Il y a cinq ans, Benjamin Lammert, agriculteur à Ensisheim, et sa compagne, Marie Casenave-Péré, ont créé un site internet pour présenter leur exploitation et le métier de céréalier dans la plaine d’Alsace. Un support de communication qui leur a permis progressivement de nouer un dialogue « constructif » et « apaisé » avec le grand public.
Sois le communicant que tu veux voir dans ta profession. Il y a cinq ans, Benjamin Lammert, agriculteur à Ensisheim, et sa compagne, Marie Casenave-Péré, salariée à mi-temps de l’exploitation, ont créé leur site internet présentant leur exploitation et le métier de céréalier dans la plaine d’Alsace. Un constat se faisait jour : le besoin quasi constant de devoir communiquer sur l’agriculture. Au-delà des institutions et des syndicats habitués à l’exercice médiatique, il manquait « un segment » à leurs yeux : le paysan qui parle directement sans filtre, sans étiquette, armé d'un discours pragmatique et argumenté. Voyant que rien n’émergeait au niveau collectif, Marie et Benjamin ont essayé de communiquer par leurs propres moyens. Une manière d’anticiper la crise « d’image » qui pointait le bout de son nez. « Il y avait déjà des débats sur le bien-être animal et on se disait qu’on aurait peut-être d’autres problèmes à cause des produits phytos. Trois ans plus tard, on était en plein dedans », se remémore Benjamin.
Un premier pas à faire
Mais concevoir un site internet, qui plus est clair et attrayant, demande des compétences ; tout comme une communication efficace avec un public pas ou très peu familiarisé avec le jargon technique agricole. Exit aussi les sujets polémiques qui font la une des médias. « Notre objectif était clair : dire ce qu’on fait, pourquoi on le fait, sans avoir à nous justifier comme si on était coupable de quelque chose, ou rentrer dans une contradiction stérile », explique le couple. Les faits, rien que les faits, la pédagogie en prime. Il a fallu pour cela rédiger des textes pertinents, illustrés par des photos parlantes, le tout classé dans des catégories claires et sans équivoque : « La ferme », « Les champs », « Nos pratiques », par exemple. « On doit traduire avec des termes non agricoles ce qu’on dit et ce qu’on fait », résume simplement Benjamin. Plusieurs mois ont été nécessaires pour faire naître ce portail de communication. C’est Marie qui a mis la main dans le cambouis en apprenant les rudiments de programmation.
Grâce au bouche-à-oreille et à la puissance des réseaux sociaux, la plateforme se fait connaître. Les médias en font l’écho. TF1 et France 5 contactent Benjamin pour leur reportage sur le soja. Mais c’est aux abords de ses champs que l'exploitant constate l’impact de cette stratégie de communication. « J’ai vu un avant et un après. Avant, les promeneurs qui passaient à proximité étaient un peu gênés quand ils nous voyaient dans le tracteur. Ils n’osaient pas nous parler et ne savaient pas s’ils nous gênaient. Et puis ils ont découvert notre site. Ils ont vu qu’on était ouverts et qu’on ne demandait qu’à créer un dialogue. Maintenant, ils nous saluent, n’hésitent pas à s’arrêter pour poser des questions. Quand je traite mes parcelles et que des gens approchent, j’arrête le temps qu’ils passent. Derrière, ils font un signe pour me remercier. Clairement, avoir fait le premier pas a détendu tout le monde », témoigne Benjamin.
Accepter les critiques sans culpabiliser
Pour Benjamin, parler en public est un acquis issu, entre autres, de son parcours professionnel et syndical (il fait notamment partie du bureau de la Fédération française des producteurs d’oléagineux et de protéagineux). Progressivement, il a appris les techniques de communication qui font mouche. Mais pour lui, comme pour tant d’autres, il y a eu une première fois. « C’est jamais facile, quand on se lance. Prendre la parole, devant un parterre de gens muets, peut être déstabilisant. Mais, si on sait de quoi on parle, qu’on s’exprime avec ses tripes et qu’on fait l’effort de rentrer dans la tête des gens pour rendre son discours compréhensible, ça doit rouler », poursuit-il.
Au fil des échanges avec les personnes extérieures au monde agricole, Marie et Benjamin ont relevé deux caractéristiques très fréquentes : la méconnaissance des sujets et, parfois aussi, une vision de l'agriculture dictée par la peur. « Beaucoup de personnes nous servent la soupe des médias, à base de messages simplifiés. Mais, si on les écoute, qu’on les comprend et qu’on commence à répondre intelligemment, on se rend aussi compte que le bon sens n’est jamais très loin. Les choses bougent doucement mais elles bougent. Par contre, cela sous-entend aussi de savoir faire preuve d’humilité sur ses pratiques. Comme tout le monde, nous devons accepter les critiques si elles sont justifiées et constructives », analyse Benjamin. Cela veut dire aussi que les agriculteurs doivent arrêter de « culpabiliser » quand ils se sentent pointés du doigt. « Certains voudraient nous faire passer pour les grands méchants. Il faut arrêter de croire à ça. Nous sommes des sentinelles de l’environnement. C’est une question qui nous intéresse et nous sommes capables d’aller de l’avant. On est prêt à faire le job que la société attend de nous, à condition qu’il y ait des solutions. Si on trouve une alternative au glyphosate, aussi efficace, au même prix ou moins cher, on sera les premiers à y aller. Ça, c’est une réponse pertinente et argumentée qui permet d’apaiser le débat. »
Retour aux fondamentaux
Si tous les arguments techniques, rationnels et de bon sens devaient ne pas suffire pour convaincre, il en reste un, essentiel : la faim. Sans agriculteur, pas de nourriture. « Avec l’épidémie de Covid-19, cette notion de sécurité alimentaire est revenue en force. La souveraineté de nos approvisionnements est redevenue un sujet prioritaire. Surtout, cela a donné un coup d’arrêt à l’agribashing qui prenait des proportions inquiétantes avec des actes de vandalisme, des menaces verbales ou physiques. Tout à coup, on nous a à nouveau regardés pour ce que nous sommes : des femmes et des hommes qui sont là pour nourrir leurs semblables. Bien sûr, l’agribashing peut revenir et il y a toujours des dossiers sensibles. Mais, aujourd’hui, quand on discute avec des amis qui ne sont pas du milieu agricole, ils nous disent que notre métier a un côté très attractif, en pleine nature. Par les temps qui courent, c’est une forme de liberté qui est enviée. Et pour nous, c’est un argument de plus pour parler positivement de l’agriculture et des agriculteurs », conclut Marie.