agriculteur.
Katia Ebersold et Florence Clémenceau indiquent que les banques ont mis en place une palette de solutions pour assurer la pérennité de l’exploitation : pause sur les prêts à moyen terme, modulation ou report d’échéances à la fin du prêt dans le cadre de l’année blanche, révision des lignes de crédit, financement de stocks ou d’investissements récents qui auraient été initialement autofinancés, etc. Des solutions qui sont étudiées au cas par cas par des conseillers spécialisés, proches du terrain.