Face à l’état d’urgence du secteur agricole
Des pansements en attendant le changement
Face à l’état d’urgence du secteur agricole
Publié le 25/08/2016
Mardi 23 août, la FDSEA et les JA du Bas-Rhin ont rencontré le préfet de la Région Grand Est, Stéphane Fratacci, et les pouvoirs publics afin de les sensibiliser à la situation difficile que traversent les agriculteurs, et d’échanger sur les moyens à mettre en œuvre pour y faire face. Des mesures concrètes ont été annoncées, qui devraient aider à passer le cap, en attendant des jours meilleurs et, les agriculteurs l’espèrent, une prise de conscience de dysfonctionnements plus profonds.
Tout un symbole : la FDSEA et les JA avaient fixé le lieu de rendez-vous au bord d’une parcelle d’orge non récoltée. Il y a eu la pluie, il y a eu a grêle, les sols sont restés gorgés d’eau trop longtemps - aujourd’hui encore, les ornières en sont remplies - si bien que, même équipées de chenilles, les moissonneuses-batteuses ont fait demi-tour. De toute manière, avec si peu d’épis, aussi vides, le jeu n’en valait pas la chandelle... Cette parcelle appartient au Gaec du Muehlbach de Wolfisheim, une exploitation céréalière de 292 ha, avec des cultures industrielles - betteraves sucrières et pommes de terre - qui, en année normale, constituent la principale source de plus-value de la ferme. Mais pas cette année. Car en plus de ne pas avoir récolté 5 ha d’orge, d’avoir obtenu de mauvais rendements en blé, les trois associés s’attendent aussi à une contre-performance en betteraves, à cause du rhizoctone et de la cercosporiose. Tous leurs espoirs reposent donc sur leurs 26 ha de pommes de terre qui bénéficient de sols assez ressuyés, et sur le maïs, dont l’état est très hétérogène : « Sur une partie des parcelles, on peut espérer un rendement correct, mais sur 20 % de la sole, les rendements sont compromis », décrit Jacky Ostermann, l’un des associés du Gaec. Une situation qui reflète bien l'état de l'ensemble de la sole bas-rhinoise : une récolte de blé catastrophique, qui sera moyenne en betterave sucrière, et très hétérogène en maïs. Bref, aucune culture qui permette vraiment de rattraper les contre-performances des autres. À cela s’ajoutent des cours mondiaux globalement bas. Une crise généralisée Il est rare que la FDSEA et les JA organisent une telle réunion dans une ferme céréalière. Mais ils avaient la volonté de démontrer que la crise de l’élevage a gangrené toutes les productions sous l’effet des aléas climatiques. Certes, les agriculteurs bas-rhinois sont assurés contre ces derniers, et plutôt plus qu’ailleurs (environ 70 % de la surface départementale est assurée contre 30 % au niveau national), mais ces contrats d’assurance sont soumis à des franchises et ne couvrent donc pas l’ensemble du préjudice subi. « L’assurance n’est pas parfaite, mais elle est vitale, nous en avons toujours fait la promotion », souligne Jean-Paul Bastian, président de la Chambre d’agriculture d’Alsace. En effet, elle permet au moins de couvrir les coûts de production, donc d’avoir la capacité de réinvestir, de réensemencer alors qu’on n’a rien récolté. C’est notamment grâce aux assurances, mais aussi à leur association en Gaec, avec une mise en commun et une optimisation des outils de production, que Philippe Grosskost, Pierre Metzger et Jacky Ostermann ne sont pas encore dans le rouge, « mais on pourrait vite y tomber car on a besoin de se faire des réserves de trésorerie », nuance Jacky Ostermann. Ses deux enfants, Arnaud et Mathias, espèrent pouvoir un jour s’installer sur l’exploitation, mais le manque de perspectives d’avenir ne leur laisse actuellement guère de lueur d’espoir. Bien qu’autrefois très agricole, Wolfisheim ne compte plus que deux exploitations agricoles. « C’est triste de constater que bien que les associés du Gaec se démènent, ils ont du mal à vivre de leur travail », a déploré Éric Amiet, maire de Wolfisheim, qui a affirmé qu’il ferait tout pour protéger ce qui subsiste de l’agriculture dans l’Eurométropole dans le cadre du PLU. Marchés propices, débouchés rémunérateurs… Les responsables professionnels agricoles ont tour à tour pris la parole pour faire part de leurs doléances aux représentants de l’État. Honneur aux plus jeunes, qui sont aussi souvent les plus fragiles. Thomas Gillig, président des Jeunes Agriculteurs du Bas-Rhin, a interpellé : « Il suffit de regarder en face les chiffres de l’installation, il y a de plus en plus de dossiers qui ne passent pas. » Il a aussi demandé que les jeunes qui n’arrivent plus à se dégager un Smic ne soient pas en plus pénalisés par une déchéance de la DJA. Au contraire il faudrait la revaloriser. Julien Koegler, secrétaire général du syndicat, a demandé des outils adaptés pour préparer les transmissions d’exploitation. Il estime que les prêts bonifiés à l’installation ne sont plus assez efficaces pour soutenir une installation, qui représente quelque 400 000 € d’investissement. « L’artificialisation des terres, les distorsions de concurrence constituent autant de freins à l’installation. Ce qu’il nous faut, ce sont des garanties et des perspectives solides, des marchés propices, des débouchés rémunérateurs. » Il a aussi évoqué les contrôles menés par l’administration chez les jeunes : « Lesquels faire ? Les chiffres des plans sur quatre ans réalisés lors de l’installation ne correspondent plus à la réalité ! » C’est pourquoi Julien Koegler a demandé l’arrêt des contrôles tant que le versement des aides Pac pour 2015 ne sera pas clos. Il estime que les contrôles devraient être remplacés par des visites pédagogiques, faites d’explications sur la réglementation, de démonstration du mode de calcul des DPB et autres SIE. Franck Sander, président de la FDSEA du Bas-Rhin, a confirmé le sentiment des JA sur la Pac : « Les agriculteurs ont du mal à supporter que cette réforme soit si difficile à mettre en œuvre. » Eu égard aux aléas climatiques, il a demandé de la « souplesse » en matière de réglementation encadrant l’implantation des Cipan. Il a également évoqué le Grand contournement ouest, dont les travaux préparatoires sont annoncés : « En matière de compensation environnementale, nous sommes très fermement opposés à l’achat de foncier. Ce serait donner un très mauvais signe aux agriculteurs que d’amputer leur outil de travail. » Sur le dossier hamster, dont le zonage des périmètres de protection doit être révisé, il a appelé à « ne pas laver plus blanc que blanc » et donc à « surtout ne pas se fonder sur des terriers inoccupés depuis 2008 ». Jean-Paul Bastian, président de la Chambre d'agriculture d’Alsace s’est dit « conscient du manque de moyens dont dispose l’État. C’est pourquoi nous avons proposé des mesures qui ne devraient pas être trop coûteuses, faites de simplification des procédures et d’allégement des charges. » Mais, pour lui, le redressement durable de la situation passera par « un vaste plan de refinancement de l’agriculture » et des réformes de fond, pour que les agriculteurs « regagnent en compétitivité, puissent continuer à investir et que les filières se structurent encore davantage ». Il lui semble important de mettre en place des outils permettant aux agriculteurs de mettre en réserve le fruit des bonnes années afin de passer le cap des moins bonnes, avec moins de fonds publics. Et puis, « aussi longtemps qu’il y aura des agriculteurs qui peuvent produire moins cher que nous en Europe, il y aura un problème », a-t-il analysé. Trésoreries à sec David Herrscher, président de la MSA d’Alsace, a annoncé qu’une demande de rallonge de l’enveloppe dédiée aux actions sociales et sanitaires a été formulée auprès du ministère. Il a évoqué quelques cas de départ en retraite compliqués ; il estime que la mise en place d’un système efficace de départ en préretraite serait une bonne chose. Christian Schneider, vice-président de l’AGPM, a insisté sur le fait que si d’ordinaire en Alsace les bonnes performances du maïs permettent aux agriculteurs de s’en sortir, cette année, après trois années de prix bas, cette bouée de sauvetage est dégonflée : « L’économie céréalière est en berne, les trésoreries s’assèchent ». « Quand on atteint un niveau de prix qui ne rémunère plus le travail, il faut trouver des outils pour rectifier le tir, a-t-il exhorté. Les assurances existent mais ne suffisent pas. Il est urgent de trouver des solutions. » Denis Ramspacher, vice-président de la FNPL, est revenu sur la « Bérézina » engendrée par la fin des quotas laitiers. La surproduction qui a suivi a entraîné une chute du prix du lait, qui atteint désormais 26 cts le litre alors que le coût de revient est estimé à 30 cts le litre. Depuis, l’Europe a débloqué des fonds pour inciter les producteurs à produire moins. Mais Denis Ramspacher dénonce l’effet pervers de cette mesure, qui va surtout profiter à ceux qui avaient augmenté leur production et qui auront plus de facilité à la faire diminuer que ceux qui avaient joué le jeu de la stabilité, comme en France, où les quotas ont été remplacés par des contrats entre les producteurs et les laiteries. Si les producteurs alsaciens sont relativement épargnés par la crise laitière grâce aux prix pratiqués par Alsace Lait, ils sont entièrement solidaires de leurs collègues tributaires de Lactalis « qui peut faire mieux mais qui ne veut pas, qui investit à l’étranger avec l’argent gagné sur le dos des producteurs français, et dont personne ne connaît le résultat ». Jean-Luc Jacobi, président de la coopérative Unicoolait, qui livre à Lactalis, a qualifié la situation actuelle de « plus grave crise de l’agriculture moderne ». « La problématique actuelle des éleveurs, c’est de faire face aux échéances de remboursement de leurs emprunts. Ce n’est plus un plan d’accompagnement mais de sauvetage qu’il faut. » Producteurs-distributeurs : des intérêts divergents Denis Digel, président de la section fruits et légumes de la FRSEA Alsace, a évoqué une baisse de la production en fruits et légumes qu’il impute essentiellement à la réduction des moyens de protection contre le mildiou, et qui se traduit par une baisse du revenu des producteurs. Et, malgré les efforts consentis par les services de l’État pour améliorer les relations entre producteurs et distributeurs, Denis Digel a informé le préfet que les choses ne s’améliorent pas, « leurs intérêts ne sont pas les nôtres », analyse-t-il. Récemment, une enseigne de la distribution lui a ainsi annoncé qu’il devrait désormais payer pas loin de 300 €/mois pour se connecter à un site internet afin d’y compiler les factures que ladite enseigne lui adresse : « On doit payer pour faire leur travail », rit-il jaune. Il conclut sur le goût amer que lui laisse un contrôle des Maraîchers réunis de Sélestat par France AgriMer : « Après cinq jours de contrôle à trois contrôleurs, on a le sentiment qu’on nous fait un mauvais procès alors qu’on essaie de s’organiser. » Julien Scharch, président de l’Opaba, a indiqué qu’une demande d’autorisation d’achat extérieur de moût pour les viticulteurs bios les plus touchés par le mildiou a été formulée. Pour lui, l’agriculture biologique constitue une voie de modernisation de l’agriculture : « La dynamique de conversion est régulière en Alsace, il s’agit de l’accompagner par une structuration des filières, une organisation de l’offre… » D’autant que la demande en produits bios et locaux connaît une forte croissance (+15 %) en France. Albert Binder, président du syndicat des producteurs de semences de sorgho et de maïs d’Alsace, s’est exprimé au nom des employeurs de main-d’œuvre agricole. Il a dit son inquiétude face à la volonté du gouvernement allemand d’employer les réfugiés syriens accueillis sur son sol dans le secteur agricole. Pour lui, malgré l’instauration récente d’un Smic agricole, le recours à cette main-d’œuvre contribuera à accentuer les distorsions de concurrence des deux côtés de la frontière.












