Lundi 6 juin, la FDSEA et les Jeunes Agriculteurs du Bas-Rhin ont convié des parlementaires alsaciens à une visite d'exploitation agricole. L'occasion de leur exposer quelques points que les responsables syndicaux souhaitent voir évoluer pour aider le monde agricole à sortir d'une crise agricole, à la fois généralisée et qui s'éternise.
Le rendez-vous était fixé à Kleingœft, au Gaec de la Prairie, une exploitation laitière. Devant une assemblée constituée de responsables des filières agricoles locales, de syndicalistes, d'élus à la Chambre d'agriculture d'Alsace, de représentants de l'administration et de parlementaires, Thierry Willem, l'un des associés du Gaec créé il y a 22 ans, raconte : « J'ai créé ce Gaec avec un couple qui est aujourd'hui parti à la retraite ». Pour les remplacer, Jacques Adloff s'est installé en hors cadre familial en 2005, après avoir suivi un cursus agricole. Une installation qui, pour être durable, s'est accompagnée de la reprise d'une autre exploitation agricole. La quantité de travail a donc elle aussi augmenté. Elle est abattue par Jacques Adloff, Thierry Willem, son épouse salariée, un autre salarié à temps partiel. « Nos enfants nous donnent aussi un coup de main, ce qui n'est pas négligeable », précise Thierry Willem.
Pour vivre de la production de lait, le Gaec a mis en œuvre plusieurs actions pour limiter ses charges. Thierry Willem est ainsi président de la Cuma de la Zorn, ce qui lui permet de mutualiser les charges de mécanisation avec les 13 autres membres du groupement. Les associés travaillent aussi à l'amélioration de l'autonomie alimentaire du troupeau : « Nous avons augmenté la part des prairies dans l'assolement, et nous cultivons du méteil, un fourrage très riche en protéines du fait de la présence de légumineuses comme le pois, la féverole ou la vesce. Mais ce n'est pas toujours facile à réussir. » Durant sa carrière, Thierry Willem a régulièrement investi dans ses bâtiments d'élevage avec en ligne de mire « le bien-être animal et nos conditions de travail ». Dans l'étable, équipée d'une salle de traite en 2 x 8 avec décrochage automatique, les vaches laitières sont réparties en deux lots. D'un côté les vaches fraîchement vêlées, de l'autre les vaches en fin de lactation. Les deux lots reçoivent des rations adaptées à leur potentiel de production, afin d'optimiser le coût de l'alimentation. L'étable est équipée d'un système de raclage automatique pour récupérer les effluents d'élevage qui transitent par un séparateur de phase. Les éleveurs obtiennent d'un côté une phase liquide plus facile à épandre, de l'autre une phase solide, recyclée comme litière dans les logettes, avec des économies de paille à la clé.
Prix du lait : intégrer les coûts de production
Le Gaec de la Prairie a optimisé tout ce qui pouvait l'être. Et pourtant, comme tant d'autres éleveurs, Thierry Willem est inquiet : « Le prix du lait est catastrophique. On ne sait pas comment va se terminer l'année… » Thierry Willem livre son lait à la coopérative Unicoolait, sous contrat avec Lactalis. En 2015, la coopérative a pu revaloriser le prix payé par Lactalis de 20 € pour 1 000 litres, pour atteindre 320 €/1 000 l. Mais actuellement ce prix est passé à 270 €, un prix inférieur au prix de revient, et est annoncé à 260 € pour l'été. « Lactalis a un comportement inacceptable, ce sont eux qui paient le moins bien le lait », dénonce Denis Ramspacher, vice-président de la Fédération nationale des producteurs de lait (FNPL), qui estime que le prix d'équilibre, qui permettrait aux éleveurs de continuer à investir pour rester compétitifs se situerait plutôt à 350 €.
Didier Braun, responsable du groupe lait à la FDSEA du Bas-Rhin, ne mâche pas non plus ses mots envers Lactalis : « Cet industriel est un des leaders mondiaux de la transformation du lait. Il devrait donc être exemplaire sur la répartition des marges. Mais on a l'impression que son développement s'est fait sur le dos des producteurs. » « Dans la construction du prix de lait, il faut partir des coûts de production et légiférer en ce sens, car nous ne sommes pas en position de force face aux centrales d'achat qui imposent leurs règles du jeu », renchérit Franck Sander, président de la FDSEA du Bas-Rhin, ouvrant le bal des revendications énoncées face à Guy-Dominique Kennel et Claude Kern, sénateurs ; Laurent Furst, Antoine Herth et Patrick Hetzel, députés ; et Anne Sander, députée européenne. Car l'objectif de cette rencontre, c'était bien de faire passer quelques messages avant que les parlementaires débattent notamment de la loi Sapin II, qui encadre les relations entre les producteurs et les metteurs en marché, et de la loi biodiversité, « qui nous impose un certain nombre de choses qui pourraient fragiliser nos filières ».
À quand une compensation agricole ?
Concernant la loi Sapin II, les responsables professionnels agricoles souhaitent que les parlementaires fassent en sorte qu'elle impose davantage de transparence aux metteurs en marché, « par exemple en étant plus contraignante sur la publication de leurs comptes », demande Didier Braun qui exige aussi « davantage de transparence sur l'origine des produits entrant dans la fabrication des plats transformés ». Fabien Metz, vice-président de la FDSEA du Bas-Rhin, s'est exprimé sur la loi biodiversité : « Nous vivons de la nature et de la biodiversité, mais nous estimons aussi que cette loi ne doit pas tout mettre sous cloche, ni figer des situations qui feront que nous serons confrontés à des dégâts. »
Le principe de non-régression de la biodiversité, qui n'a d'ailleurs pas été adopté par le Sénat, inquiète en premier les agriculteurs, car il sous-tend le principe de compensation, qui veut que si une zone naturelle est artificialisée, l'équivalent de trois à cinq fois cette surface doive être renaturé ailleurs. Des surfaces qui sont généralement prises au monde agricole : « La construction d'une éolienne équivaut à 2 ha de terres à renaturer, qui seront prises à l'agriculture. Mais comment la perte que cela représente est-elle compensée auprès de l'agriculteur ? On n'en parle jamais. » Or l'accès au foncier reste un dossier brûlant, comme le rappelle Laurent Fischer, trésorier de la FDSEA du Bas-Rhin, qui regrette de voir 1 700 ha de terres agricoles acquises par des investisseurs étrangers dans le Berry, et des zones d'activité se construire alors que d'autres sont à l'abandon à Lingolsheim, La Vigie ou encore au Port-du-Rhin. En outre, le principe de non-régression pourrait avoir des conséquences économiques directes sur les exploitations, d'ores et déjà confrontées à des difficultés à gérer certaines espèces : « Quand les dégâts sont trop importants, il faut avoir le courage de revoir le classement des espèces pour qu'elles soient considérées comme nuisibles. »
Redonner un cap à l'agriculture
Les parlementaires se sont montrés sensibles aux arguments des agriculteurs, ont posé des questions sur les leviers d'action à manœuvrer, mais ont aussi insisté sur les difficultés à faire bouger les lignes face à une « majorité fragile et divisée, qui a donc du mal à laisser l'idéologie et les symboles s'effacer devant le pragmatisme, analyse Antoine Herth. Ainsi, le dossier des néonicotinoïdes est l'otage de la volonté politique de montrer que le gouvernement se préoccupe d'écologie ». Patrick Hetzel confirme, par exemple, que le lobby anti-néonicotinoïde a été « considérable » et qu'en matière de protection phytosanitaire il y a « un travail collectif de communication à mener afin de faire passer le message de leur utilisation de plus en plus raisonnée ». Conscient de la gravité de la situation - « 14 % des exploitations agricoles seraient à la limite du dépôt de bilan » -, Antoine Herth exhorte les agriculteurs à « se projeter dans l'avenir, à élaborer une stratégie de reconquête ». Pour sa part, il appelle de ses vœux qu'un cap soit enfin redonné à l'agriculture.