Cultures

Publié le 24/02/2022

Le pissenlit est une culture de niche. Au-delà des frontières alsaciennes, rares sont les gourmets qui mettent cette salade annonciatrice des beaux jours au menu. Rencontre avec trois agriculteurs qui font vivre cette tradition, avec technicité, convivialité et bonne humeur.

« Dans le pissenlit, tout est bon. Mais quand on en mange par la racine, c’est mauvais signe. » Éclat de rire général autour de la grande table qui rassemble les nettoyeurs de pissenlit du jour. Blagues, anecdotes et dictons en alsacien fusent en même temps que les couteaux s’affairent à débarrasser les bouquets de pissenlit de leurs feuilles fanées et des mottes de terre qui s’accrochent entre les fins filaments blancs. « La plus grosse charge de la culture, c’est la main-d’œuvre à la récolte », confie Alexandre Lutz, maraîcher à Huttendorf. Non seulement c’est une charge, mais en plus il faut trouver des bras volontaires pour passer des heures dans les champs, les mains dans la boue, ou debout derrière une table. Même si l’ambiance est bonne, la tâche n’est pas donnée à tout le monde. C’est notamment pour faire face à ces difficultés d’accès à la main-d’œuvre qu’Alexandre Lutz s’est associé à Simone Seyfried et Olivier Houdé pour cultiver du pissenlit. Leur contrat est simple : Alexandre Lutz prend en charge tout l’itinéraire technique de la culture. Ses associés viennent lui prêter main-forte lorsque la culture l’exige, notamment pour la récolte donc. Et, lorsque tout le pissenlit est vendu, Alexandre Lutz divise les charges au prorata de la quantité vendue par chaque associé. « C’est de l’entraide », résume le maraîcher, qui faisait déjà le buttage du pissenlit pour l’EARL Lechner-Houdé, avant de proposer de pousser plus loin la démarche, et d’y intégrer Simone Seyfried. Tout le monde y trouve son compte. « Je voulais arrêter la culture du pissenlit », confie cette dernière, qui apprécie la manière de travailler d’Alexandre Lutz : « Il est minutieux, comme j’aime ! »     Planter plutôt que semer Il faut dire qu’Alexandre Lutz peaufine l’itinéraire technique des 1,20 ha de pissenlit. En mai, un passage de herse, pour détruire les adventives. Début juin, apport de fumure et préparation du sol au cultilabour. Puis plantation entre fin juin et début juillet, avec des plants achetés chez Prosem. Une particularité par rapport à d’autres agriculteurs, qui sèment le pissenlit en avril. « Le désherbage est plus aisé avec des plants qu’avec des semis. En outre, la densité de semis est compliquée à maîtriser. Ce n’est pas évident d’obtenir quelque chose de régulier », rapporte le spécialiste. Il préfère donc largement investir dans des plaques de mini-mottes de pissenlit, qu’il charge dans une planteuse achetée à un producteur de tabac. Une fois les pissenlits implantés, il peut venir les biner dès deux semaines après la plantation. « Cette technique nous permet aussi de gagner un peu en précocité, et d’optimiser les conditions de récolte, grâce à des plants bien réguliers », apprécie Alexandre Lutz. Bien que très spéciale, la culture du pissenlit n’est pas complètement orpheline. Quelques spécialités sont homologuées pour le désherbage. Mais Alexandre Lutz s’en passe, grâce à la bonne préparation de la parcelle, et à des binages réguliers. Par contre, il ne coupe pas à la protection du pissenlit contre l’oïdium. Pour contenir la maladie, il jongle entre des spécialités phytopharmaceutiques, des produits à base de soufre, des engrais foliaires et autres oligoéléments, pour renforcer les plantes, et utiliser le moins possible de produits phytosanitaires. En novembre, le pissenlit est rasé et broyé sur place avec un broyeur à maïs classique, mais à faible vitesse et en veillant à ne pas abîmer les cœurs des plantes. Une récolte mi-mécanique mi-manuelle Courant décembre, Alexandre Lutz procède au buttage, qui permettra d’obtenir les longues tiges blanches recherchées par les consommateurs. « C’est une étape importante. Parce que selon la qualité du buttage, on aura plus ou moins de feuilles vertes », souligne le maraîcher. Il utilise une fraise-butteuse et, surtout, attend que les conditions propices soient réunies, c’est-à-dire pas trop d’humidité, et après un peu de gel. Dès le début du mois de janvier, les premières buttes sont forcées par la pose de film plastique 250 trous. Objectif : réchauffer les buttes pour gagner en précocité et en rendement, les assécher aussi, un peu, pour faciliter la récolte. Et cette fois ça y est, il n’y a plus qu’à attendre la récolte. Pour la démarrer, il faut que du feuillage vert dépasse de la butte, et vérifier qu’il y a assez de cœur blanc. Cette année, les trois associés ont commencé la récolte le 9 février. Pour gagner en temps et en confort de travail, elle est semi-mécanisée. Alexandre Lutz a modifié une tailleuse à houblon, pour légèrement soulever et débutter les pissenlits sans les marquer. Pour y parvenir, il conduit son tracteur d’une main de velours, les yeux rivés sur les buttes de terre qui s’ouvrent pour dévoiler la blancheur du pissenlit tout frais. Derrière lui, ses associés et leurs salariés sont répartis régulièrement sur la ligne. Ils sont une dizaine, équipés de couteaux, de cagettes, de bottes, et de tout l’équipement nécessaire pour résister à plusieurs heures de travail les pieds et les mains dans la terre. Ils tirent sur les bouquets de pissenlit, les recoupent grossièrement afin d’emporter le moins de terre possible, et remplissent les cagettes. Là aussi, pour certains, les blagues fusent dans le vent. D’autres sont moins loquaces, concentrés sur leur tâche. Une tradition bien ancrée Une fois remplies, les caissettes rejoignent en charrette le siège de l’exploitation, où l’ancienne porcherie a été transformée en atelier de nettoyage. « C’est l’opération la plus chronophage », pointe Alexandre Lutz, qui peut compter sur l’aide de ses parents, Joseph et Madeleine, pour l’accomplir. Ils se souviennent du temps où le pissenlit ne se cultivait pas : « On le ramassait dans les taupinières, dans les prairies », raconte Madeleine. « Et dans les luzernières », renchérit Joseph. Au gré de la discussion, le tas de refus de pissenlit s’amoncelle devant chaque nettoyeur. Il ira au fumier, ou aux poules… Qui feront des œufs. Qui agrémenteront délicieusement les feuilles de pissenlit, sans oublier les lardons !  

Publié le 06/01/2022

Testée en 2019, la culture du chanvre graine se développe en Alsace. En 2021, elle se déployait sur 55 ha. La valorisation de la paille permettrait d’en améliorer la rentabilité.

David Kalms et son frère Guillaume sont à la tête d’une entreprise artisanale baptisée Chanvr’eel, nouvellement installée à Benfeld. Convaincus par les vertus écologiques de la culture de chanvre et par les bienfaits de sa graine, qu’ils considèrent comme « un super-aliment », ils se sont spécialisés dans les produits alimentaires et cosmétiques à base de chanvre. Les deux frères ont préféré exploiter la graine « facilement utilisable et moins onéreuse » que la fibre, qui avait fait l’objet d’une tentative de relance en Alsace au début des années 2010. À partir de la graine de chanvre, les deux frères proposent toute une palette de produits : graine entière, graine décortiquée, farine ou protéine pure, pâtes alimentaires, huile, savons, baumes. Les 23 protéines contenues dans sa graine font du chanvre un aliment plus protéique que la volaille, selon David Kalms. Incorporée dans les produits cosmétiques (à petite dose car elle rancit rapidement), elle apporte du confort à la peau. Une filière et des partenaires La graine de chanvre est un oléoprotéagineux, complète Olivier Hartz, le fondateur de Hartz’Riedland SAS. Elle contient environ 26 % de protéines hautement digestibles, 29 % d’huile avec un rapport oméga 6/oméga 3 « idéal pour l’homme », et des fibres très intéressantes pour le transit intestinal. Grâce à cet équilibre, elle peut être considérée comme l’ « une des trois meilleures sources de protéines végétales existantes ». Olivier Hartz, qui a longtemps travaillé pour un groupe d’ingrédients alimentaires japonais, s’est décidé à en développer la culture à son retour en Alsace en 2018. Il a convaincu son oncle d’en semer après avoir proposé aux responsables de l’usine Tereos de leur fournir des graines, en substitution des graines décortiquées que l’entreprise faisait venir d’Autriche pour incorporer dans une de ses recettes. L’ancien ingénieur en agriculture s’est attaché à trouver de la semence et des partenaires susceptibles de l’aider à monter une filière : Planète Chanvre, un groupement de Seine-et-Marne, pour le soutien agronomique et une unité allemande proche de Karlsruhe pour le décorticage. Contrairement à David et Guillaume Kalms, qui se positionnent sur le créneau de l’artisanat, lui cherche à développer un modèle industriel d’exploitation de la graine de chanvre. « On a avancé ensemble, en parallèle ».     Olivier Hartz a aussi bénéficié du soutien du Service des eaux et de l’assainissement d’Alsace-Moselle (SDEA), qui cherche à promouvoir les cultures bas impact pour protéger les ressources en eau. Une petite subvention de l’Agence de l’eau et de la Région Grand Est lui a permis de développer son modèle sans faire des pertes. La Chambre d’agriculture Alsace (CAA) et l’Organisation professionnelle de l’agriculture biologique en Alsace (Opaba) l’ont également aidé. Il se charge désormais de démarcher les industriels, à qui il propose des graines de chanvre, décortiquées ou pas, de l’huile et des protéines de chanvre. Ses clients sont la biscuiterie, la boulangerie, les secteurs des boissons, de la nutrition spécialisée et de la nutrition santé. Sur la centaine de tonnes de graines commercialisées, la moitié sont mises en culture en Alsace. Il travaille à la fois avec des graines bio et des graines conventionnelles (dans une moindre proportion). Trouver des débouchés pour la paille Après un test en conventionnel en 2019, ce sont 26 ha de chanvre graine, dont 20 ha en bio, qui ont été implantés en Alsace en 2020 pour accompagner la demande de Chanvr’eel. En 2021, 55 ha ont été contractualisés dont les deux-tiers en bio. En 2022-2023, Olivier Hartz envisage d’investir dans un petit outil de transformation pour s’affranchir des façonniers allemands pour le décortiquage. Quel que soit le mode de culture, conventionnel ou bio, la culture ne demande ni insecticide, ni fongicide, ce qui est un véritable atout. Le fondateur d’Hartz’Riedland ne tarit pas d’éloges sur les bénéfices agronomiques du chanvre, qui résiste aux coups de chaud, allonge les rotations et nécessite un temps de travail réduit puisqu’une fois levé, il n’y a plus besoin d’intervenir sur la parcelle, selon François Beiner, l’un des producteurs impliqués dans la filière. Une fois récoltée, la graine de chanvre doit être séchée. Depuis la campagne 2020, le Comptoir agricole propose cette prestation de séchage et de tri. Pour Olivier Hartz, qui fait état d’une marge brute moyenne de 1 100 €/ha, la rentabilité de la culture reste toutefois à améliorer. Au départ du projet, il pensait valoriser la feuille de chanvre pour en faire du CBD (cannabidiol) mais le prix du CBD a baissé. Reste la possibilité de valoriser la paille. Hélène Clerc, chargée de mission à Bio en Grand Est, et Coralie Welsch, du SDEA, font état d’une valorisation possible dans le bâtiment. Cette possibilité reste à étudier. Pour l’heure, Olivier Hartz reste prudent : il n’augmentera les surfaces contractualisées qu’en fonction des possibilités du marché. En 2022, il donnera la priorité aux agriculteurs qui se sont déjà engagés les deux dernières années, sans exclure d’intégrer de nouveaux agriculteurs s’il trouve des débouchés supplémentaires.

Choucrouterie Meyer-Wagner

Des légumes bio, du sel et du temps

Publié le 05/01/2022

À Krautergersheim, la choucrouterie Meyer-Wagner se sert de son savoir-faire ancestral pour transformer d’autres légumes que le chou à choucroute. Ses légumes lacto-fermentés collent parfaitement à l’air du temps.

« Croquez-moi comme la vie, sans modération. Mangez-moi : en bowl, en salade ou dans un sandwich. Vous me trouvez gonflé ? Pas d’inquiétude, c’est dans ma nature ». À coups de petites phrases percutantes, imprimées sur l’étiquette du couvercle, la gamme Ferments réveille le gourmand qui sommeille dans chaque consommateur. Disponible en quatre déclinaisons, cet assortiment de légumes lacto-fermentés est fabriqué par la choucrouterie Meyer-Wagner, bien connue pour sa choucroute et depuis 12 ans, pour sa choucroute biologique. Râper, saler et mettre à fermenter le chou à choucroute, c’est la spécialité de l’entreprise depuis 1900. Ce savoir-faire l’a amenée à développer d’autres produits utilisant le même principe de conservation : la fermentation. « Notre activité est saisonnière et très météosensible », rapporte Jean-Luc Meyer, qui dirige l’entreprise. Saisonnière parce que le gros des opérations se déroule de la fin de l’été au début de l’hiver, lorsque les choux à choucroute sont récoltés et transformés. Météosensible parce que les ventes de choucroute traditionnelle varient beaucoup en fonction de la météo : plus le thermomètre descend, plus les ventes montent, et inversement. C’est pour lisser ces variations que Jean-Luc Meyer a embauché un ingénieur en recherche et développement avec pour mission de trouver de nouveaux produits à développer. Celui-ci s’est intéressé aux légumes lacto-fermentés, déjà bien installés sur le marché anglo-saxon et en Europe de l’Est. « Nous avons le savoir-faire et une légitimité autour de la choucroute, nous avons l’équipement et les installations », énumère le responsable de l’entreprise Meyer-Wagner. Toutes les conditions sont donc réunies pour se lancer dans cette production. Il ne reste qu’à faire connaître lesdits légumes sur le marché français. « Ils n’appartiennent pas à la culture gastronomique française, souligne Jean-Luc Meyer, mais il y a beaucoup de buzz sur ces produits. » Ni stérilisation, ni pasteurisation Leurs qualités nutritionnelles sont un de leurs meilleurs atouts : « Les légumes lacto-fermentés sont riches en oligo-éléments, en vitamines, en probiotiques. Ils sont excellents pour le microbiote. » Cette richesse résulte d’une fermentation dirigée, un processus ancestral et largement utilisé dans le passé pour continuer à consommer des légumes durant l’hiver, lorsque les jardins sont vides. Ce processus consiste en la transformation des sucres naturellement présents dans les légumes en acide lactique. « Grâce à cette évolution, le milieu s’acidifie, ce qui permet leur conservation. Il n’y a ni stérilisation, ni pasteurisation », souligne Jean-Luc Meyer. La fermentation garde la couleur et le croquant des légumes, mais elle transforme leur goût, qui devient acide. Elle les rend aussi plus digestibles. Comme pour les choux, le chef d’entreprise s’approvisionne en légumes auprès de producteurs bio locaux. Sa volonté est de créer une filière locale avec des contrats de culture pour pouvoir couvrir ses besoins. Il privilégie les légumes d’hiver, qui sont « assez faciles à travailler pour la plupart » : chou blanc, chou rouge, carotte, oignons… « C’est plus compliqué avec les légumes qui sont gorgés d’eau comme la tomate, car la fermentation fonctionne, mais on n’arrive pas à une conservation longue, ce qui retire une partie de l’intérêt à cette technique », précise Jean-Luc Meyer. Les légumes, préalablement lavés, sont râpés ou émincés, additionnés de sel, puis mis dans des bacs de fermentation pour quelques semaines. Aucun conservateur n’est ajouté. « Nous pilotons la fermentation de manière à ce que les légumes soient à leur optimum au moment de la commercialisation. Il faut qu’ils aient suffisamment fermenté pour qu’ils aient du goût et qu’ils restent stables dans le bocal. » Rencontre à Natexpo Pour l’instant, l’entreprise s’est limitée à quatre produits, qu’elle a développés en partenariat avec une société bretonne, Biogroupe, qui fabrique des boissons fermentées et des desserts végétaux. « Nous nous sommes rencontrés au salon Natexpo à Paris. Ils souhaitaient se diversifier dans les légumes et se sont montrés intéressés par nos produits ». Les discussions ont abouti à un partenariat entre les deux entreprises, où la choucrouterie Meyer-Wagner garde la main sur la production, tandis que Biogroupe, qui est déjà présent dans la plupart des réseaux de distribution spécialisés, se charge du marketing et de la commercialisation.

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