Cultures

Publié le 04/03/2022

À Appenwihr, Nicolas Bolchert mise sur le soja pour maintenir l’équilibre de son exploitation de polyculture élevage. Une culture qu’il juge agronomiquement et économiquement intéressante, au point qu’elle occupe plus de 40 % de son assolement.

Pendant 18 ans, Nicolas Bolchert travaille dans la maintenance agricole jusqu’à devenir chef d’atelier chez Schaechtelin. Il tente un temps de concilier son travail avec celui de la ferme familiale sur laquelle son père, bien qu’en retraite, est toujours actif. Devenu jeune papa, il se décide à « trancher dans le vif » dans la foulée du premier confinement. Depuis un an, le voilà agriculteur à plein temps sur une ferme de 52 ha, dont la conversion à l’agriculture biologique remonte à la fin des années 1970. Dans ce secteur du sud-est de Colmar, son père en a été, avec quelques autres, un des pionniers. Commencer dès le départ avec « un système qui fonctionne, complètement autonome en termes de fourrage et de travail, à part l’ensilage réalisé par un prestataire » est un des principaux avantages dont bénéficie Nicolas. Dès lors, son objectif est de s’inscrire dans la continuité de son père en maintenant l’harmonie entre les cultures et l’élevage, qui se compose de 30 laitières simmental et leur suite. Le trentenaire dispose d’une quarantaine d’hectares autour de la ferme, grâce à des regroupements avec des collègues. Les 10 ha les plus proches de l’étable sont réservés au pâturage tournant. Les cultures occupent le reste des surfaces. Avec 22 ha, le soja représente plus de 40 % de l’assolement total. Il est la seule culture de vente de l’EARL, toutes les autres étant destinées à l’alimentation du troupeau. La rentabilité qu’il procure permet à la ferme du Kastenwald d’être viable, en dépit de sa surface modeste. Mais ce n’est pas là son seul atout : « agronomiquement, c’est une culture intéressante », explique Nicolas, qui l’intègre dans ses rotations en prenant soin de ne jamais dépasser deux sojas de suite. « Je n’ai pas de rotation fixe, je raisonne en fonction de l’éloignement de la parcelle, du salissement… Avec 52 ha, je n’ai de toute façon pas une grosse marge de manœuvre. » En fonction des situations, il peut enchaîner soja, maïs, orge, puis semer une luzerne qui reste en place pendant trois ans afin de reposer le sol ou semer du soja deux ans de suite et réimplanter une prairie derrière pour se débarrasser des mauvaises herbes. La moitié en dérobé La moitié du soja est cultivée en dérobé. Derrière orge, maïs, féverole et une partie du soja, Nicolas sème un mélange de landsberg (trèfle, vesce et graminées), qu’il enrubanne fin avril-début mai, avant de travailler le sol et de semer le soja, en un passage combiné de herse rotative et de semoir. Le semis se fait sur sol réchauffé pour favoriser une levée rapide. « L’avantage de la culture en dérobé, c’est qu’elle offre un couvert végétal de la parcelle en hiver et qu’elle permet de récolter du fourrage. » Nicolas y voit également un atout par rapport à la maîtrise du salissement, mais il n’en fait pas une surface plus importante pour limiter la charge de travail au printemps. Sur l’autre moitié des surfaces, il sème aux alentours du 15 mai, après un labour réalisé « à l’entrée de l’hiver quand les conditions météo sont bonnes ». Il privilégie une densité de semis assez élevée de 680 000 grains/ha, compte tenu d’un taux de non-levée de 5 % et de 10 à 12 % de pertes au binage. Il arrose parfois au semis pour obtenir « la levée la plus régulière possible », ce qui constitue selon lui l’un des points clés de la culture. Selon la météo et la portance du sol, il effectue un désherbage à l’aveugle à la herse étrille 3 à 4 jours après semis. Équipé d’une bineuse 6 rangs avec caméra depuis 2020, il réalise au minimum trois binages, parfois couplés avec un passage de herse étrille deux jours plus tard. Cette stratégie lui permet de se débarrasser des chénopodes et des amarantes, principales mauvaises herbes rencontrées. En revanche, ni la morelle noire ni le datura, qui sont proscrits par son acheteur, ne lui posent de problème. S’il n’utilise aucune protection phytosanitaire, Nicolas ne se prive pas d’irriguer son soja, à raison de 30 mm apportés tous les 7 à 8 jours. Équipé d’enrouleurs, il réalise généralement 7 à 8 tours d’eau par saison. « Il faudrait arriver à ramener moins d’eau, mais plus régulièrement, tous les 3 à 4 jours car ici, les terres ne retiennent pas l’eau », dit-il, persuadé qu’il va falloir économiser l’eau et l’énergie dans les prochaines années. Lui qui irrigue toutes ses cultures, y compris les pâtures (entre 13 et 15 passages par saison), réfléchit à d’autres systèmes d’irrigation, mais ni la rampe, ni le pivot ne sont adaptés à la configuration de ses parcelles. Une meilleure gestion de l’eau lui permettrait aussi de gagner en rendement, pense-t-il. Pour l’instant, et depuis quelques années, il dépasse son objectif de rendement, qui est de 25 q/ha, et atteint sans difficulté 44 % de taux de protéines. En dehors de 2,5 t, qu’il trie et utilise comme semence ou en mélange avec de la féverole pour ses laitières, il livre l’intégralité de sa récolte à Taifun, qui le transforme en tofu dans son usine de Fribourg, en Allemagne. La ferme du Kastenwald est en contrat avec l’entreprise depuis 2000. « C’est hyper agréable de travailler de cette façon. Aujourd’hui, je connais déjà le prix de base auquel je vais être payé en octobre. » La rémunération tient compte du taux de protéines, de la date de livraison, mais aussi de la propreté de la récolte et du séchage. « Les choses sont claires, tout est résumé dans un fascicule d’une trentaine de pages », apprécie Nicolas. « Nous avons des exigences de qualité supérieures à d’autres acheteurs mais nous rémunérons la qualité de façon à être toujours intéressants pour les producteurs qui veulent des prix fixés à l’avance et des relations à long terme », précise Nicolas Carton, qui encadre les fournisseurs de soja alsaciens de Taifun sur le plan technique. L’entreprise ne recherche pas de nouveaux producteurs pour cette saison ni la prochaine. À l’avenir, tout dépendra de l’évolution de ses capacités de production. soja@taifun-tofu.de

Publié le 01/03/2022

Avec le retrait du Phosmet, les producteurs alsaciens de moutarde se voient privés d’un moyen de lutte contre les méligèthes. Les producteurs de colza ne sont pas impactés, pour l’instant.

La décision est tombée en décembre : le Phosmet, substance active utilisée en colza contre les coléoptères d’automne n’a pas été réapprouvé. Publié fin janvier, le règlement d’exécution qui officialise cette décision fixe au 1er mai au plus tard le retrait de l’Autorisation de mise sur le marché (AMM). Pour pouvoir commercialiser et utiliser les stocks restants, un délai est accordé jusqu’au 1er novembre 2022. Cette décision, bien qu’attendue depuis plusieurs mois, a fait réagir Terres Inovia, l’institut des huiles et des protéines végétales. « Dans le contexte récent d’implantations irrégulières ou tardives (sécheresse) auxquelles se rajoute une forte pression de coléoptères d’automne (grosse altise et charançon du bourgeon terminal) pouvant présenter un fort niveau de résistance aux pyréthrinoïdes, le Phosmet est devenu une substance pivot. Si dans une grande partie du territoire, les pyréthrinoïdes constituent encore un moyen de protection, la situation est beaucoup plus délicate dans les zones à forte résistance », indique Terres Inovia dans un communiqué. Qu’en est-il en Alsace, où le colza est une culture plutôt récente et assez peu développée ? « D’après les analyses de Terres Inovia, nous n’avons pas ou pas encore de résistance. C’est une chance », indique Fabienne Boizet-Noël, conseillère grandes cultures à la Chambre d’agriculture Alsace (CAA). De ce fait, le Phosmet n’est pas utilisé dans cette culture. En cas de besoin, précise la conseillère, les producteurs de colza ont recours aux pyréthrinoïdes. Ils devraient donc pouvoir continuer à le faire tant qu’aucune résistance ne se manifeste. En revanche, c’est dans la culture de moutarde que ce retrait pose problème. Le Phosmet y est utilisé pour lutter contre les méligèthes avant la floraison, indique Pierre Geist, conseiller spécialisé à la CAA. « Il est utilisé en cas de grosse pression de méligèthes, mais pas exclusivement. Les producteurs disposent d’autres produits mais certains arrivent aussi dans leur dernière année d’utilisation. On pensait se rabattre sur le Phosmet. Ce retrait va donc engendrer des difficultés », prévoit Pierre Geist. Les seuls insecticides restants sont Decis ou Karaté Zéon. Or, Karaté Zéon est déjà utilisé sur les moutardes semées au printemps contre la tenthrède de la rave, un insecte ravageur qui fait des dégâts dans la moutarde. L’utiliser aussi contre méligèthe risque de favoriser des résistances. Quant aux solutions alternatives, « on les cherche encore », assure le conseiller. En collaboration avec Planète Légumes, un essai a bien été tenté avec des produits utilisables contre l’altise sur choux, mais « il n’en est pas ressorti grand-chose ». « On n’a pas la solution », reconnaît Pierre Geist. Un risque d’abandon Les stratégies d’évitement pour lutter contre les méligèthes en colza ne seraient pas applicables en moutarde. « Ces stratégies, sur lesquelles travaille Terre Inovia, consistent à semer 5 % de variétés très précoces parmi des variétés classiques. Ces 5 % fleurissent plus tôt et attirent les méligèthes si bien qu’une fois que les autres variétés arrivent à floraison, il n’y a plus de risque pour la culture. En colza, cela marche relativement bien quand la pression est moyenne à faible. Mais en moutarde, l’écart entre niveaux de précocité est de trois jours, ce qui n’est pas suffisant pour ce type de stratégie », indique le conseiller. Vu le peu de solutions restantes, Pierre Geist craint d’ « arriver à une situation où on ne contrôlera plus rien car on ne change pas de mode d’action ». Ce qui pourrait faire renoncer certains producteurs de moutarde à cette culture, pourtant recherchée par la société Alélor. En plus de la moutarde blanche, implantée au printemps, quelques producteurs se sont lancés dans la moutarde brune, qui donne un condiment plus piquant que la moutarde douce d’Alsace commercialisée par le fabricant. La moutarde brune est semée fin septembre, un peu plus tard que le colza. Depuis l’an dernier, un agriculteur la cultive en bio. Les attaques d’altise et de charançon auxquelles il est confronté montrent à quel point il est difficile de se passer d’insecticide. « Les plantes étaient tellement affaiblies qu’elles ont eu beaucoup de mal à fleurir », rapporte Pierre Geist.

Soigner les arbres par les plantes

Une école de l’observation et de la tolérance

Publié le 28/02/2022

Dans le cadre du Mois de la bio, Corinne Diemunsch, exploitante agricole et viticultrice, à Balbronn, a ouvert les portes de son séchoir à plantes aromatiques et de son verger, mi-novembre 2021. Elle a expliqué pourquoi et comment elle soigne ses arbres fruitiers avec des plantes sauvages ou qu’elle cultive.

Sur 20 ha de SAU, à Balbronn, Corinne Diemunsch cultive environ 12 ha de céréales, 5 ha de vignes (pour la cave du Roi Dagobert, dont des raisins de table), 3 ha de verger et 20 à 30 ares de plantes aromatiques. Ces dernières lui servent à soigner ou plus exactement à « stimuler les défenses naturelles » de ses cultures, bio depuis 2011. Elle vend le surplus, sec, à une poignée d’agriculteurs et d’amateurs. 90 % des traitements qu’elle applique à ses productions sont à base de plantes. Les 10 % restants sont constitués de cuivre et de soufre. Habituée des rendez-vous du Mois de la bio, en 2021, Corinne Diemunsch a orienté sa présentation sur le soin apporté aux arbres fruitiers. Chez elle, on trouve essentiellement des mirabelliers, des pommiers (pommes à jus), des poiriers et des quetsches, dans des sols argilo-calcaires. Il y a aussi des  noyers, des figuiers, des néfliers, des lauriers, un olivier, des baies de Goji et même… des poivriers. Cet hiver, s’établissent noisetiers, amandiers et châtaigniers. Passionnée de plantes aromatiques, depuis l’enfance, Corinne Diemunsch s’est installée sur la ferme familiale, en 2001. Elle insiste : si elle a passé le cap du soin par les plantes, pour les plantes, dans les années 2010, cela demande : « beaucoup d’observation au départ, du temps, de l’organisation et, plus on essaie de comprendre et d’avancer, plus c’est complexe. » « Il faut être organisé… Au minimum, la veille du traitement. La clé, c’est l’observation, sur le terrain. Car il faut guider la plante, qui compartimente ; élimine souvent d’elle-même ses parties fragiles, malades. Et il ne faut pas attendre un résultat parfait », résume l’arboricultrice. Elle compte aussi sur ses variétés résistantes, rustiques, et la préservation de la biodiversité, pour protéger ses cultures. Des nichoirs et des hôtels à insectes parsèment son verger. Entre deux rangées d’arbres fruitiers productifs, seront semés des légumineuses et crucifères, qui fixeront l’azote dans le sol, pour limiter les apports d’engrais et décompacter les sols. Ses formateurs ou inspirateurs sont le permaculteur Stéfan Sobkowiak, l’arboriculteur Eric Petiot, l’agronome Claude Bourguignon et le biodynamiste Pierre Masson. Corinne recommande les ouvrages des éditions Artémis, Terran et Terre vivante. Sauvages et cultivées Grâce à ses connaissances, l’agricultrice s’est lancée dans la culture (sur paillage de chanvre ou toile de jute), le séchage et la préparation d’absinthe, d’achillée millefeuille, de lavande, de mélisse, d’origan, de rue officinale, de santoline petit-cyprès, de saponaire et de sauge, principalement. Elle cueille, avec l’autorisation des communes ou des particuliers, les plantes sauvages : consoudes, tanaisies, orties (qu’elle fauche surtout chez elle), prêles et reines des prés (de plus en plus difficiles à trouver et à remplacer, et, auxquelles elle substitue des feuilles et bois de saule, en attendant de trouver la bonne stratégie). « Je veux connaître l’emplacement des plantes, en partie parce que je bénéficie du label Ecocert sur l’ensemble de ma production », précise Corinne Diemunsch. La cueillette se fait au ciseau. Elle laisse toujours, au champ, quelques fleurs, pour le réensemencement naturel des plantes cultivées et surtout des plantes sauvages, mais aussi pour assurer la survie des insectes. Pour lutter contre les maladies, rien de tel que l’achillée millefeuille, l’origan, l’ortie, la prêle ou le saule, la reine des prés, la tanaisie. A priori, le bouleau serait efficace contre la tavelure mais Corinne ne l’a pas encore expérimenté. Le jus de consoude, macéré à froid, est idéal pour cicatriser les plaies de taille. Les plantes à effet répulsif, « insectifuges », sont l’ail (que Corinne utilise peu, tant une macération d’ail à base d’huile peut brûler la peau et la plante, surtout par journée ensoleillée), l’absinthe, la camomille romaine, la fougère aigle, le raifort, la rue et la tanaisie. « J’utilise ces plantes en alternance, selon l’objectif que je souhaite atteindre », dit Corinne, sans trop s’étendre. Il ne s’agit pas de tuer les insectes mais de les disperser et de les éloigner. L’application des préparations répulsives à la tombée du jour est donc souhaitable, « pour que les animaux cherchent refuge ailleurs », souligne l’agricultrice. Extraits, décoctions et tisanes Corinne Diemunsch utilise diverses préparations, qu’elle garde parfois d’une année sur l’autre, comme celles à l’ortie, puisqu’elle en a besoin, dès le début du printemps, quand la plante est encore trop jeune pour être riche en oligo-éléments et autres nutriments. Corinne crée des extraits de plantes (macérations à froid, entre trois et huit jours), des décoctions (macérations à froid, 24 heures, puis portées à ébullition) et des infusions (les plantes sont plongées dans de l’eau chaude de 60 à 80°C, en maintenant la température entre vingt et trente minutes). Il est important de couvrir les récipients pour que les parties volatiles des principes actifs retombent dans l’eau. « Même l'extrait d’orties est couvert, jusqu’à la fin de la préparation », conseille Corinne Diemunsch. Pour les préparations, elle se sert surtout des plantes séchées (dans sa grange), très rarement du frais. « Les plantes fraîches, par temps humide, sont contre-indiquées », partage-t-elle. Les plantes séchées se gardent deux à trois ans, maximum. Corinne les stocke dans de grandes caisses en bois, aérées. Les végétaux, une fois séchés, sont broyés grossièrement, afin de faciliter le stockage l’utilisation et l’efficacité, avant utilisation. Pour préparer 1 kg de plantes fraîches, il faudra 10 l d’eau, puis diluer plus ou moins, avant pulvérisation. Le PH d’une plante étant de 6, les tisanes et toutes autres préparations sont mieux assimilées si le PH est identique. Après les transformations et avant le stockage des liquides, il faut bien sûr, bien filtrer. Corinne a recours à des pulvérisateurs classiques pour administrer ses préparations. Petit à petit, elle se diversifie. Un laboratoire et une pharmacie la sollicitent pour s’approvisionner en plantes aromatiques. Régulièrement, elle accueille les élèves du lycée de Rouffach ou un petit groupe de seniors, pour partager ses connaissances.

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