Publié le 22/01/2021
Un confrère de la presse viticole fait référence à deux études sur des flavonoïdes pour lutter contre le Covid-19, suggérant un effet bénéfique des vins riches en ce composant. Attention cependant aux interprétations hasardeuses concernant des résultats in vitro qui ne sont pas toujours exploitables in vivo… Néanmoins, « boire » des flavonoïdes est-il bon pour la santé ?
Des résultats d’expérience in vitro, c’est-à-dire obtenus en laboratoire dans des fioles ou sur des boîtes de Petri, ne sont pas toujours exploitables in vivo, c’est-à-dire applicables à l’humain. La question ici posée est de savoir si des flavonoïdes pourraient contribuer à limiter ou à empêcher le développement du virus du Sars-CoV-2. Les réseaux sociaux ont abondamment relayé l’article d’un confrère de la presse viticole faisant référence à deux publications de recherche concernant des essais in vitro de flavonoïdes sur le virus Sars-CoV-2. Laissant présager que les polyphénols du vin pourraient contribuer à lutter contre le Covid par une action directe sur le virus. Dans du muscadinia Les flavonoïdes du cacao, du thé vert et du raisin de muscadinia, une variété américaine de vigne, bloqueraient in vitro le virus. La publication scientifique précise bien que « ces extraits naturels n’ont pas été testés chez les animaux et les humains ». Mais elle conclut promptement : « Sur la base de leur activité inhibitrice in vitro, nous proposons qu’une consommation accrue de ces produits courants puisse améliorer la prévention contre le Sars-CoV-2. » Dans l’expérience décrite, l’action des flavonoïdes n’est pas évaluée directement sur le virus en tant que tel, et encore moins sur un humain infecté par le virus mais sur l’une des enzymes du virus, une protéase (appelée Mpro) impliquée dans sa multiplication. Les flavonoïdes agiraient selon un mécanisme d’inhibition enzymatique. Reste donc à savoir si les flavonoïdes pourraient néanmoins agir in vivo, c’est-à-dire pourraient être testés directement sur l’humain ou l’animal ? L’article de notre confrère de la presse viticole renvoie sur ce point à une autre publication de la revue Sciencemag.org où la protéase du virus Mpro est soumise à une autre molécule inhibitrice que les flavonoïdes : « un protomère », appelé 11a. Dans cette autre expérience, la molécule 11a - dotée d’une inhibition efficace de la protéase du virus - est ensuite injectée dans des animaux vivants pour en évaluer sa toxicité. Des rats et des chiens ont reçu quotidiennement par intraveineuse 40 mg/kg de produit. L’étude conclut finalement qu’au vu de la faible toxicité, « les données suggèrent que 11a est un bon candidat pour une étude clinique plus approfondie ». Reste que le produit 11a en question n’a rien de commun chimiquement avec les flavonoïdes. Généralement, les flavonoïdes ne sont d’ailleurs jamais testés par injection, mais par ingestion. Biodisponibilité des flavonoïdes À ce point, le professionnel du vin serait tout de même tenté de savoir si la consommation de vins riches en flavonoïdes pourrait interférer sur la santé générale et encore mieux dans la situation actuelle, prévenir ou atténuer la réceptivité à la maladie quand on contracte le virus. En d’autres termes scientifiques, quelle est la biodisponibilité pour l’organisme de flavonoïdes ingérés ? De nombreuses études observationnelles consistent à mesurer la part de flavonoïdes ingérés et retrouvés dans le sang. Et consistent à évaluer si des flavonoïdes, après avoir résisté aux processus digestifs successifs avant de traverser la paroi intestinale, passent dans le sang et arrivent à un organe cible. Ce serait, dans le cas du Covid-19, la cellule pulmonaire, porte d’entrée du virus… Des études plus générales par radiomarquage ont montré qu’effectivement, des flavonoïdes ingérés peuvent atteindre leur cible. Mais en quelle quantité pour être efficace ? « La plupart des flavonoïdes ont une biodisponibilité orale de 10 % ou moins », estime le chercheur Hu, en 2007. Beaucoup d’écueils digestifs Il faut considérer qu’avant de franchir la barrière intestinale, les molécules subissent plusieurs écueils digestifs. Une première réaction se déroule tout simplement dans la matrice alimentaire car les flavonoïdes réagissent avec les protéines, en particulier celles riches en acide aminé proline, ce qui d’ailleurs provoque la réaction gustative d’astringence. C’est sans compter ensuite sur les dégradations liées au milieu acide de l’estomac puis liées à la flore intestinale. Néanmoins, des flavonoïdes de faible poids moléculaire peuvent franchir la barrière intestinale. En réalité, « tous les flavonoïdes qui se trouvent sous forme glycosylée (lié à un sucre) dans les aliments » peuvent franchir la paroi intestinale. Mais la nature des sucres joue un rôle déterminant sur l’efficacité de leur absorption intestinale (Morand et al., 2000). Ça tombe bien, la plupart des flavonoïdes des fruits ou légumes sont attachés à un sucre (glycosylés). Mais l’absorption est dépendante du type de sucre. « Si certains polyphénols glucosides (du glucose) peuvent être absorbés au niveau de l’intestin grêle, en revanche les polyphénols liés à d’autres sucres (rhamnose, arabinose, xylose…) ne peuvent être déconjugués que par des glycosidases bactériennes dans le côlon », indique P. Borel dans des annales de l’Inrae. Le rôle de la flore intestinale dans la biodisponibilité Quant aux polymères de flavonoïdes - les catéchines - une étude a montré qu’en « raison de leur taille moléculaire, leur absorption à travers l’épithélium intestinal exige là aussi une dégradation préliminaire de ceux-ci en des composés de plus petite taille et de plus faible poids moléculaire ». (Deprez et al., 1998). Ce que d’ailleurs certaines bactéries intestinales sont capables de réaliser. Mais une fois la paroi intestinale franchie, les flavonoïdes peuvent encore subir des conversions biochimiques par la voie hépatique pour se retrouver transformées ou clivées en molécules encore plus simples comme des acides benzoïques. Le catabolisme de la quercétine, un flavonoïde très présent dans le vin, a sur ce plan été bien étudié. Au final, on retrouve les flavonoïdes ou leurs métabolites dans les fèces et l’urine. À titre d’exemple, une étude a porté sur « l’analyse de l’urine de 69 personnes après six semaines de consommation d’un supplément d’extrait de pépins de raisin (apport de polyphénols 1g/jour) ». Elle a montré la présence de trois acides phénoliques comme produits de dégradation de ces proanthocyanidines dans l’urine (Ward et al., 2004), preuve que la barrière intestinale est franchie. Mais preuve aussi qu’une partie importante est évacuée par les voies naturelles. Attention aux allégations mais les bienfaits de la consommation quotidienne sont reconnus Tout ceci ne plaiderait pas pour l’efficacité absolue et radicale des flavonoïdes, dont il a été identifié pas moins de 8 000 variants moléculaires. Et dont certains sont reconnus pour les avantages procurés sur la santé comme la propolis des abeilles. Mais d’une manière générale, le dictionnaire Vidal des substances médicamenteuses met en garde contre les allégations santé, souvent vantées. Toutefois, le « Vidal » conclut qu’une alimentation riche en flavonoïdes « peut être intéressante pour rester en bonne santé ». Cependant, il précise que « cet apport doit provenir d’une alimentation riche en fruits et légumes frais ». Et il ajoute que la consommation occasionnelle de vin rouge peut être une bonne source de flavonoïdes. On rajoutera les vins blancs de macération.












