Cultures

Asperges d’Alsace

Sur les tables pascales

Publié le 30/03/2022

Après un petit faux départ à la faveur des températures clémentes du mois de mars, la production d’asperges va être freinée par la chute du mercure. Mais qu’on se rassure, les asperges d’Alsace seront à point pour trôner sur les tables familiales du week-end pascal. Et les suivantes !

Cette année, le lancement officiel de la saison des asperges d’Alsace a eu lieu à Haguenau, sur les terres sableuses de la famille Krieger. Originaires de Kienheim, ces agriculteurs ont repris des terres aux portes de Haguenau en 2005, essentiellement pour y cultiver des asperges et des fraises en libre cueillette, et profiter d’une clientèle locale, qui peut venir s’approvisionner dans le magasin de producteurs, ouvert en 2007. « Nous avions déjà des céréales, des arbres, des vignes. Nous sommes devenus maraîchers en nous installant ici », sourit Virginie Krieger, qui cultive 8 ha d’asperges. Elle se situe donc légèrement au-dessus de la moyenne des 48 membres de l’Association des producteurs d’asperges d’Alsace (APAA), qui se situe à 6 ha, avec des extrêmes de 1 ha à 35 ha. On est loin, donc, de certaines structures très spécialisées dans la production d’asperges, qui peuvent compter des centaines d’hectares d’aspergeraies, en Allemagne, dans les pays du nord de l’Europe. C’est une des particularités de la production d’asperges régionale : elle est familiale. Aussi les producteurs alsaciens ne voient pas forcément d’un très bon œil arriver la mécanisation de la récolte, avec des récolteuses d’asperges conçues pour ces grandes structures. « Notre parcellaire n’est pas adapté à ces outils. S’ils se développent dans les pays du Nord, nous ne serons plus dans le coup, d’autant plus que pour nous le coût de la main-d’œuvre augmente avec le Smic », explique Jean-Charles Jost, président de l’APAA. Philippe Sigrist, animateur de l’association, confirme : « Ce sera la mort de la production d’asperges familiale. Or c’est le type d’agriculture qui a toujours été défendu dans la région ».     Les terres propices aux asperges deviennent rares Mais nous n’en sommes pas là. Pour l’instant les producteurs d’asperges d’Alsace sont surtout confrontés à la raréfaction des terres propices à cette culture. Certes une aspergeraie reste en place 10 ans, mais passé ce temps, il faut la déplacer, au risque de voir se développer la fusariose, liée à un champignon de faiblesse. Or, le nombre de producteurs et les surfaces n’ont cessé d’augmenter, ce qui rend compliqué l’accès aux surfaces nécessaires à cette rotation. « Nous procédons à des échanges entre agriculteurs pour pouvoir replanter des aspergeraies, mais comme c’est pour 10 ans, c’est compliqué », pointe Jean-Charles Jost. Sans compter que l’artificialisation des sols détourne chaque année des terres de leur destination agricole et alimentaire. La surface en asperges qui est de 565 ha en 2022, augmente encore dans le Haut-Rhin (164 ha), mais tend à se stabiliser dans le Bas-Rhin (401 ha). L’accès à la main-d’œuvre reste une problématique. Mais échaudés par les errements des années précédentes, les producteurs ont cette année pris les devants pour s’organiser : « A priori, et même si la main-d’œuvre issue des pays de l’Est se fait de plus en plus rare, tout comme la main-d’œuvre locale, les producteurs se sont arrangés pour disposer des ressources humaines nécessaires », indique Jean-Charles Jost. Il annonce aussi que des producteurs se sont déclarés prêts à accueillir des réfugiés ukrainiens dans leurs structures d’hébergement à destination des saisonniers à l’issue de la campagne. Plus de diversité dans les aspergeraies Après une année 2021 catastrophique, les producteurs placent beaucoup d’espoirs dans 2022. Pour l’instant, les voyants sont au vert. L’été 2021 a été humide. Et, après un hiver froid, le soleil de début mars a bien réchauffé les buttes sous les films plastiques. Si bien que les 12 °C nécessaires à l’apparition des premiers turions ont été atteints dans les terres sableuses, comme à Haguenau ou à Hoerdt. Dans les secteurs plus limoneux, la production devrait démarrer la semaine prochaine. Certes le retour du froid va freiner la production. Mais après ce petit faux départ, « il y aura des asperges pour Pâques », assure Jean-Charles Jost. L’année est donc « assez précoce, sans être exceptionnelle », résume le président de l’APAA. Il rappelle que la précocité est recherchée par les producteurs, « pour étaler la production, ce qui permet d’éviter les pics de production », et de faire durer le plaisir des consommateurs. Et aussi pour entrer le plus tôt possible en concurrence avec les autres régions productrices, qui sinon, sont seules sur les marchés. « Or comme ce sont les premiers arrivés qui gagnent, nous devons être dans la course le plus tôt possible, en optimisant le choix des terres, des variétés, les méthodes de bâchage… » Actuellement, les buttes de la ferme Krieger sont d’ailleurs couvertes de thermasperge, un film plastique transparent qui attire encore plus le rayonnement lumineux que les bâches noires. Parés pour la récolte, les producteurs espèrent que les consommateurs seront sensibles aux charmes et à la fraîcheur de l’asperge blanche d’Alsace. Mais pas seulement ! En effet, de plus en plus de producteurs diversifient leur gamme avec des asperges vertes, voire pourpres. De quoi se lancer de belles aventures culinaires !

Publié le 04/03/2022

À Appenwihr, Nicolas Bolchert mise sur le soja pour maintenir l’équilibre de son exploitation de polyculture élevage. Une culture qu’il juge agronomiquement et économiquement intéressante, au point qu’elle occupe plus de 40 % de son assolement.

Pendant 18 ans, Nicolas Bolchert travaille dans la maintenance agricole jusqu’à devenir chef d’atelier chez Schaechtelin. Il tente un temps de concilier son travail avec celui de la ferme familiale sur laquelle son père, bien qu’en retraite, est toujours actif. Devenu jeune papa, il se décide à « trancher dans le vif » dans la foulée du premier confinement. Depuis un an, le voilà agriculteur à plein temps sur une ferme de 52 ha, dont la conversion à l’agriculture biologique remonte à la fin des années 1970. Dans ce secteur du sud-est de Colmar, son père en a été, avec quelques autres, un des pionniers. Commencer dès le départ avec « un système qui fonctionne, complètement autonome en termes de fourrage et de travail, à part l’ensilage réalisé par un prestataire » est un des principaux avantages dont bénéficie Nicolas. Dès lors, son objectif est de s’inscrire dans la continuité de son père en maintenant l’harmonie entre les cultures et l’élevage, qui se compose de 30 laitières simmental et leur suite. Le trentenaire dispose d’une quarantaine d’hectares autour de la ferme, grâce à des regroupements avec des collègues. Les 10 ha les plus proches de l’étable sont réservés au pâturage tournant. Les cultures occupent le reste des surfaces. Avec 22 ha, le soja représente plus de 40 % de l’assolement total. Il est la seule culture de vente de l’EARL, toutes les autres étant destinées à l’alimentation du troupeau. La rentabilité qu’il procure permet à la ferme du Kastenwald d’être viable, en dépit de sa surface modeste. Mais ce n’est pas là son seul atout : « agronomiquement, c’est une culture intéressante », explique Nicolas, qui l’intègre dans ses rotations en prenant soin de ne jamais dépasser deux sojas de suite. « Je n’ai pas de rotation fixe, je raisonne en fonction de l’éloignement de la parcelle, du salissement… Avec 52 ha, je n’ai de toute façon pas une grosse marge de manœuvre. » En fonction des situations, il peut enchaîner soja, maïs, orge, puis semer une luzerne qui reste en place pendant trois ans afin de reposer le sol ou semer du soja deux ans de suite et réimplanter une prairie derrière pour se débarrasser des mauvaises herbes. La moitié en dérobé La moitié du soja est cultivée en dérobé. Derrière orge, maïs, féverole et une partie du soja, Nicolas sème un mélange de landsberg (trèfle, vesce et graminées), qu’il enrubanne fin avril-début mai, avant de travailler le sol et de semer le soja, en un passage combiné de herse rotative et de semoir. Le semis se fait sur sol réchauffé pour favoriser une levée rapide. « L’avantage de la culture en dérobé, c’est qu’elle offre un couvert végétal de la parcelle en hiver et qu’elle permet de récolter du fourrage. » Nicolas y voit également un atout par rapport à la maîtrise du salissement, mais il n’en fait pas une surface plus importante pour limiter la charge de travail au printemps. Sur l’autre moitié des surfaces, il sème aux alentours du 15 mai, après un labour réalisé « à l’entrée de l’hiver quand les conditions météo sont bonnes ». Il privilégie une densité de semis assez élevée de 680 000 grains/ha, compte tenu d’un taux de non-levée de 5 % et de 10 à 12 % de pertes au binage. Il arrose parfois au semis pour obtenir « la levée la plus régulière possible », ce qui constitue selon lui l’un des points clés de la culture. Selon la météo et la portance du sol, il effectue un désherbage à l’aveugle à la herse étrille 3 à 4 jours après semis. Équipé d’une bineuse 6 rangs avec caméra depuis 2020, il réalise au minimum trois binages, parfois couplés avec un passage de herse étrille deux jours plus tard. Cette stratégie lui permet de se débarrasser des chénopodes et des amarantes, principales mauvaises herbes rencontrées. En revanche, ni la morelle noire ni le datura, qui sont proscrits par son acheteur, ne lui posent de problème. S’il n’utilise aucune protection phytosanitaire, Nicolas ne se prive pas d’irriguer son soja, à raison de 30 mm apportés tous les 7 à 8 jours. Équipé d’enrouleurs, il réalise généralement 7 à 8 tours d’eau par saison. « Il faudrait arriver à ramener moins d’eau, mais plus régulièrement, tous les 3 à 4 jours car ici, les terres ne retiennent pas l’eau », dit-il, persuadé qu’il va falloir économiser l’eau et l’énergie dans les prochaines années. Lui qui irrigue toutes ses cultures, y compris les pâtures (entre 13 et 15 passages par saison), réfléchit à d’autres systèmes d’irrigation, mais ni la rampe, ni le pivot ne sont adaptés à la configuration de ses parcelles. Une meilleure gestion de l’eau lui permettrait aussi de gagner en rendement, pense-t-il. Pour l’instant, et depuis quelques années, il dépasse son objectif de rendement, qui est de 25 q/ha, et atteint sans difficulté 44 % de taux de protéines. En dehors de 2,5 t, qu’il trie et utilise comme semence ou en mélange avec de la féverole pour ses laitières, il livre l’intégralité de sa récolte à Taifun, qui le transforme en tofu dans son usine de Fribourg, en Allemagne. La ferme du Kastenwald est en contrat avec l’entreprise depuis 2000. « C’est hyper agréable de travailler de cette façon. Aujourd’hui, je connais déjà le prix de base auquel je vais être payé en octobre. » La rémunération tient compte du taux de protéines, de la date de livraison, mais aussi de la propreté de la récolte et du séchage. « Les choses sont claires, tout est résumé dans un fascicule d’une trentaine de pages », apprécie Nicolas. « Nous avons des exigences de qualité supérieures à d’autres acheteurs mais nous rémunérons la qualité de façon à être toujours intéressants pour les producteurs qui veulent des prix fixés à l’avance et des relations à long terme », précise Nicolas Carton, qui encadre les fournisseurs de soja alsaciens de Taifun sur le plan technique. L’entreprise ne recherche pas de nouveaux producteurs pour cette saison ni la prochaine. À l’avenir, tout dépendra de l’évolution de ses capacités de production. soja@taifun-tofu.de

Publié le 01/03/2022

Avec le retrait du Phosmet, les producteurs alsaciens de moutarde se voient privés d’un moyen de lutte contre les méligèthes. Les producteurs de colza ne sont pas impactés, pour l’instant.

La décision est tombée en décembre : le Phosmet, substance active utilisée en colza contre les coléoptères d’automne n’a pas été réapprouvé. Publié fin janvier, le règlement d’exécution qui officialise cette décision fixe au 1er mai au plus tard le retrait de l’Autorisation de mise sur le marché (AMM). Pour pouvoir commercialiser et utiliser les stocks restants, un délai est accordé jusqu’au 1er novembre 2022. Cette décision, bien qu’attendue depuis plusieurs mois, a fait réagir Terres Inovia, l’institut des huiles et des protéines végétales. « Dans le contexte récent d’implantations irrégulières ou tardives (sécheresse) auxquelles se rajoute une forte pression de coléoptères d’automne (grosse altise et charançon du bourgeon terminal) pouvant présenter un fort niveau de résistance aux pyréthrinoïdes, le Phosmet est devenu une substance pivot. Si dans une grande partie du territoire, les pyréthrinoïdes constituent encore un moyen de protection, la situation est beaucoup plus délicate dans les zones à forte résistance », indique Terres Inovia dans un communiqué. Qu’en est-il en Alsace, où le colza est une culture plutôt récente et assez peu développée ? « D’après les analyses de Terres Inovia, nous n’avons pas ou pas encore de résistance. C’est une chance », indique Fabienne Boizet-Noël, conseillère grandes cultures à la Chambre d’agriculture Alsace (CAA). De ce fait, le Phosmet n’est pas utilisé dans cette culture. En cas de besoin, précise la conseillère, les producteurs de colza ont recours aux pyréthrinoïdes. Ils devraient donc pouvoir continuer à le faire tant qu’aucune résistance ne se manifeste. En revanche, c’est dans la culture de moutarde que ce retrait pose problème. Le Phosmet y est utilisé pour lutter contre les méligèthes avant la floraison, indique Pierre Geist, conseiller spécialisé à la CAA. « Il est utilisé en cas de grosse pression de méligèthes, mais pas exclusivement. Les producteurs disposent d’autres produits mais certains arrivent aussi dans leur dernière année d’utilisation. On pensait se rabattre sur le Phosmet. Ce retrait va donc engendrer des difficultés », prévoit Pierre Geist. Les seuls insecticides restants sont Decis ou Karaté Zéon. Or, Karaté Zéon est déjà utilisé sur les moutardes semées au printemps contre la tenthrède de la rave, un insecte ravageur qui fait des dégâts dans la moutarde. L’utiliser aussi contre méligèthe risque de favoriser des résistances. Quant aux solutions alternatives, « on les cherche encore », assure le conseiller. En collaboration avec Planète Légumes, un essai a bien été tenté avec des produits utilisables contre l’altise sur choux, mais « il n’en est pas ressorti grand-chose ». « On n’a pas la solution », reconnaît Pierre Geist. Un risque d’abandon Les stratégies d’évitement pour lutter contre les méligèthes en colza ne seraient pas applicables en moutarde. « Ces stratégies, sur lesquelles travaille Terre Inovia, consistent à semer 5 % de variétés très précoces parmi des variétés classiques. Ces 5 % fleurissent plus tôt et attirent les méligèthes si bien qu’une fois que les autres variétés arrivent à floraison, il n’y a plus de risque pour la culture. En colza, cela marche relativement bien quand la pression est moyenne à faible. Mais en moutarde, l’écart entre niveaux de précocité est de trois jours, ce qui n’est pas suffisant pour ce type de stratégie », indique le conseiller. Vu le peu de solutions restantes, Pierre Geist craint d’ « arriver à une situation où on ne contrôlera plus rien car on ne change pas de mode d’action ». Ce qui pourrait faire renoncer certains producteurs de moutarde à cette culture, pourtant recherchée par la société Alélor. En plus de la moutarde blanche, implantée au printemps, quelques producteurs se sont lancés dans la moutarde brune, qui donne un condiment plus piquant que la moutarde douce d’Alsace commercialisée par le fabricant. La moutarde brune est semée fin septembre, un peu plus tard que le colza. Depuis l’an dernier, un agriculteur la cultive en bio. Les attaques d’altise et de charançon auxquelles il est confronté montrent à quel point il est difficile de se passer d’insecticide. « Les plantes étaient tellement affaiblies qu’elles ont eu beaucoup de mal à fleurir », rapporte Pierre Geist.

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