Vigne

Angela et Ghislain

D’Amour et de schiste

Publié le 11/02/2021

À Albé, le domaine Moritz-Prado est un peu atypique dans le paysage viticole du secteur. Créé en 2018 à partir de rien, il est le fruit d’une histoire d’amour, née il y a douze ans, entre Angela Prado, la Colombienne de Bogotá, et Ghislain Moritz, l’Alsacien de Reichshoffen. Une aventure ambitieuse qui se matérialise aujourd’hui dans les vins de terroirs et de cépages produits sur les coteaux schisteux de ce village montagnard.

C’est une danse entre le soleil et la montagne, le feu et la pierre, la Colombie et l’Alsace. Une danse qui a démarré dans les ruelles romantiques de Montmartre et qui se poursuit aujourd’hui sur les coteaux schisteux de la petite commune d’Albé, au-dessus de Villé. Angela Prado vient de Bogotá, la capitale sud-américaine aux huit millions d’habitants. Ghislain Moritz est un enfant de Reichshoffen, au nord de Haguenau. Elle a 35 ans, il en a 36. En 2018, ils se sont lancés dans la grande aventure vigneronne en créant leur petit domaine de 5 ha en partant de rien. Moritz-Prado était né, sur les étiquettes du moins. Car, entre eux, le début de l’aventure remonte au 25 décembre 2009, à l’occasion d’un Noël entre amis à Paris. Elle étudiait l’économie à Rennes, lui revenait de la vallée du Douro, au Portugal, où il venait de terminer une expérience enrichissante d’œnologue dans un domaine viticole. « J’étais rentré en France pour repartir aussitôt en Roumanie où une nouvelle opportunité professionnelle s’offrait à moi en tant que maître de chai », se rappelle-t-il. Il ne le savait pas encore mais ce petit interlude parisien allait prendre un accent latin inattendu. « Nous avions un ami commun. Il a organisé cette fête, il nous a invités, on s’est rencontrés. » Ils ont causé, échangé, un peu rigolé. Sans aller plus loin. Ghislain était encore en couple lors de cette première rencontre. « Son histoire était intéressante mais je n’avais aucun intérêt à aller plus loin. Il est parti en Roumanie et je lui ai souhaité bon courage pour la suite », se remémore Angela. Un « soleil » venu de l’Ouest L’histoire aurait pu s’arrêter là, comme tant d’autres. Mais il était écrit quelque part que Bogotá et Reichshoffen devaient faire un (très) gros bout de chemin ensemble. Un mois après cette première rencontre, Ghislain revient à Paris. La discussion reprend avec un détail d’importance : il est à nouveau célibataire. « Là, il est devenu très intéressant », glisse Angela avec son regard rieur. La suite ? Une sorte de mélange entre Lost in Translation, La La Land et Amélie Poulain. « On a marché dans les rues de Paris, on est montés jusqu’à Montmartre, jusqu’à se perdre. On s’est spontanément mis à danser comme ça, sans réfléchir. » Ghislain le romantique oui, mais Ghislain l’Alsacien d’abord. Cette inoubliable virée piétonne dans les ruelles parisiennes se termine autour d’un bon Picon bière bien d’ici. Angela ne connaissait pas ce breuvage, elle adore. Pas de chichi, un bonheur simple autour d’une mousse aromatisée. « Ça, c’est carrément nous ! », lancent-ils en chœur. Et un état d’esprit : l’optimisme, la volonté d’aller de l’avant, la détermination. Pour Angela, c’est juste une évidence. « Mes parents ont vécu des choses difficiles, en Colombie. Alors, si tu as un toit, de quoi manger et une famille qui t’aime, tu te dis que tu n’as pas le droit de te plaindre. Et puis, comme me disait ma mère : un sourire, c’est gratuit. Alors, autant sourire ! » Ce trait de personnalité a particulièrement séduit Ghislain, lui-même très optimiste de nature : « Je préfère les gens joyeux et entraînants ! » Surtout avec un beau regard vert pétillant comme celui d’Angela. Douze ans après, Ghislain est toujours sous le charme. « La première fois que je l’ai vue, c’était en photo. J’ai été foudroyé par sa beauté. C’était un soleil venu de l’Ouest ! », admet-il. Pour Angela, l’effet « whaou » devant la beauté de son amoureux s’est conjugué avec sa grande capacité d’écoute. « La deuxième fois qu’on s’est vus, il s’est rappelé avec précision tout ce qu’on s’était dit la première fois, jusqu’aux noms des personnes de ma famille. C’est l’une de ses plus grandes qualités, encore aujourd’hui. » Cinq mois plus tard, une certitude : c’est elle/lui. Il la demande en mariage. Elle dit oui. Vulnérabilité et écoute Ghislain retourne en Roumanie, laissant Angela terminer ses études en France. Après un an passé à distance, elle le rejoint là-bas. Après Bogotá, Rennes et Paris, direction le Judetul Vâlcea, au cœur de la campagne roumaine, pour participer à la « renaissance » du domaine Avincis. Elle est embauchée pour s’occuper du marketing, sans en avoir fait auparavant. « Pour me faire venir, les propriétaires ont eu la bonne démarche de m’inclure dans le projet », explique-t-elle. Mais la transition est difficile pour elle. « À la base, je suis une maxi-citadine. À aucun moment, je ne m’imaginais aller vivre un jour à la campagne. » Et quelle campagne : la capitale, Bucarest, est à 200 kilomètres, le premier village est à 10 kilomètres. « Pour qu’une Colombienne, qui rêvait de vivre à Paris, accepte d’aller au fin fond de la Roumanie, il faut être sacrément amoureuse quand même… » Sur place, ses sentiments sont mis à rude épreuve. Très loin de sa famille, loin de la ville, le moral d’Angela en prend un coup. Elle vit des moments « obscurs », son ego en prend un coup. Elle qui se voyait faire carrière dans l’économie, la gestion et les relations internationales se retrouve à être la « femme de » pour certaines personnes. En face, Ghislain entend, écoute, comprend. « J’étais sur mon petit nuage tandis qu’elle était triste. Il fallait trouver une solution qui nous permette d’aller de l’avant. C’est une épreuve qui nous a fait grandir et qui a fait évoluer notre dynamique de couple. On est devenus plus forts pour la suite », relève le jeune vigneron. À ce moment-là, Angela s’inscrit à un master en commerce international vins et spiritueux à Dijon. Pendant un an et demi, elle se forme, elle apprend… et retrouve Paris une fois par mois. « Je reprenais une bouffée de CO2 », s’amuse-t-elle encore aujourd’hui. L’Alsace, sinon rien Dès le début, cette expérience roumaine devait être temporaire. « On s’est dit : OK, on y va ensemble, mais ensuite, on monte notre propre projet. » En juillet 2017, ils reviennent en Alsace chez les parents de Ghislain avec leur premier fils Mathis, des idées plein la tête et beaucoup de bonne volonté. Ils auraient pu choisir un autre vignoble où s’installer, mais l’Alsace a toujours été la seule et unique option à leurs yeux. « Déjà, j’ai de la famille ici. Et puis, il y a la richesse du terroir, des cépages… », justifie Ghislain. Manque l’élément essentiel : le foncier. Quand on n’est pas du milieu, surtout en Alsace, mettre la main sur des parcelles de vigne n’est pas la chose la plus aisée. Sauf quand le destin fait bien les choses. À force de passer des coups de fil et de frapper à des portes, leur horizon s’éclaire. Le viticulteur Gilbert Beck souhaite se délester de ses cinq hectares situés à 500 mètres d’altitude, au-dessus d’Albé. Dans le même temps, ils font la connaissance de Pierre Sperry et son épouse, leurs « anges gardiens », vignerons retraités à Bleinschwiller, qui acceptent de leur louer leur cave pour vinifier leurs vins. Le projet Moritz-Prado peut enfin démarrer, non sans quelques réserves d’Angela qui souhaitait plutôt s’installer le long de la Route des vins. Ses doutes sont rapidement levés lorsqu’ils s’installent dans l’appartement situé au-dessus de l’ancienne école d’Albé. « Quand on est arrivés dans le village, les gens étaient délicieux avec nous, contents de voir des jeunes arriver et s’installer pour durer. » Le bonheur en famille… et à deux Depuis, la famille s’est agrandie avec l’arrivée d’Elias, et le domaine Moritz-Prado est sorti petit à petit de l’anonymat. La première récolte 2018 démarre fort autour d’un super millésime ; 30 000 bouteilles sont produites autour de dix vins différents. Ils fidélisent leurs premiers clients : un tiers de particuliers, un tiers de restaurateurs et un tiers à l’export. Ils passent en bio en 2019 avant d’évoluer vers la biodynamie en 2020 et leurs premières expérimentations en vins nature. La crise du Covid-19 interrompt ce bel élan. Comme pour de nombreux confrères vignerons, l’année est difficile. Mais ils tiennent bon et gardent la foi dans leur projet. « Si on reste dans la peur, on ne fait rien de toute manière », observent-ils. Toujours regarder devant soi, avec le sourire. Un avenir qui se matérialisera bientôt dans leur propre cave - et maison - qui doit prochainement sortir de terre à Albé. Grandir oui, mais à taille humaine. « Cinq hectares, ça nous suffit. On ne court pas après la quantité, du moment que l’entreprise est rentable. » Pas question de faire l’impasse sur le bonheur familial et, quand ils ont un peu de temps pour eux, sur le plaisir d’un rendez-vous en tête-à-tête. « Sur une année, cela doit désormais se compter sur les doigts d’une main. C’est quand on fait des salons en France ou à l’étranger qu’on en profite le plus pour se retrouver tous les deux. Ça reste dans le cadre du travail, c’est vrai. Mais vu qu’on prend du plaisir à ce que l’on fait, ce n’est que du positif au final ! »       La saison de #taille a officiellement commencé chez @maisonmoritzprado Pour nous donner bonne conscience, on s'est... Publiée par Maison Moritz Prado - Vins d'Alsace sur Dimanche 27 décembre 2020    

Cave des hospices de Strasbourg

Une sélection en trois temps

Publié le 07/02/2021

À la cave des hospices de Strasbourg, la nouvelle promotion est arrivée. Les vins ont été sélectionnés lors de trois dégustations distinctes pour tenir compte des contraintes sanitaires.

Habituellement, la sélection des vins admis à séjourner dans la cave des hospices de Strasbourg réunit une centaine de personnes, dont les membres de la société civile d’intérêt collectif agricole (Sica) et leurs invités. Cette année, pas question de rassembler 100 personnes sur un même site. En raison des contraintes liées à la crise sanitaire, la dégustation a été scindée en trois séances distinctes. La première a eu lieu le 20 janvier à la cave des hospices de Strasbourg, les suivantes à Dambach-la-Ville et à Vœgtlinshoffen, les 21 et 22 janvier. L’objectif de ces séances, a rappelé Xavier Muller, président de la Sica Chais des hospices de Strasbourg depuis quelques mois, était de choisir les vins les plus aptes à un élevage en tonneau. À charge pour les dégustateurs d’apprécier le potentiel d’évolution de ces « bébés vins » non filtrés susceptibles de passer six mois sur lies, bien à l’abri sous les voûtes de la cave historique. « Fin février, la cave doit être pleine », a signalé Xavier Muller, précisant que des dates de vendanges toujours plus précoces obligent à réaliser la mise en bouteilles en juillet. Deux séances sont d’ores et déjà programmées début et fin juillet pour mettre en bouteilles les 762 hl du millésime 2020, provenant de 19 maisons différentes. Des tonneaux sont libres Cette année, les volumes sont moins importants que l’an passé, en raison du départ à la retraite d’un vigneron et du retrait de deux maisons de vins, la maison Klipfel, à Barr, et la coopérative Wolfberger. Ces défections libèrent plusieurs tonneaux, soit un peu plus de 200 hl sur les 1 200 hl de capacité de la cave. D’où l’appel lancé par Xavier Muller aux participants présents : « Si vous connaissez des vignerons intéressés pour élever des vins dans ce magnifique endroit, n’hésitez pas à nous les adresser. » L’entrée de nouveaux adhérents se fait par cooptation. À ce jour, la cave des hospices de Strasbourg héberge des vins de toutes les familles professionnelles (vignerons indépendants, négoce, coopération). « C’est un lieu magique qui rassemble la totalité du vignoble, de Cleebourg jusqu’à Thann », se réjouit le président de la Sica, qui met en avant la richesse des échanges au sein de ce collectif, que ce soit lors des dégustations ou des événements liés à la promotion des vins. Présent à la dégustation de sélection, Michaël Galy, directeur général des hôpitaux universitaires de Strasbourg, a fait part de son attachement à ce « lieu chargé d’histoire » qu’est la cave des hospices de Strasbourg. Celle-ci est très connue du monde hospitalier, comme celles des hôpitaux de Dijon et de Lyon. Précédemment en poste dans d’autres régions viticoles, Michaël Galy, qui a pris ses fonctions en septembre dernier, sera attentif à ce que « cette cave, qui rend service aux viticulteurs, continue à produire une part de rêve », a-t-il promis.

Vitiforesterie à Ammerschwihr

Freestyles et en équilibre

Publié le 06/02/2021

Les Funambules à Ammerschwihr réunissent les jeunes vignerons de trois domaines viticoles. Ils ont décidé de pratiquer la vitiforesterie en plantant des arbres dans leurs parcelles et ne s’interdisent pas de commercialiser des bières et des boissons fermentées à base de raisins et de jus de pommes. Récit d’un engagement total.

Étonnante nouvelle génération de vignerons ! Ils sont nés avec internet et depuis 20 ans, n’ont jamais connu l’appellation des vins d’Alsace au mieux de sa forme, tant d’ailleurs au plan économique que politique. Comme pour les étudiants victimes des confinements, ils ont le sentiment que le « modèle de société ne (leur) fait pas de cadeaux ». Alors, cette nouvelle génération de vignerons imagine l’appellation des vins d’Alsace autrement, une autre viticulture et même un autre type de mise en marché tel que les Amap. Elle goûte les vins et communique autrement. Elle s’informe également autrement avec de nouveaux référentiels techniques : ils s’appellent Ver de terre production, La belle vigne… dont les propos sont très éloignés de l’agronomie classique. Une clientèle entre deux mondes Ils sont quatre jeunes à Ammerschwihr : Gilles et Suzy Thomas, Guillaume Schneider et Cyril Heitzmann. Tous, fils ou filles de viticulteurs, ils ont décidé de se constituer en Gaec. Depuis deux ans, ils fignolent la partie statutaire, restructurent la dizaine d’ha de vignes dont ils disposent, et se préparent au grand lancement des Funambules dont les premières quilles devraient arriver sur la piste ce printemps. Mais au fait : pourquoi les Funambules ? La réponse tombe sous le sens. Plutôt que des vins sucrés, concentrés, opulents, leur idée est de proposer des vins de grande buvabilité, équilibrés… La conséquence, c’est une révision fondamentale de leur œnologie : ils ne pratiquent pas d’œnologie additive et un minimum d’œnologie corrective. Les vins se préparent en réalité à la vigne. Comme nombre de nouveaux venus sur la place, ils délèguent une partie de leur chai à la macération, une autre à l’élevage. Car « tous nos vins contiennent 20 % de macération minimum. 100 % de macération c’est un style particulier, tous nos clients ne le comprendraient pas ». Néanmoins, les pressurages directs sont de plus en plus longs, « on reste sur un style grand public avec une recherche d’accessibilité universelle, et nous avons encore une clientèle héritée, en recherche de gewurtz sucrés. On est entre deux mondes… » Ne pas se cantonner au vin Rappelons que, comparé à du pressurage direct, les macérations font porter le taux de matières minérales d’un vin, de 1 gramme/l à 4 grammes/l. Sans doute les 4 g/l de sels minéraux améliorent la buvabilité. Un effet minéralité compris de longue date des brasseurs qui adaptent la salinité de leurs eaux de brassage à la charge organique finale de la bière. D’ailleurs, et c’est là un trait de caractère de cette nouvelle génération, les Funambules ne comptent pas se cantonner au vin. Ils élaborent de la bière en amateur mais pourraient envisager d’en commercialiser. Et déjà proposent-ils une boisson fermentée à base de raisins tirés de leurs vignes, et de jus de pommes. « À 8 € la quille, c’est parti tout de suite ! » D’où proviendront les pommes ? Nos équilibristes d’Ammerschwihr sont en train de planter à tout va des centaines d’arbres dans leurs vignes. 250 cette année, sans doute plus à l’avenir. Avec des fruitiers, bien sûr. « On tente des vins fruits pomme raisin, poire raisin. Et on compte sur les trognes pour apporter du carbone. » Pas de vignes sans arbres Le carbone est la réflexion angulaire de leur démarche axée sur la résilience. Ils ne conçoivent pas une plantation de jeune vigne sans arbres. Pour l’instant, les couverts sont semés à la volée et simplement hersés. Ils laissent pousser le couvert « le plus haut possible, et ne roulent qu’une fois l’herbe montée à graine ». Ce qui pose forcément la question du regard social : « On a eu des grosses discussions avec les parents. Maintenant, c’est passé ». Mais, expliquent-ils, « on se rend compte que certaines parcelles ne supportent pas l’herbe, comme sur le Schlossberg et le Mambourg. » L’option qui est prise est alors celle du paillage jusqu’à 40 cm d’épaisseur : « Même en plein sud et en pleine canicule, l’humidité au sol est préservée. » Certains pourraient y voir un risque de faim d’azote. Mais, conformément aux principes d’autofertilité développés par Konrad Schreiber, Marcel Bouché, François Mulet, il n’en est rien (lire encadré). « La paille ça ne coûte pas cher. Le Schlossberg est paillé depuis 2014, nous n’avons jamais eu de faim d’azote mais nous n’enfouissons jamais la paille. Et, depuis, nous avons des super cuvées. » Côté taille de la vigne, là encore, les Funambules ont révisé leur méthode. « On ne pré-taille pas, on ne rogne plus. Les nouvelles plantations sont arquées plus bas, on a donc une tête de saule plus basse, de manière à ce que le sarment soit attaché sur le premier fil. Et nous évoluons de la taille Poussard vers la taille douce qui garantit selon nous une meilleure étanchéité. Sur le principe on coupe les sarments mais en laissant un nœud de manière à profiter un peu des réserves du bois. À ce stade, tout passé en fil releveur ce qui évite un passage de tracteur. » Les premiers vins des Funambules sortiront ce printemps.

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