Vigne

Publié le 10/10/2022

À Obernai, la distillerie Lehmann a construit sa réputation sur les eaux-de-vie de fruits. Depuis plus de 20 ans, elle élabore aussi des whiskys. Plus qu’une diversification, ceux-ci représentent désormais la moitié de son activité.

En ce premier mardi d’octobre, des effluves maltées se dégagent d’un des alambics en cuivre de la distillerie Lehmann. Spécialisée dans les eaux-de-vie de fruits, la plus ancienne distillerie artisanale d’Alsace élabore aussi des whiskys depuis les années 2000. Yves Lehmann, maître-distillateur, a lancé son premier single malt 15 ans avant la reconnaissance de l’indication géographique protégée (IGP) whisky d’Alsace. Depuis, les barriques en bois se multiplient dans le chai de la distillerie, où vieillissent les whiskys élaborés à partir des moûts des brasseries partenaires. Qu’il s’agisse des eaux-de-vie de fruits ou des spiritueux, tout repose sur « un savoir-faire rare et ancestral », la distillation, précise Florent Lehmann, qui a rejoint son père dans l’entreprise après cinq ans passés comme ingénieur dans la sous-traitance automobile en Asie. Ce savoir-faire est attesté par de nombreuses médailles obtenues au Concours général agricole de Paris depuis 30 ans. Il a valu à la distillerie obernoise d’être labellisée Entreprise du patrimoine vivant. Pour les eaux-de-vie de fruits, la famille Lehmann s’approvisionne auprès de producteurs locaux dans un rayon d’une vingtaine de kilomètres autour d’Obernai : essentiellement des particuliers qui entretiennent leurs vergers et participent au maintien des ceintures vertes et de la biodiversité autour des villages. « Nous sommes très exigeants sur la maturité des fruits », pose Florent. Leur laisser le temps de mûrir, c’est leur permettre de développer la plénitude de leurs arômes qui s’exprimera plus tard dans les eaux-de-vie. La distillerie complète ses apports avec les fruits d’arboriculteurs professionnels. Avec la disparition des vergers familiaux, leur part pourrait augmenter dans les années à venir. « Nos apports diffèrent chaque année : il faut composer avec la nature. Les gelées tardives peuvent impacter certains arbres. Cette année, par exemple, nous n’avons pas rentré de cerises. » Les maladies et les ravageurs provoquent aussi des dégâts. « On a toujours un peu de stock, ce qui nous permet d’avoir une qualité de produits stable », se rassure le trentenaire. Des classiques et des raretés La distillerie Lehmann produit plus de 40 références d’eaux-de-vie différentes, dont quatre sous IGP (framboise, mirabelle, kirsch et quetsche d’Alsace) et une sous appellation d’origine protégée (marc de gewurztraminer d’Alsace). Sa gamme inclut des classiques mais aussi des raretés telles que la gentiane, le cédrat, le céleri, la prunelle sauvage, le sureau ou le sorbier des oiseleurs, plutôt en perte de vitesse mais qui contribuent à cette variété qui fait l’identité de la distillerie. Les fruits sont d’abord écrasés dans un malaxeur et mis en cuve où ils fermentent sans adjonction de sucre ou d’intrant. Les baies (framboise et mûre notamment), comme les plantes, les racines et les fleurs, qui ne contiennent pas de sucre, macèrent dans une eau-de-vie de vin de quelques jours à quelques mois. Commence alors le travail du distillateur qui consiste à extraire l’alcool chargé en arômes au moyen d’un alambic : deux chauffes successives permettent d’éliminer les composants indésirables pour ne garder que « le cœur de chauffe », le plus apte au vieillissement. Les eaux-de-vie de fruits s’affinent jusqu’à plusieurs années dans des cuves inox ou des dames-jeannes en verre. Seule la prune a le droit de vieillir dans des fûts en bois qui lui donneront sa belle couleur ambrée. Les whiskys, quant à eux, demandent un savant travail d’assemblage. Jongler avec des signatures aromatiques différentes, liées à la provenance de l’orge maltée, avec des temps de vieillissement et des contenants d’origine variée demande une expertise que la distillerie obernoise a acquise au fil du temps. « Contrairement aux eaux-de-vie, nous recherchons une interaction entre le contenant et le contenu. Le bois apporte un goût, une coloration, il est imprégné d’une vie précédente », explique Florent. Pour le vieillissement de ses Elsass whiskys, qui dure trois ans minimum selon les règles de l’IGP, la distillerie Lehmann n’utilise pas de fûts neufs, mais des fûts de 3e ou 4e vin de Pessac-Leognan, Sauternes ou Cognac. « Nous avons fait des tests avec plein de vins différents. C’est notre terrain de jeu », sourit le distillateur, qui annonce la sortie prochaine d’un whisky vieilli en fût de vin d’Alsace. « Le whisky est rentré dans les modes de consommation depuis quelques années, constate Florent. Les gens deviennent de plus en plus connaisseurs et ouverts à d’autres provenances que l’Écosse, l’Irlande, les États-Unis et le Japon. » En France, d’autres producteurs s’engouffrent dans ce créneau. Il n’y voit pas une concurrence, mais plutôt une complémentarité qui permet de peser plus fortement sur le marché. « Il a fallu beaucoup d’acteurs pour que le whisky d’Écosse ou le gin anglais se développent. C’est pareil pour le whisky français », analyse Florent. La situation est bien différente pour les eaux-de-vie de fruit dont la consommation a énormément reculé en dehors de l’Alsace. « Il y a un gros travail d’éducation à faire pour sortir de l’image d’un produit vieillot qui arrache, donne mal à la tête ou qu’il faut charger en sucre pour le rendre buvable », estime le trentenaire. Aidé d’un commercial qui sillonne la France, il démarche cavistes, restaurateurs et bars à cocktails. « À nous d’être créatifs pour redonner envie de consommer ces produits nobles. »

Vignerons indépendants d’Alsace (Synvira)

Millésime 2022 : « Plus de peur que de mal »

Publié le 08/10/2022

Les vignerons indépendants d’Alsace tirent un bilan plutôt positif de la récolte 2022 qui s’achève. En dehors des secteurs touchés par la sécheresse ou la grêle, elle se révèle plus abondante que prévu et de qualité.

Président du syndicat des vignerons indépendants d’Alsace (Synvira), Francis Backert ne cache pas son soulagement : « Plus de peur que de mal », dit-il à propos de la récolte 2022, dont le plus gros est à présent rentré. La sécheresse estivale avait fait craindre une deuxième année maigre consécutive : pendant la deuxième quinzaine d’août, les prévisions étaient tombées à 800 000 hl - à peine plus que le millésime 2021. Elles semblent ne pas se vérifier : « On fera certainement 900 000 hl. Les plus optimistes parlent même 950 000 hl, ce qui correspond à un rendement de 61 hl/ha. » Explication : les petites pluies de la fin août, même si elles sont tombées de manière inégale, « ont fait énormément de bien. La vigne s’est mise à reverdir ». L’aoûtement des bois et la mise en réserve, qui conditionnent la récolte suivante, devraient être corrects, en déduit Francis Backert, qui s’exprimait le 29 septembre à Dorlisheim, lors d’une conférence de presse. Ceux qui, comme lui, ont coupé des raisins pour sauver la vigne ont fait « un sacrifice utile », juge-t-il. Toutefois, la situation varie selon les secteurs : ceux qui se caractérisent par des terres profondes et ont été bien arrosés font le plein du rendement avec, de surcroît, une très belle qualité. Ailleurs, tout dépend : du côté de Châtenois et Scherwiller, et d’une manière générale sur les terroirs granitiques comme le Brand ou le Frankstein, les vignes ont souffert de la sécheresse. Du côté d’Ottrott, la grêle est tombée à deux reprises et a fait des dégâts conséquents, rapporte Catherine Schmitt, vice-présidente du Synvira. Elle prévoit une récolte en rouge amputée de moitié sur son domaine. Pierre Bernhard, également vice-président du syndicat, constate que certains cépages ont mieux résisté à la sécheresse que d’autres. C’est le cas des pinots, pinot noir et chardonnay en particulier, dès lors qu’ils sont enracinés suffisamment profondément. Pinot noir : identifier les terroirs propices « Avec le pinot noir et le chardonnay, on se rapproche de l’encépagement bourguignon », relève Francis Backert qui voit se dessiner des ressemblances entre les deux vignobles « d’ici quelques décennies » en cas de changement de l’encépagement actuel. Comme d’autres professionnels, il croit dans les possibilités de développement du pinot noir en Alsace, « un cépage qu’on peut récolter à la maturité que l’on veut, entre 12° et 14,5 ° ». Le chardonnay, quant à lui, est « mondialement demandé ». Pas question, pour autant, de planter du pinot noir n’importe où. « Si l’on veut des pinots noirs de grande expression, il faut identifier les terroirs propices. C’est un défi pour les années à venir. » Il faudra aussi adapter les porte-greffes pour qu’ils résistent davantage à la sécheresse. Les choix sont d’autant plus difficiles que le changement climatique est rapide, observe pour sa part Pierre Bernhard. Même si les chiffres de la récolte 2022 restent à confirmer, les premières perspectives sont cohérentes par rapport au niveau des mises en marché : sur 12 mois glissants, celles-ci s’établissent à 986 000 hl à fin août. « On va continuer à puiser dans nos stocks de manière raisonnée », se réjouit le président du Synvira, qui espère un retour pérenne à une situation de marché équilibrée. Les stocks actuels, de l’ordre de 20 mois pour les alsaces génériques et 27 mois pour les crémants, traduisent selon lui « une situation saine » qui met les vignerons indépendants à l’abri d’éventuelles pénuries.

Publié le 15/09/2022

Les viticulteurs alsaciens n’ont souvent pas attendu le feu vert officiel pour récolter les fruits de leur année de travail. La qualité est au rendez-vous, la quantité plus ou moins selon les secteurs.

Josiane Griss, vigneronne récoltante, 8,5 ha à Ammerschwihr. Les premiers coups de sécateurs ont retenti dès le 31 août. La récolte pour les vins tranquilles a suivi le 5 septembre. Au 12 septembre, le domaine avait rentré la moitié de son parcellaire. « Les pinots auxerrois titraient à 12°, les pinots blancs à 10,5°. Il ne fallait donc pas tarder. Aujourd’hui, les pinots gris et les pinots noirs sont à 14°. Ces cépages sont particulièrement beaux cette année. Dans l’ensemble, tous les raisins sont sains et plutôt jolis. Il manquera peut-être un peu d’acidité. La coupe est plus facile que l’an passé parce qu’il n’y a pas de tri à faire. On essaie de commencer tôt le matin pour ne pas vendanger lorsqu’il fait trop chaud et pour apporter les raisins frais au pressoir ». Pour Josiane, la principale conséquence de l’été chaud est l’envolée des degrés. « Le secteur en bas d’Ammerschwihr a souffert de la sécheresse. Ces mêmes parcelles avaient été touchées par la grêle en août, mais ce ne sont pas celles qui produisent le plus habituellement, donc rien de dramatique ». La viticultrice prévoit le rendement d’une année classique pour son exploitation bio, autour de 50 hl/ha. Philippe Steiner, vigneron récoltant à Herrlisheim, 10 ha à Herrlisheim, Hattstatt, Obermorschwihr et Riquewihr. « Même si nous aurions pu débuter plus tôt, nous avons décidé de commencer à vendanger au 1er septembre pour plus de facilité administrative. Les chardonnays affichaient 11,1° et les pinots auxerrois 10,9°. Après trois jours de « pause », on s’est attaqué aux auxerrois (12°), pinots gris (13,5°) et pinots noirs (13,5°). Notre terroir, majoritairement argilo-marno-calcaire avec un peu de lœss, a bien résisté au manque d’eau. Seules les jeunes parcelles de moins de cinq ans ont souffert. On a décidé de ne pas effeuiller cette année et on a bien fait. On a évité l’échaudage. J’ai broyé le couvert (seigle, moutarde, sainfoin, phacélie) assez tardivement cette année, fin avril-début mai, peut-être que cela a aussi permis de garder l’humidité du sol. Les raisins sont de bonne qualité. Je pense que nous arriverons au rendement autorisé. C’est un millésime particulier comme a pu l’être celui de 2003, à la différence qu’il sera possible d’acidifier si nécessaire. Ça pourrait être un levier intéressant ». La machine à vendanger sera utilisée sur un quart de la surface, comme tous les ans, dans les parcelles les plus adaptées de riesling, auxerrois et gewurztraminer.         Belle matière, belle concentration Clément Fend, vigneron-récoltant à Marlenheim, 7 ha dont 6 ha en production biologique. Il a démarré avec les pinots blancs et les chardonnays destinés au crémant le 31 août. Un début de récolte avec « pas trop de quantité, mais de beaux raisins, une belle matière, une belle concentration ». Il n’a pas eu à déplorer de pourriture cette année, et les richesses en sucres qui déterminent le degré alcoolique, « étaient juste bien ». De ce fait, les vins devraient être équilibrés, estime le vigneron. Quelques jeunes parcelles de riesling ont « un peu souffert de la sécheresse. À Marlenheim, on a tout de même un peu d’argile dans les sols donc ça préserve l’eau pendant un certain temps, au moins dans les vieilles vignes qui sont suffisamment enracinées en profondeur ». Des observations à confirmer puisqu’au 13 septembre, si presque tous les cépages destinés aux vins tranquilles étaient rentrés - auxerrois, pinot noir, pinot gris et gewurztraminer - le riesling ne l’était pas. Clément vendange prioritairement à la main ce qu’il met en bouteilles. « Mais je m’autorise la machine à vendanger pour le vrac si la qualité le permet ou si la météo m’oblige à rentrer les raisins rapidement. » Avec la chaleur, lui et ses huit vendangeurs ont préféré récolter dès 7 h du matin et écourter le travail l’après-midi, pour préserver la qualité du raisin. Le vigneron est équipé d’un groupe froid qui lui permet de réfrigérer les jus dès la sortie du pressoir. Acquis il y a une dizaine d’années, cet équipement a une nouvelle fois fait la preuve de son utilité. Ce millésime chaud devrait réussir aux pinots noirs, se réjouit Clément, qui croit très fort dans l’avenir de ce cépage en Alsace. Il en cultive près de 2 ha et il espère sa reconnaissance prochaine en grand cru sur le Steinklotz de Marlenheim. Clarisse Salomon, coopératrice à la cave du Roi Dagobert à Scharrachbergheim-Irmstett, 6 ha. Elle a commencé les vendanges le 31 août avec les pinots blancs, pinots gris et auxerrois destinés au crémant. Avec son équipe, constituée de jeunes retraités avec qui elle partage la passion de la course à pied, elle a rentré « de beaux raisins, dans un état sanitaire satisfaisant ». La veille, 40 mm de pluie étaient tombés sur le village et même 60 mm à Balbronn, un village voisin. Une pluie « bénéfique pour la récolte et pour la mise en réserve l’an prochain », se réjouit la viticultrice. Ces précipitations, et celles tombées depuis, lui ont permis de remplir ses objectifs en termes de quantité, ce qui n’était pas du tout acquis au vu de la sécheresse estivale. La viticultrice se base sur les plannings de la coopérative et sur la météo pour décider de l’avancement de la récolte, alternant vendange mécanique et vendange manuelle. En début de semaine, ce sont les auxerrois pour les vins tranquilles, puis les pinots noirs qui ont été récoltés. Ces derniers, destinés à une cuvée haut de gamme de la cave, ont été vendangés manuellement. « On a fait un peu de tri mais c’était correct », juge la viticultrice qui constate tout de même des baies brûlées, voire ratatinées par le soleil. « En 2003, on a eu le même souci, mais on a quand même fait de très beaux pinots noirs », relativise-t-elle.

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