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Publié le 31/01/2021

Cité viticole avant la Révolution française, le village sundgauvien de Wittersdorf a vu ses dernières parcelles de vigne disparaître dans les années 1960. Depuis 2002, le maire et l’association Les vignes de l’ours font revivre cet héritage à travers 20 ares de « plantation à visée culturelle ». La production est autorisée, mais pas la vente.

La première preuve écrite de l’existence d’un vignoble à Wittersdorf date du XVIIe siècle. Il n’en fallait pas plus pour susciter la curiosité du maire de ce village de 830 habitants, situé tout près d’Altkirch. Jean-Marie Freudenberger, à la tête de la commune depuis 1990, est un ancien professeur d’histoire-géographie attaché au cadre naturel de son village et amateur de vin. « J’ai découvert un plan du village datant d’avant la Révolution française. On y voit trois sections consacrées à la vigne avec un total de 46 arpents, soit environ 20 ha. La plus grande partie de ces vignes est orientée plein sud. À cette époque, le village versait la dîme au chapitre du couvent Sainte-Ursanne, en Suisse. D’ailleurs, notre emblème - un ours tenant dans sa patte une grappe de raisin - a été inspiré en 1973 par celui de Sainte-Ursanne, mais au lieu de la crosse de l’évêque de Bâle, nous y avons mis une grappe, en souvenir de l’alter Weinberg. » Lorsque le village renoue ses liens d’amitié avec la cité suisse, le maire découvre que ce grand vignoble sundgauvien était réputé avant la crise du phylloxera. La commune est propriétaire d’une partie de ces flancs de coteaux bien exposés, situés sur « un sol calcaire du Kimméridgien comme en Bourgogne », où la terre « ne dépasse pas les 20 cm avant d’arriver sur la roche où les racines se fixent ». En 2002, elle finance la plantation de 20 ares. En parallèle, elle restaure un abri du vigneron, ou Winner Hissla, dans le cadre de la mise en valeur du sentier du patrimoine communal. L’exploitation est confiée à l’association Les vignes de l’ours créée la même année avec une vingtaine de membres. Deux parcelles sont plantées principalement de pinot auxerrois, pinot gris et riesling. Avant de se lancer, le maire prend conseil auprès de Jacques Cattin, alors maire de Voegtlinshoffen. « Sur une feuille, il m’a dessiné les rangs de vigne et donné des conseils pour les cépages à privilégier. » Pour l’aspect plus technique, il a pu compter sur l’appui d’Henri Diringer, entrepreneur de travaux agricoles à Westhalten, décédé en 2017. « Les parcelles étaient recouvertes de végétation. Il y a eu un gros travail pour préparer le sol. Le bas de la parcelle a pu être préparé mécaniquement, mais le reste a été défriché à la force des bras. Dans la petite partie que j’appelle le Clos de l’ours, entourée de murs en pierres sèches, en novembre, on transpirait ! Un ami viticulteur d’Henri Diringer nous a vendu pour une somme modique tout le matériel : pulvérisateurs, pressoir, fouloir, cuves, boucheuse… Ils datent un peu mais ils fonctionnent toujours. » Bientôt, il faudra tout de même envisager l’achat d’un nouveau fouloir. Pas de problème, selon le maire : « Les finances de l’association sont saines et une petite trésorerie est disponible. » Le matériel et le garage jouxtant l’Hôtel de ville qui sert à la vinification sont les propriétés de la mairie qui les met à disposition de l’association. « Tout a été mis par écrit pour que le fonctionnement perdure, même si un jour je ne devais plus être maire », sourit l’édile, qui entame son cinquième mandat. Les étourneaux à l’affût L’entretien de la vigne et l’élaboration du vin nécessitent une armée de bénévoles motivés. À Wittersdorf, ils sont désormais 30 à s’y investir, uniquement des hommes. Alain Bisshop en fait partie. Il consacre une demi-journée par semaine à l’association. « Ce n’est pas notre métier alors forcément, on n’est pas toujours là au bon moment. En 2020, nous n’avons pas installé les filets de protection assez tôt en été et comme les parcelles se trouvent en lisière de forêt, les étourneaux guettent et cela ne pardonne pas ». Résultat : à peine 60 litres ont été produits. Et ce n’est pas tout. « Nous avons récolté à 11 degrés d’alcool, regrette Alain Bisshop. Les bonnes années, on arrive à 14 degrés ». Yvan Koenig, technicien vitivinicole au domaine Cattin, est souvent venu donner un coup de main. Il a découvert un terroir exceptionnel : calcaire, caillouteux. Comme le maire, il accorde une valeur particulière et presque affective à la petite parcelle orientée sud-ouest de 80 pieds de pinot gris, dite le Clos de l’ours. Il a instauré une conduite de la vigne traditionnelle : taille Guyot arqué, enherbement entre les rangs, désherbage chimique du cavaillon et traitement au soufre et au cuivre contre le mildiou et l’oïdium. « On ne s’invente pas viticulteur, mais au fur et à mesure, on apprend », confirme Jean-Marie Freunenberger. Après pressurage dans un pressoir à vis horizontale Vaslin, le liquide est stocké dans un tonneau de 1 000 litres ou dans plusieurs tonneaux en plastique de 100 à 200 litres. Pour la vinification, les apprentis vignerons font confiance aux analyses d’Œnofrance et suivent les recommandations du laboratoire à la lettre. « On arrive à en tirer un bon vin de pays, résume le bénévole. Certains le servent en apéritif comme un kir, d’autres font la cuisine avec. En tout cas, lorsqu’on a des invités, c’est toujours un plaisir de servir le vin de nos vignes ! » Un tiers de la production revient à la commune, les deux tiers restants sont distribués aux membres de l’association. Une petite œnothèque des différents millésimes se trouve d’ailleurs dans la cave de la mairie. Si l’association est en dormance depuis la crise sanitaire et depuis que son président Philippe Duda a décidé de ne pas renouveler son mandat, Jean-Marie Freundenberger croit à sa pérennité. Les prochaines vendanges susciteront peut-être de nouvelles vocations. En tout cas, l’autorisation d’expérimentation a été donnée par l’Office national interprofessionnel des vins (Onivins) jusqu’en 2045.

Publié le 30/01/2021

Après 38 ans de service, Thomas Pfohl, directeur général de la maison Eglinsdoerfer, l’incontournable et historique fournisseur de tuyaux, vannes et autres joints du vignoble alsacien, cède son entreprise à deux ingénieurs, Erwan Dacquay et Denis Herold. Quels sont les secrets de l’exceptionnelle longévité de cette entreprise colmarienne de plus de 130 ans ? Elle cultive l’éthique d’entreprise, le conseil de haute technicité, et la gestion en bon père de famille.

La maison Eglinsdoerfer dans le monde viticole, c’est une institution plus que centenaire. Quel vigneron ne s’est jamais rendu au magasin du 7 rue Curie, dans la zone industrielle à Colmar, pour acheter des tuyaux, joints, vannes ou comportes ? La maison Eglinsdoerfer-Pfohl, c’est également le plus ancien exposant de la Foire aux vins d’Alsace… Mais l’heure est venue pour Thomas Pfohl de passer le flambeau. Arrivé en 1982 dans l’entreprise familiale, alors dirigée par sa mère Éliane Eglinsdoerfer, il a réussi à perpétuer la tradition dans la droite ligne du capitalisme rhénan : « Nous considérons que nous ne possédons jamais complètement notre entreprise, on travaille pour les générations suivantes. L’entreprise n’est pas une vache à lait, tout est réinvesti. » Sans doute l’une des raisons de l’exceptionnelle longévité de cette entreprise authentiquement colmarienne, fondée en 1887 et rayonnant sur toute l’Alsace. C’est ce qui a séduit Erwan Dacquay et Denis Herold qui reprennent l’affaire. Les deux repreneurs sont ingénieurs, le premier formé aux Arts et métiers, le second en aéronautique. Après avoir exercé chez les majors industriels du Sud alsacien, l’heure était venue pour le binôme « de se mettre à son compte ». Pompes, moteurs, nucléaire… : la mécanique des fluides n’a aucun secret pour eux. « J’ai toujours fait ce que les autres ne faisaient pas ou faisaient mal » Le profil technique des repreneurs, choisis par Thomas Pfohl, en dit long sur la politique qu’il a perpétuée. Car ce qui a notamment contribué à sa durabilité, c’est aussi son souci du service et du conseil technique apporté au client. Une marque de fabrique qui a d’ailleurs aussi construit la réputation de la maison « dans les DOV ! », glisse un brin malicieux Thomas Pfohl. Traduisez les « départements d’Outre-Vosges ». La maison Eglinsdoerfer est souvent consultée pour résoudre des problèmes réputés délicats, voire étonnants. « Dernièrement, ce sont des chercheurs du CNRS qui sont venus chercher des tuyaux pour intuber des pingouins en Terre Adélie, et étudier pourquoi leur ration alimentaire ne gèle pas. » Ou bien « ce matin un pilote d’avion est venu acheter une vanne pour injecter des fumigènes dans la traînée ». Ou encore « l’entreprise de transfert de fonds Fichet cherche un soufflet en caoutchouc pour connecter un container blindé à un camion blindé ». « J’ai toujours fait ce que les autres ne faisaient pas ou faisaient mal », résume Thomas Pfohl. « Nos concurrents, ce sont des grands groupes qui ont beaucoup perdu en technicité. Notre valeur, c’est le conseil et l’assistance technique. » C’est pourquoi les grandes industries basées en Alsace font confiance à « Eglinsdoerfer » : Kronenbourg, Schlumberger, Liebherr, et bien d’autres… « L’un des plus gros chiffre d’affaires de France » D’ailleurs, Thomas Pfohl met un point d’honneur à avoir fait « des choix stratégiques inverses à ceux des grands groupes : ils ont une foultitude d’agences et pas de stocks, ici nous avons 3 000 m2 de stocks payés, on ne travaille pas en flux tendu ». Ce qui fait que le magasin Eglinsdoerfer figure parmi les plus gros vendeurs de flexibles de haute technicité en France. Il réalise un chiffre d’affaires de France de 3,5 millions d'euros et comprend 20 salariés. L’industrie représente d’ailleurs 60 % de son chiffre d’affaires. Auxquels il faut ajouter 10 % pour les collectivités, hôpitaux, 10 % pour les jardineries, 10 % pour les particuliers et 10 % pour la vitiviniculture. Seulement, pourrions-nous dire ! Tant le lien entre Eglinsdoerfer et les vins d’Alsace semble ancré dans des temps immémoriaux. « La viticulture, c’est là où j’ai le lien affectif le plus fort, lance Thomas Pfohl. Il y a de grandes chances qu’un vin d’Alsace soit passé par un tuyau Eglinsdoerfer. » Véritable pilier de la Foire aux vins d’Alsace, sans aucun prétexte il n’aurait manqué une édition. La maison vend en direct chez les vignerons, mais vend également à tous les fournisseurs de la viticulture ou vinicoles, les coopératives viti ou vinicoles, laboratoires d’œnologie… « Avec le souci de pratiquer des prix équitables entre tous. » Des choix assumés stratégiques « Ce qui nous a intéressés dans cette entreprise, indiquent Erwan Dacquay et Denis Herold, c’est son assise locale. Tout le monde connaît Eglinsdoerfer. Une entreprise extrêmement solide par son histoire et son fonds de commerce. Et ce qui fait sa force, c’est sa technicité. » Pour l’avenir, le binôme semble se compléter idéalement : Erwan Dacquay - par ailleurs fils d’agriculteur mosellan - s’occupera de la partie gestion-commerce et Denis Herold, de la production, des achats et de la logistique. L’essentiel, soulignent les deux anciens de la SACM (Société alsacienne de construction mécanique), ce sera « l’éthique et la valeur humaine. L’argent n’est pas une fin en soi mais un moyen. » Une continuité en somme… Quant à Thomas Pfohl, il ne va pas lâcher l’entreprise aussi rapidement et compte bien « assurer le tuilage ». Ses trois fils hautement diplômés n’ont pas souhaité poursuivre étant déjà très engagés dans leurs vies professionnelles respectives. Thomas Pfohl compte bien néanmoins mettre ses compétences au service des entreprises alsaciennes à l’échelon consulaire ou institutionnel, par exemple comme magistrat. Il est déjà régulièrement consulté pour rendre des avis, tant sa rigueur est appréciée… En attendant, la maison Eglinsdoerfer est et restera l’une des grandes servantes de la filière des vins d’Alsace.

Publié le 29/01/2021

À Beinheim, Arthur Rieffel vient d’entamer la conversion en bio d’une partie de ses surfaces consacrées aux grandes cultures, celles à moindre potentiel. Il espère ramener davantage de valeur ajoutée sur sa ferme sans avoir besoin de se diversifier dans des productions exigeant de la main-d’œuvre.

Originaire de Bischoffsheim, près d’Obernai, Arthur Rieffel reprend l’exploitation céréalière de son oncle et de sa tante, Jean-Jacques et Michelle Herrmann début 2013. L’EARL du Moulin est située à Beinheim, dans le nord-est du Bas-Rhin. Il s’installe seul après un BTS Acse (Analyse, conduite et stratégie de l’entreprise agricole) passé en Normandie. Eux prennent leur retraite « tout en continuant à donner un coup de main pendant deux ans. » Le jeune agriculteur se retrouve à la tête d’une exploitation « purement céréalière » de 140 ha avec un parcellaire regroupé dans un rayon de 1,5 km autour du village. Un système maïs-blé partiellement irrigué qui a l’avantage d’être « très simple » à conduire, mais qu’il fait progressivement évoluer en y introduisant de nouvelles cultures : du colza et des betteraves (jusqu’en 2019 pour ces dernières). Parallèlement, il construit 400 mètres de cribs, en deux tranches de travaux en 2015 et 2017. De quoi stocker et sécher lui-même ses 1 000 t de maïs sans investir dans un séchoir, qui le rendrait tributaire des fluctuations du prix de l’énergie. « J’ai un collègue qui fait du cribs à Roppenheim. On a décidé de mutualiser les chantiers, le matériel, c’est ce qui m’a permis de me lancer. L’objectif était de réduire les frais de séchage, car c’est le premier poste de charges sur la ferme, et de maintenir la rentabilité du maïs. » Objectif rempli puisqu’il conduit, selon ses calculs, à un gain de marge brute de 200 €/ha. Dans le même temps, Arthur développe l’irrigation : il s’agit de sécuriser le rendement du maïs, qui occupe alors 75 % de ses surfaces et représente sa première source de chiffre d’affaires. Il dispose aujourd’hui de trois enrouleurs et d’un pivot qui lui permettent d’irriguer efficacement la quasi-totalité de ses surfaces en maïs. Le jeune agriculteur ne se contente pas de revoir l’assolement et de mettre à niveau les moyens techniques : ses stages de lycée et de BTS l’ont conduit dans des exploitations pratiquant le non-labour. Intéressé par cette technique, il décide de l’appliquer chez lui, espérant au passage limiter son temps de travail. « J’ai arrêté de labourer toutes mes surfaces pendant quatre ans. Mais dans un système à dominante de monoculture de maïs irrigué, le non-labour pose des problèmes de structure du sol et surtout de salissement des parcelles », constate Arthur. Ne parvenant pas à maîtriser la prolifération des graminées, il choisit de « repartir sur des bases saines » en labourant à nouveau ses terres à l’automne 2020, bien décidé à retenter l’expérience en mettant, cette fois, toutes les chances de son côté. « La manière dont je m’y suis pris n’était pas la bonne », analyse-t-il. À l’avenir, il envisage d’intercaler des couverts entre deux maïs. La récolte du maïs cribs étant précoce, il a bon espoir d’arriver à les semer dans de bonnes conditions pour permettre une installation satisfaisante à l’automne. « Je vais faire un essai, voir quelles sont les conséquences sur la réserve en eau et sur l’implantation du maïs au printemps ». Un scénario parmi les trois Ayant déployé tous les moyens pour maintenir la rentabilité du maïs irrigué, Arthur se penche sur le sort des 43 ha restants, des terres séchantes et non irrigables. « Il fallait trouver le moyen de faire de la marge sur ces terres au potentiel très variable, limité par la réserve en eau. Quand on fait 60 q en blé ou 60-70 q en maïs, il ne reste rien », justifie le jeune céréalier, qui imagine convertir ces surfaces en bio pour mieux valoriser les cultures qui y sont implantées. Une possibilité qu’il étudie avec l’aide de la Chambre d’agriculture Alsace. Chiffres à l’appui, Benoît Gassmann, conseiller grandes cultures, compare ce scénario avec le maintien de l’ensemble des surfaces en agriculture conventionnelle et la conversion totale à l’agriculture biologique. « Parmi ces trois scénarios, j’ai choisi la solution mixte, c’est-à-dire le passage en bio des 43 ha à faible potentiel, car dans mon cas, avec un maïs à bonne valeur ajoutée, c’est la solution qui offre la meilleure marge », décrit Arthur. La baisse de rendement attendue sur le blé - il table sur 35 q à l’issue de la conversion contre une soixantaine de quintaux jusqu’ici - devrait être largement compensée par des prix en moyenne trois fois plus élevés qu’en conventionnel, de l’ordre de 400 à 450 € la tonne. Le temps de travail et l’éventuelle coïncidence des périodes de pointe, qui sont souvent vues comme des freins à la conversion, ont également été étudiés. « Il devrait y avoir plus de travail en été, au moment de l’irrigation du maïs et de la récolte des céréales, prévoit le jeune céréalier. Mais au printemps et à l’automne, cela ne devrait pas fondamentalement changer. » Sur les surfaces désormais dédiées au bio, Arthur a semé cet automne du blé, du triticale et du seigle, ainsi que du colza. Il implantera aussi du soja ce printemps.

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