Dégustations vidéos en ligne
Quelles précautions pour entretenir l’émotion ?
Dégustations vidéos en ligne
Publié le 01/02/2021
La passivité devant les écrans est l’un des grands périls de notre siècle. Alors, forcément la dégustation en ligne n’est pas la meilleure condition pour transmettre des informations et faire vivre le vin. Comment s’y prendre ? Quelques explications avec Gabriel Lépousez, neuroscientifique.
Outre-Rhin, la dégustation en ligne est devenue la norme. En quelques mois, la filière des vins allemande a réussi à s’adapter pour tenir compte des exigences de distanciation. Le Deutsches Weininstitut a mis en ligne une liste impressionnante de domaines viticoles allemands proposant ces « dégustations digitales ». Les offres apparaissent aussi nombreuses qu’il y a de vignerons allemands. Du côté alsacien, les dégustations numériques ne sont pas encore légion. Toutefois, quelques vignerons s’y sont essayés comme le domaine Pierre et Frédéric Becht à Dorlisheim qui a proposé avant Noël quatre séances de dégustations commentées, en live sur Youtube. Les dégustateurs pouvaient au préalable commander les coffrets d’échantillons de dégustations, en vue des quatre thèmes abordés en live. Chaque coffret comprenait six flacons de 5 cl, pour déguster seul, ou de 10 cl pour déguster à deux, livrés directement. Rendez-vous était donné chaque vendredi à 18 h, où Frédéric Becht et Sophie assuraient l’animation en live. Dans cette même ligne, la plupart des négociations avec les agents d’importation ou de distribution se déroulent actuellement en format distancié avec une dégustation par Skype ou Zoom : le même vin est dégusté en live par le vendeur et l’acteur. Ce qui explique d’ailleurs le succès des échantillons conditionnés en Vinotte de Vinovae. Alterner commentaires et dégustation Cette solution propulsée par la crise sanitaire n’est pas sans inconvénient, qui plus est pour une expérience sensorielle comme la dégustation. « Je prends l’exemple de l’enfant : il voit un caillou, il le ramasse, le touche, le goûte, le manipule… Il voit ce même caillou à travers l’image, il ne peut rien faire de tout cela, il est juste spectateur », illustre le chercheur en neurosciences à l’Institut Pasteur, Gabriel Lépousez, également enseignant en œnologie à l’École du Nez – Jean Lenoir à Paris. L’hégémonie de l’écran pose d’ailleurs un grand défi à l’Éducation nationale : « Comment arriver à ce que les enfants persévèrent dans leur apprentissage et qu’ils ne restent pas passifs devant leur écran. Aujourd’hui les élèves ne prennent plus de note. » La même problématique se pose pour celui qui assiste à une dégustation par vidéo… La distanciation « est finalement extrêmement dérangeante pour la dégustation », estime Gabriel Lépousez, car le digital limite le flux d’informations et limite la transmission des émotions. Mais au-delà, l’écran monopolise l’attention… « Essayez de boire du vin en regardant la télé, c’est impossible car il se trouve que l’esprit est focalisé sur un espace réduit, à savoir l’écran. Et comme l’information n’est pas distribuée dans l’espace, forcément on a peur de perdre de fil. Du coup, on ne peut pas se focaliser sur la dégustation et en même temps se concentrer sur l’image qui oblige à être attentif. » Une première règle consisterait donc à alterner le commentaire vidéo et le temps consacré à la dégustation. Favoriser la mise en scène et l’interactivité Mais, face à une image d’ordinateur, « on est tout le temps dans la réaction et on n’est jamais dans l’action ». Dans ce cas, difficile pour un vigneron de transmettre des émotions face à des spectateurs enclins à la passivité. « Finalement, on se retrouve dans la problématique du metteur en scène qui, avec peu d’éléments dont il dispose - seulement l’écran -, cherche à transmettre de l’émotion, à reconditionner le spectateur, à lui permettre de se projeter dans l’univers qui lui est proposé. » Certaines émissions, comme le podcast La terre à boire, tentent néanmoins de compenser ce handicap, par exemple, avec un fond musical. « Il faut donc aller un peu plus loin, et un peu plus fort », car la dégustation virtuelle « limite le flux d’informations, et ne permet pas, par exemple, la lecture de toutes les expressions du visage du dégustateur ». Ceci pose d’autant plus de problème que « la valeur du terroir est multisensorielle », ajoute Gabriel Lépousez. Alors, fatalement, « cette valeur se dégrade quand on transmet l’information par l’image qui limite les perceptions. » La solution consiste alors à favoriser l’interactivité et à solliciter l’attention. On se retrouve ici face à la problématique de l’éducation nationale avec les écrans. D’où la préférence vers des outils vidéos interactifs comme Zoom, Skype, Messenger, plutôt que des chaînes internet telles que Youtube. Susciter des émotions : la voie ludique Une autre solution pour lutter contre la passivité de l’interlocuteur consiste à proposer des jeux. « Par nature, les gens sont joueurs. Ils aiment créer des interactions, explique Gabriel Lépousez. On peut donc proposer des expériences, par exemple déguster le même vin dans deux verres différents, proposer des exercices ludiques pour retrouver des vins » L’idée des jeux, c’est de « retrouver une partie des émotions et d’imprimer un message, des concepts, des différences par comparaison, qu’il est difficile de faire passer par un message vidéo unidirectionnel, non interactif. » Il souligne aussi l’intérêt des cours ou dégustations magistrales : « L’influence peut être bénéfique pour identifier des perceptions que nous n’avons pas vues. Et porter l’attention sur un aspect. Elle peut être constructive pour révéler différentes facettes du vin. » Mais cette version magistrale de l’enseignement n’est pas la mieux adaptée à un format distancié et virtuel, affirme-t-il. Reste que le vigneron est le seul conférencier à pouvoir « mettre en connexion le dégustateur avec la vigne, la roche, les fleurs, bref tous les indicateurs du terroir ». Le mieux pour l’interlocuteur par écran interposé serait, « de déguster le vin seul d’abord chez soi, puis en présence du vigneron. Il me paraît assez clair que pour apprécier le plus justement un vin, il faut le déguster dans plusieurs contextes différents. »












