Semis sous couvert permanent en bio
Entre espoirs et scepticisme
Semis sous couvert permanent en bio
Publié le 06/05/2020
Semer une céréale sous un couvert permanent sans travail du sol ? L’idée fait son chemin en agriculture biologique (AB). La technique est expérimentée depuis quelques années par Arvalis dans le département du Tarn. Même si les premiers résultats sont encourageants, ils doivent encore être approfondis pour juger de la pertinence, ou non, d’une technique suivie de très près par de nombreux agriculteurs et techniciens.
Comment assurer les besoins en azote des céréales bio dans les années à venir et, ainsi, maintenir de bons rendements et les niveaux de protéines attendus par les industries agroalimentaires ? « En bio, l’azote devient de plus en plus onéreux. Et, avec l’évolution de la réglementation sur les effluents d’élevage et l’augmentation des surfaces en bio, la fertilisation va être compliquée à mettre en œuvre. Sans apport extérieur, il ne restera plus que les légumineuses », explique Régis Hélias, animateur de la filière agriculture biologique chez Arvalis. Il y a bien l’agriculture de conservation, qui remet le sol et son autofertilité au cœur du système, mais les agriculteurs bios se heurtent à la gestion des adventices dès qu’il s’agit de réduire l’intensité du travail du sol ou de couvrir le sol en interculture. De l’autre côté, ceux qui pratiquent l’agriculture de conservation, et désireux de s’orienter vers le bio, font face à des impasses dès qu’il s’agit de se passer des herbicides sans recourir au travail du sol. « C’est pour cela qu’on propose une solution alternative en proposant de semer ses céréales en interrang d’une luzerne », précise Régis Hélias. Un choix motivé par les avantages agronomiques de cette plante : sa capacité à capter l’azote de l’air pour le restituer ensuite dans le sol, son puissant système racinaire qui améliore physiquement le sol, et son action de nettoyage vis-à-vis des adventices. « Elle a également été retenue pour sa pérennité et pour son mode de développement vertical, qui permet de maintenir le développement du couvert à l’interrang de la culture, facilitant les broyages de précision. » Encore beaucoup d’inconnues Si les attentes autour de cette technique sont « fortes » selon Régis Hélias, elle suscite aussi pas mal de scepticisme chez de nombreux professionnels. Benoît Gassmann, conseiller en agriculture biologique à la Chambre d'agriculture d’Alsace (CAA), en fait partie. Il explique pourquoi : « C’est vrai qu’en bio, la luzerne est la culture idéale et la meilleure tête de rotation. Elle nettoie les parcelles à condition de bien l’entretenir, et amène beaucoup d’azote pour la culture suivante. C’est donc un excellent précédent pour le blé. Mais c’est aussi une vivace qui pousse rapidement au printemps. Un blé dedans risque fort d’être étouffé, compromettant ainsi fortement la récolte. » Pour lui, l’Alsace n’est pas la région la plus adaptée à cette technique novatrice. « Nous avons des bonnes terres à blé, nous faisons des beaux blés. Rajouter quelque chose qui peut dégrader la récolte, c’est faire prendre un risque aux agriculteurs. À l’heure actuelle, je ne peux pas conseiller cette technique aux agriculteurs. Il y a encore trop d’inconnues. Mais peut-être que les expérimentations menées par Arvalis apporteront les réponses nécessaires. » Broyer la luzerne régulièrement La luzernière a été implantée lors de la campagne 2015-2016 sous un tournesol, sur des rangs espacés de trente centimètres. « L’idée était d’obtenir une luzerne bien implantée dès le premier automne », justifie Régis Hélias. L’utilisation d’un tracteur équipé d’un GPS RTK est, en revanche, indispensable afin d’atteindre la précision nécessaire - de deux à trois centimètres - pour mettre en œuvre cette technique dans de bonnes conditions. Après la mise en place initiale de la luzernière, les premiers blés ont été semés à l’automne suivant dans l’interrang de trente centimètres : un écartement qui permet de conserver un potentiel de rendement intéressant. Ce premier essai a permis de définir les règles à suivre pour gérer au mieux la conduite de la luzerne avec celle du blé : stratégies de semis, de broyage, etc. « On s’est ainsi rendu compte qu’il fallait broyer la luzerne dès qu’elle est à la même hauteur que le blé et ce, autant de fois que nécessaire tout au long du cycle du blé », détaille Régis Hélias. Cela permet d’éviter l’étouffement du blé, et cela apporte l’azote au blé par la minéralisation des résidus de luzerne. Concernant la gestion des adventices, les expérimentateurs misent sur le pouvoir étouffant de la luzerne pour limiter leur prolifération. Mais, dans la mesure où le remède pourrait être pire que le mal, la nécessité de broyer régulièrement fréquemment sa luzerne est incontournable. Pour l’instant, le broyage n’a pu être testé qu’en interculture. Mais prochainement, la pratique pourra être affinée et améliorée grâce à Eco-Mulch. Le constructeur a, en effet, développé un nouvel élément de broyage pour son porte-outil Gaïa capable d’intervenir dans l’interligne d’une culture de blé semée à un écartement de 30 cm, où est implantée une ligne de luzerne. Ce nouvel outil va pouvoir être testé durant l’année 2020 par Arvalis. Du blé dur de « qualité » En attendant sa mise en œuvre, Régis Hélias peut déjà mettre en avant des résultats « encourageants » des semis sous couvert permanent en agriculture biologique. « Nous avons réussi à faire du blé dur de qualité avec un taux de protéines de 13,3 et un rendement de trente quintaux. Le rêve serait d’être à 14. En blé tendre, on a atteint les quarante quintaux avec une teneur en protéines de 12,5. Peut-être que c’est la chance du débutant, on verra. Il est évidemment trop tôt pour tirer la moindre conclusion. Agronomiquement, le résultat semble positif. Économiquement, il y a encore plein d’aspects à étudier. C’est vrai, il faut être équipé en RTK et cela reste assez onéreux. Mais, si ça peut éviter d’acheter pour 450 euros d’engrais organiques à l’hectare, ça peut être vite rentabilisé. Les inconnues sont bel et bien là. Les essais que nous allons poursuivre doivent nous aider à y voir plus clair. Je sais que beaucoup d’agriculteurs et de techniciens nous attendent sur ce sujet. Nous ouvrons une nouvelle voie. Reste à savoir où elle peut nous mener. »












