Michel Debes, président d’Alsace Lait
« Il y a surchauffe sur le marché de la crème ! »
Michel Debes, président d’Alsace Lait
Publié le 27/04/2018
Lors de l’assemblée générale d’Alsace Lait, le président Michel Debes s’est livré à une analyse du marché du lait français et européen. Le directeur général, Frédéric Madon, s’est montré, quant à lui, très caustique sur l’avenir de l’industrie agroalimentaire française, et de l’industrie laitière en particulier.
« Que reste-t-il de la Pac, un des piliers de l’Union européenne ? Pour le lait, il n’y a plus aucune intervention directe pour soutenir les marchés », constate Michel Debes. L’an dernier, l’Union européenne (UE) avait ouvert l’intervention publique dans le secteur du lait écrémé en poudre, au prix de 1 650 € la tonne. Le marché mondial étant structurellement excédentaire, elle rencontre de réelles difficultés à écouler ces stocks qui s’élèvent à 370 000 t et qui pèsent aujourd’hui sur les marchés, avec des incidences négatives sur les prix des produits laitiers. Afin d’éviter une chute des prix, et donc une aggravation du revenu des agriculteurs, la Commission a proposé, et le Conseil a décidé, de renoncer à l’achat automatique de lait écrémé en poudre, en fixant la limite quantitative à zéro tonne pour 2018. Les achats à prix fixe ne seront donc pas activés automatiquement. Toutefois, le filet de sécurité fonctionnera toujours, dans la mesure où l’UE pourra continuer à acheter du lait écrémé en poudre par adjudication et décider, au cas par cas, quelle quantité acheter et à quel niveau de prix. Récemment, l’UE a mis sur le marché 80 000 t de poudre de lait. Elle en a vendu 27 000 t, mais au prix de 1 050 €, car la qualité de cette poudre est en train de se dégrader. « Nous avons proposé, en partenariat avec nos collègues allemands, que les stocks restants soient destinés à l’alimentation animale. Mais vu l’état de ses finances, l’UE n’a pas donné suite à notre proposition », déplore Michel Debes. Heureusement, le cours de la matière grasse reste très élevé. Sur les vingt dernières années, le prix moyen du beurre était de 3 500 €/t. Or le prix a frôlé les 6 000 € ce printemps. « Il y a surchauffe sur le marché de la crème ! » Le contraste entre le marché de la poudre de lait et du beurre risque fort de perdurer… L’Irlandais Kerrigold - n° 1 du beurre de marque en Allemagne - collectait jusqu’à présent 600 à 900 millions de litres de lait. Il s’était fixé pour objectif d’augmenter sa production à 1,4 million de litres. Mais, souligne Michel Debes, la production laitière irlandaise est très dépendante du climat : elle a considérablement chuté durant cet hiver, particulièrement froid et humide. Résultat, la collecte a baissé de 25 % et il manquait à Kerrigold 25 millions de litres de lait par semaine. Pour respecter ses engagements, l’industriel a dû acheter de grandes quantités de crème et de beurre sur le marché. Un nouveau danger guette les producteurs européens : les négociations commerciales avec l’Océanie vont commencer. Le président Emmanuel Macron a déjà donné son feu vert à l’ouverture des discussions. « Le danger vient de la Nouvelle-Zélande qui, avec 4 millions d’habitants, représente 32 % du marché mondial du lait. » À comparer avec l’UE, qui représente 34 % de ce marché pour 500 millions d’habitants. « La principale coopérative néo-zélandaise, Fonterra, est en capacité d’augmenter sa collecte de 30 %. Et elle s’intéresse fortement à l’UE, un marché solvable. » « Il manque une vision d’avenir » « Nous vivons dans un marché globalisé, de plus en plus sensible à la hausse comme à la baisse. Il manque une vision d’avenir, pour les exploitations comme pour les entreprises, insiste le président d’Alsace Lait. De fait, nous sommes constamment ballottés entre les marchés, les spéculateurs et le climat. Et ne parlons pas des négociations avec la grande distribution… » Pourtant, les États généraux de l’alimentation avaient conclu qu’il fallait arriver à une meilleure répartition de la valeur ajoutée au sein de la filière, partir du prix de revient du producteur pour fixer le prix du produit et trouver un accord avec la grande distribution pour mieux rémunérer le producteur. Les négociations commerciales en cours, plus dévastatrices que jamais, prouvent, si besoin était, qu’il s’agit d’un vaste « marché de dupes ». Et la volonté des groupes Casino et Auchan de construire un « partenariat stratégique mondial pour leurs achats » risque encore d’aviver les tensions entre industriels et distributeurs. Cette centrale d’achat géante, à laquelle Système U a décidé de s’associer, aura pour mission de négocier pour le compte des enseignes participantes les conditions d’achat auprès de leurs grands fournisseurs internationaux. Elle représentera 32 % du marché des produits alimentaires en France. Un rapport de force disproportionné Frédéric Madon, directeur général d’Alsace Lait, enfonce le clou. « La filière agroalimentaire française est confrontée à un rapport de force disproportionné. D’un côté, 17 647 entreprises transforment 70 % de la production agricole française. De l’autre, quatre centrales d’achat se disputent 92 % du marché. » Les tractations en cours ne risquent guère d’arranger la situation… L’industrie agroalimentaire est le premier secteur industriel de notre pays, avec 180 milliards d’euros de chiffre d’affaires et 429 000 emplois. Pourtant, elle est complètement ignorée par les hommes politiques, s’insurge Frédéric Madon. « Le challenge, c’est de dynamiser l’export qui ne représente que 21 % du chiffre d’affaires global, contre 36 % pour l’ensemble de l’industrie. » C’est aussi un secteur très fragile : les prix ont reculé de 4 % entre 2014 et 2017. Une destruction de valeur qui représente 4 milliards d’euros ! « On la retrouve dans l’écrasement de nos marges, chez les producteurs comme chez les transformateurs. » La part de la matière première représente 55 % du coût du produit, contre 36 % dans l’industrie en général. « La grande distribution reste fermée à toute forme d’augmentation liée à la hausse de la matière première, ce qui entraîne une nouvelle dégradation des marges. » La guerre des prix et des promotions, les périodes de déflation systématiques contribuent elles aussi à cette dégradation. « Nous sommes bien loin des belles promesses des États généraux de l’alimentation et des engagements de l’État sur le rééquilibrage des marges. » Des produits de plus en plus segmentants Entre explosion du cours du beurre et effondrement du cours du lait écrémé, les perspectives de prix sur six et douze mois ne sont guère encourageantes dans le secteur laitier, a indiqué Frédéric Madon. « Cet effet ciseau est très préjudiciable. » À cela s’ajoute la crise du lait infantile, suite à l’affaire Lactalis. Les volumes de lait qui étaient auparavant transformés par l’usine de Craon, en Mayenne, se sont retrouvés sur les marchés spot, ce qui a exacerbé les tensions. D’autres facteurs, plus structurels, alimentent la crise. La consommation française de produits laitiers est en baisse constante, entraînant une surcapacité de production de produits ultra-frais - il faudrait fermer l’équivalent d’une usine de 500 000 t pour rééquilibrer le marché. Et l’inflation des prix des intrants - emballages plastiques, cartons, fruits, arômes - n’arrange rien. La demande est elle aussi en train d’évoluer. « Les produits sont de plus en plus segmentants », générant des contraintes supplémentaires, pour la production comme pour la collecte et la transformation : lait sans OGM, lait de prairie, lait équitable, etc. « Cela va à l’encontre de la nécessité de compétitivité. » Frédéric Madon s’inquiète en outre de l’apparition de nouveaux acteurs. Le groupe laitier américain Schreiber a racheté une usine dans l’est de la France et s’apprête à devenir, dès 2019, le fournisseur exclusif de lait produit en France pour la fabrication des produits à marque U, sonnant le glas du partenariat avec les précédents fournisseurs, comme Eurial. Dans le même temps, des groupes industriels fromagers comme Bel se diversifient dans les produits frais. Et comme si cela ne suffisait pas, on assiste à l’émergence de nouvelles offres de produits végétaux. « Voilà qui promet une belle bagarre ! »












