Cultures

Publié le 14/11/2019

Sous la pression médiatique, les fongicides de la famille des SDHI font l’objet d’une surveillance sanitaire rapprochée. Pour l’heure, en absence de signaux épidémiologiques, l’Anses maintient l'autorisation de mise sur le marché.

Les SDHI (inhibiteurs de la succinate déshydrogénase) sont une classe de 11 familles de substances fongicides. Elles portent le nom chimique de SDHI/Boscalid, flupyram, flutolanil, fluxapyroxade, bixafen ou mépronil. Ces substances utilisées depuis 40 ans permettent notamment de maîtriser les maladies fongiques de fin de cycle, de manière curative, dans l’ensemble des productions végétales, comme le botrytis de la vigne ou la moniliose de la pomme. Le mode d’action des SDHI consiste à inhiber l’enzyme SDH-succinate déshydrogénase impliquée dans la production d’ATP, une molécule qui intervient dans la chaîne respiratoire des cellules des champignons. Selon des données publiées par l’Union des Industries de Protection des Plantes, les fongicides de la famille des SDHI « représentent seulement 2 % des tonnages de fongicides vendus en France selon les derniers chiffres de 2018 ». Dans leur publication scientifique du 29 mars 2018, un groupe de généticiens de l’unité de recherche de l’Hôpital Robert Debré – Inserm à Paris soulèvent plusieurs questions. Ils estiment que le mode d’action des SDHI n’est pas assez spécifique des champignons et concerne en réalité tous les métabolismes de respiration cellulaire eucaryote (avec noyau cellulaire) impliquant l’enzyme SDH. Ils dénoncent le manque de spécificité des SDHI et les risques d’effets collatéraux sur des organismes non-cible. Plus précisément, Pierre Rustin, directeur de recherches au CNRS, généticien et spécialiste des maladies mitochondriales - liées aux troubles de la chaîne respiratoire des mitochondries -, a identifié 22 espèces qui ont beaucoup de similitudes dans leur métabolisme respiratoire. Elles sont sensibles dans des proportions variables aux SDHI. Mais, il se trouve que des individus dans la population présentent naturellement des déficiences de métabolismes liés à cette enzyme SDH, « causant des troubles neurologiques graves ». Ils pourraient exprimer « une sursensibilité » à des résidus de SDHI. Les chercheurs s’inquiètent notamment des conséquences épigénétiques liées au blocage de l’enzyme SDH. Cela peut « entraîner à long terme, un changement de la structure de notre ADN et provoquer la survenue de cancers. » Sur ce point, les chercheurs remettent en cause les protocoles d’évaluation toxicologique, car « contrairement aux mutations génétiques plus généralement associées aux substances cancérogènes, ces changements structuraux d’ADN ne sont pas détectés, ni testés ». Le 16 avril 2018, ils alertent sur les risques potentiels liés à l’usage des SDHI dans la presse grand public. L’Anses décide le 24 mai 2018 d’évaluer « le signal concernant la toxicité des SDHI ». Le 14 juin 2018, les scientifiques auteurs de la publication sont auditionnés par un groupe d’expertise collective d’urgence. Pas de risque sanitaire démontré Finalement, le 14 janvier 2019, l’Anses concluait à « l’absence d’alerte sanitaire pouvant conduire au retrait des autorisations de mise sur le marché de ces fongicides ». D’abord les LMR (limites maximales de résidus) sont très rarement dépassées. Et aucune « incidence de cancers spécifiques associée au déficit de SDH n’est observée chez l’homme non porteur de la mutation ». Le directeur de l’Anses précise : « Les données de la littérature scientifique ainsi que celles exigées dans les dossiers d’AMM ne permettent pas aujourd’hui de démontrer un risque sanitaire pour les populations potentiellement exposées. Nous n’avons pas d’éléments suffisants pour retirer immédiatement ces produits du marché. » De même, la grande étude épidémiologique Agrican, conduite en France sur 180 000 agriculteurs, n’a montré aucun signal lié à l’usage des SDHI. Le 17 septembre 2019, devant l’Assemblée Nationale, le ministre de l'Agriculture Didier Guillaume a assuré que l’Anses « poursuit ses investigations et approfondit ses recherches épidémiologiques ». Enfin, le 7 novembre dernier, l’étude est finalement publiée dans la revue scientifique Plos One, ce qui relance l’écho médiatique porté à cette affaire.

Techniques culturales sans labour

Freiner l’érosion, préserver la marge

Publié le 07/11/2019

La Chambre d'agriculture d’Alsace a organisé deux réunions d’information sur les techniques culturales sans labour. Agronomiquement bénéfiques puisqu’elles permettent d’endiguer l’érosion, elles démontrent qu’elles tiennent aussi la route économiquement.

Dans une région marquée par les coulées d’eau boueuse, reflet d’une érosion latente des sols, la Chambre d'agriculture d’Alsace encourage le recours aux techniques culturales simplifiées, autrement dit au non-labour. « On n’utilise plus la charrue », résume Olivier Rapp, conseiller agricole à la Chambre d’agriculture d’Alsace. Ce qui laisse une certaine marge de manœuvre en matière de travail du sol. Du plus profond au plus superficiel, Olivier Rapp cite le décompactage, le déchaumage profond ou pseudo-labour, le déchaumage superficiel, le strip-till, jusqu’au semis direct où, à part les éléments du semoir, il n’y a plus du tout de travail du sol. Pour lutter contre les coulées d’eau boueuse, « l’essentiel, c’est qu’il y ait des résidus en surface au printemps une fois que les maïs sont semés, car ils agissent comme des freins hydrauliques ». Gagner en stabilité En Alsace, les coulées d’eau boueuse trouvent leur origine dans la part importante de cultures de printemps dans les assolements et dans la nature limoneuse de certains sols qui, lorsqu’ils sont travaillés finement, ont tendance à former une croûte de battance qui empêche l’eau de pluie de s’infiltrer. Résultat : l’eau ruisselle sur le sol, emportant de la terre fertile avec elle. À plus ou moins long terme, cela se traduit par une baisse des rendements. Pour lutter contre ce phénomène, plusieurs mesures peuvent être envisagées, comme la mise en place d’assolements concertés, de bandes enherbées, de fascines, de bassins de rétention. Mais, parce qu’elle est préventive et qu’elle agit sur la source du phénomène, la pratique du non-labour est particulièrement efficace. Plusieurs essais menés dans la région ont démontré cette efficacité : « La part de pluie ruissellée est très corrélée à la couverture du sol par les résidus. Le non-labour entraîne donc toujours une réduction du ruissellement, parfois de 100 % quand le printemps n’est pas trop pluvieux. En outre la pratique du non-labour retarde l’apparition du ruissellement par rapport au labour. Du coup les résidus de produits phytosanitaires ont aussi davantage le temps de se dégrader », rapporte Paul Van Dijk, conseiller agricole à la Chambre régionale d’agriculture du Grand Est. L’analyse de la formation du ruissellement révèle que ce sont les traces de roue et les lignes de semis, alimentées par les interrangs, qui génèrent le ruissellement. Ce qui suggère que, même dans les parcelles en non-labour, il y a des motifs à risque. Et ce sont bien les résidus de culture laissés en surface qui réduisent le risque érosif, en créant de la rugosité hydraulique qui freine le ruissellement. Mais pas seulement : « Les résidus sont aussi favorables aux vers de terre qui s’en alimentent et créent de la macroporosité verticale, importante pour l’infiltration de l'eau. » En outre, en non-labour, la matière organique est moins diluée, sa teneur augmente donc progressivement dans les horizons superficiels, ce qui améliore la stabilité des agrégats, qui se désagrègent moins rapidement. Les croûtes de battance apparaissent moins vite, ce qui maintient l’infiltrabilité. Paul Van Dijk résume : « Le labour crée une porosité mécanique importante et rapide, mais instable dans le temps. Alors que le non-labour conduit à une porosité plus stable ». Pas de dégradation de la marge Si les avantages agronomiques du non-labour sont assez évidents, le principal frein au développement de ces pratiques est économique. Car le changement de pratique s’accompagne de difficultés techniques pouvant entraîner des pertes de rendement. Mais elles sont généralement transitoires et accidentelles. L’analyse des résultats des trois essais de longue durée menés en Alsace révèle en effet qu’« en moyenne, les rendements en labour et en non-labour sont équivalents, du coup la marge est préservée », rapporte Olivier Rapp. En utilisant le barème d’entraide, il a calculé les charges de mécanisation de deux itinéraires techniques type. Les résultats sont plutôt en faveur du non-labour. Certes le changement de pratiques implique aussi souvent d’investir dans du matériel adapté. Mais les économies réalisées permettent de rentabiliser rapidement ces investissements. L’analyse de résultats d’enquêtes réalisées en 2010 auprès de quatre exploitations pratiquant les techniques culturales sans labour sur toute leur SAU révèle « une consommation de carburant variable, mais toujours réduite, par rapport aux fermes de référence, surtout en semis direct ». Pour Olivier Rapp, la conversion aux techniques culturales sans labour ne se traduit donc pas par une dégradation de la marge. Par contre, une coulée de boue a un coût, puisqu’elle fait perdre des éléments nutritifs. Aussi encourage-t-il les agriculteurs à faire leurs propres calculs, avec les données de leur exploitation, et à mutualiser le matériel pour réduire les investissements.

Eurométropole de Strasbourg

L’agroécologie pour le climat

Publié le 31/10/2019

Strasbourg prépare son Plan Climat. Le document doit être adopté le 17 décembre. Dans un territoire où l’agriculture occupe 30 % des terres, ce secteur d’activité constitue l’un des piliers de la lutte contre le changement climatique. La Ville a organisé une réunion avec experts et agriculteurs pour mettre en place une feuille de route.

« L’agriculture n’est pas un problème mais une solution », plante Catherine Trautmann, vice-présidente de l’Eurométropole en charge de la mise en œuvre du Plan Climat. « À condition qu’elle renouvelle ses techniques, tout en répondant à des enjeux économiques brûlants pour les agriculteurs », complète-t-elle. Des propos qui ont de quoi mettre du baume au cœur de la profession. Tout comme la méthode de travail adoptée par la Ville. À savoir : la concertation. « Avant de finaliser le Plan Climat, il faut laisser un temps au dialogue. C’est ce que nous avons fait ce matin, entre élus et agents de l’Eurométropole, de la Chambre d'agriculture, de l’Organisation professionnelle de l’agriculture biologique (Opaba), et avec des agriculteurs. » Au moins leur avis est pris en compte, sur un sujet qui « concerne tout le monde mais auquel nous sommes les premiers confrontés », souligne Laurent Fischer, élu à la Chambre d'agriculture d’Alsace et agriculteur à Lingolsheim. « Nous ne pouvons que souscrire à la volonté de ne pas imposer, mais de travailler ensemble pour que les actions engagées portent leurs fruits à long terme », souligne-t-il. Dans un territoire composé à 30 % de terres agricoles, 30 % de forêt et 30 % de surface urbanisée, densément peuplé, rien que la préservation des terres agricoles constitue une préoccupation pour les agriculteurs. Après des années de gabegie, la tendance s’inverse, constate avec satisfaction Laurent Fischer : « La dernière version du PLUI a préservé des terres agricoles vouées à l’artificialisation. Et la reconversion des friches industrielles laissées par la raffinerie de Reichstett doit servir d’exemple. » Assurer une couverture végétale des sols permanente Pour que ses 850 hectares de terres agricoles contribuent à atténuer les effets du changement climatique, la Ville a choisi de miser sur l’agroécologie. Jérémy Dittner, administrateur de Bio en Grand Est, et producteur biologique dans le sud de l’Alsace, approuve ce choix. Mais prévient : « Attention ça peut chambouler. Il faut changer de paradigme. Cela va nécessiter des ruptures, donc le soutien des pouvoirs publics. » Pour justifier son choix d’encourager cette forme d’agriculture plutôt qu’une autre, la Ville a invité Alain Canet, cofondateur de l’association Arbre & Paysage 32, il y a 30 ans et, plus récemment, du mouvement Pour une agriculture du vivant, ainsi que Konrad Schreiber, chef de projet à l’Institut de l’agriculture durable (IAD) à en présenter le principe. Alain Canet résume : « Il s’agit d’assurer une couverture végétale des sols permanente, ce qui passe par deux leviers : les couverts végétaux et l’agroforesterie ». (Lire ci-dessous). Si les pionniers de l’agroécologie sont convaincus par ce modèle, « il s’agit d’aborder une deuxième phase, qui consiste à faire adhérer un maximum d’agriculteurs aux pratiques agroécologiques », constate Rémy Michael, conseiller agricole à la Chambre d'agriculture d’Alsace. Or, ce n’est pas facile. Pourquoi ? Pour Alain Canet c’est parce que la feuille de route n’est pas correctement écrite par les différents acteurs, que ce soient les Chambres d’agriculture, les Agences de l’eau, les services de l’État… « Or il faut un discours commun pour encourager un passage à l’acte qui n’est pas simple. Pour ma part, je suggère aux agriculteurs de tester des pratiques innovantes sur de petites surfaces, car c’est ainsi qu’on démine les idées reçues. Et parce qu’on prend plus de risques à ne rien faire qu’à ne rien essayer de faire ». Konrad Schreiber souligne quant à lui : « Les choix alimentaires des consommateurs sont stratégiques. Il faut donc donner de la visibilité à ces techniques » Pour expliquer la frilosité de certains de ses confrères Pierre Ehrhardt mentionne le poids du regard des autres : « Pour certains, c’est un frein terrible ». Laurent Fischer ajoute : « Modifier ses pratiques représente une prise de risque qui fait peur. Surtout quand on a un certain âge, qu’on manque de visibilité pour l’avenir ». Sécuriser et informer Sécuriser les néoagroécologistes apparaît donc comme un préalable indispensable au développement de l’agroécologie. Plusieurs pistes ont été évoquées : inclure des mesures en faveur de l’agroforesterie et de la couverture des sols, comme une prime au stockage de carbone, dans la Politique agricole commune ; imaginer un système d’aide à l’investissement ; ne pas imposer les changements de pratique mais convaincre les agriculteurs et leur laisser la main pour les mettre en œuvre… Informer les consommateurs s’avère également crucial : « L’agriculture souffre d’une incompréhension générale. Elle est absente des programmes politiques. C’est pourquoi certains consommateurs prônent une agriculture de décroissance. Mais ce n’est pas une solution, il faut changer les mentalités », constate Konrad Schreiber. « Pour que ces évolutions soient comprises, elles doivent être expliquées et justifiées auprès des citoyens », analyse Claudine Lecocq, directrice de projets à l’Eurométropole de Strasbourg. En fin de réunion, des pistes d’actions concrètes ont été proposées, comme la création d’un label qui permettrait d’identifier les produits obtenus par des méthodes culturales agroécologiques, et d’inciter les consommateurs à les privilégier dans leurs actes d’achat. Cela suggère d’être en mesure de proposer de tels produits. Aussi, la Ville mandate-t-elle la Chambre d'agriculture d’Alsace et l’Opaba pour accompagner les projets de conversion. Enfin, un groupe d’agriculteurs volontaires pourrait être créé afin d’agréger les bonnes pratiques au sein de l’Eurométropole. Conclusion générale de Catherine Trautmann : « L’agriculture constitue un levier majeur de la lutte contre le changement climatique. Elle ne peut donc pas représenter un chapitre minime de notre Plan Climat ».

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