Vie professionnelle

Louis, invité surprise

Tant qu’il s’agit d’animaux

Publié le 07/01/2021

Louis ne grandit pas sur une ferme, mais c’est tout comme. Dès qu’il n’a pas école, il enfourche son vélo et traverse le village de Jebsheim jusqu’au Gaec Malaitis. Entre la famille Ritzenthaler, éleveuse de vaches laitières, et l’enfant de 9 ans, une amitié s’est créée et une vocation est née.

« Allez, viens Louis ! Nous allons chercher Bébé Rose pour la promener », propose Charlotte Feuerbach, salariée au Gaec Malaitis, à Louis Petitberghien. Ce sera la première mission du garçon pour ce samedi après-midi. Une mission avec un enjeu important à la clé, car Charlotte et les autres exploitants de la ferme ont prévu d’inscrire Louis au prochain concours du festival de l’élevage de Brumath. « Tu la tiens fort au niveau du collier et tu tires pour la faire avancer », indique la jeune fille de 25 ans. L’enfant se lance et parvient doucement jusqu’à la cour d’entrée. La génisse de six mois n’a pas vraiment envie de marcher droit. « Comme tu as tout dans le bras, dès qu’elle avance trop vite, tu serres », lui conseille Alfred Ritzenthaler, dit Freddy, en s’approchant de Louis pour corriger sa position. « Je n’ai pas peur mais je suis un peu stressé », rétorque ce petit brun de 9 ans. « Une confiance réciproque va s’installer entre la génisse et toi », l’encourage le gérant de l’exploitation. Le duo repart, avec plus d’aisance. Dans le marron de ses yeux, l’espoir jaillit. Ça y est, avec sa compagne à la panse en poire, Louis se projette sur le ring, concourant dans la catégorie « jeune présentateur »… Jusqu’à ce que Freddy s’écrie, en rigolant : « Attention, ne rentre pas dans la voiture ! » Fin de la rêverie. Du labour au soin des vaches Quelle belle ambiance règne au sein de cette drôle de famille agricole. « Louis, c’est P’tit Louis », déclare Charlotte qui connaît l’enfant depuis trois ans et qui l’a pris sous son aile. « C’est mon grand-père, un ami de Freddy, qui m’a amené ici pour la première fois, quand j’étais encore dans le couffin », raconte Louis. Il passe désormais ses mercredis, samedis et vacances sur cette ferme aux 120 vaches laitières. Il a même hérité des combinaisons que les garçons Ritzenthaler, Yves et Lucas, portaient petits. « Je sais que je ne vais jamais m’ennuyer quand je viens ici », confirme ce dernier, incollable sur le cycle de la vache. Avec l’équipe du Gaec, il apprend aussi à raboter les sabots, à détecter les dermatites, à presser la paille. Il se familiarise avec le labour, la moisson et l’ensilage. Des bons souvenirs, surtout quand les journées d’été se terminent dans la piscine. Et puis, il y a les mauvais souvenirs. Comme ce jour, où Louis a voulu soigner une vache atteinte d’une fièvre de lait. « On lui a donné de l’eau par un gros tuyau qui atteignait son ventre. J’ai pompé et repompé », se souvient l’enfant. En vain, la bête a succombé d’un AVC une semaine plus tard. « Louis était tellement triste, il y avait mis tout son cœur, regrette Charlotte, mais il a compris que cela pouvait arriver. » Éleveur sans aucun doute Malgré cette mésaventure, son envie de devenir agriculteur reste intacte. « Et les contraintes du métier, de devoir être présents tous les jours, ne m’inquiètent pas. J’aime être dehors tout le temps, et l’agriculture est un métier important, qui sert à nourrir ou à nous vêtir, avec la laine », pense le garçon. « Voilà quelques années, nous étions une trentaine d’éleveurs à Jebsheim, nous ne sommes plus que deux, donc c’est bien qu’un jeune s’intéresse autant à notre activité, ça nous fait plaisir », remarque Freddy. L’agriculteur a de quoi se réjouir car Louis est déterminé à s’installer, justement, dans le village. « J’ai déjà repéré où mettre le hangar », assure ce garçon, si spontané, dès qu’il parle de sa passion. En tant qu’éleveur, bien sûr. De quoi ? Il ne sait pas encore. De chèvres peut-être. Pourquoi ? « Parce qu’il n’y en a pas beaucoup », répond l’enfant, un peu vague. « Parce que son amoureuse le voudrait », murmure Charlotte, les yeux malicieux. Une raison tout à l’honneur de ce visionnaire. « Avec mon copain qui a 12 ans - le frère de l’amoureuse, notons au passage -, nous pensons créer une Cuma, parce que son papa a déjà des tracteurs. Nous allons bientôt dessiner les plans », détaille Louis. P’tit Louis a une autre volonté : poursuivre sa scolarité à la Maison familiale rurale de Ramonchamp, pour y apprendre l’élevage de lapins, après le collège ou, peut-être, dès la fin de la 4e. « Dès cette année, j’ai prévu d’installer des clapiers dans la grange que mon papa est en train de retaper, dans la cour de notre maison. J’ai déjà demandé au voisin d’en face de m’en donner », avoue Louis. Et le futur agriculteur est au point sur la méthode. Son parrain, ouvrier agricole, et son papi, qui a une mini-ferme chez lui, lui ont tout expliqué. « Il faut procéder logiquement, commence l’enfant, décidément surprenant. J’aurai un mâle et six femelles. Comme il vaut mieux mélanger les races, je prendrai un lapin papillon et d’autres races. » Les qualités d’un grand « Quand il a quelque chose dans la tête, c’est vrai qu’il n’en démord pas », constate Fanny, la maman de Louis. « Si on ne le freinait pas un peu, notre jardin ressemblerait déjà à l’arche de Noé », renchérit Vincent, le papa, un sourire en coin. Ils lui ont concédé les poules et feront de même avec les lapins. Aucun ne travaille dans le milieu agricole, mais tous deux soutiennent leur enfant. « L’important, c’est qu’il se fasse son expérience à lui sans qu’on lui dicte quoi que ce soit. Nous essayons juste de lui ouvrir les yeux sur la réalité de ce métier, dont le salaire ne reflète pas la quantité de travail investi, pour qu’il ne soit pas déçu plus tard. Mais j’ai confiance en lui, il est raisonnable », affirme Fanny. De leur côté, Charlotte et les Ritzenthaler s’empoignent à lui faire découvrir une agriculture moderne « dont on peut vivre et qui peut, et doit, durer dans le temps, pas comme l’agriculture de subsistance d’antan », espère Charlotte. 16 h 15 : direction Muntzenheim, l’autre site du Gaec Malaitis, où une soixantaine de vaches commencent à s’impatienter. L’heure de la traite approche. Louis rejoint le fond du hangar pour diriger les bêtes vers l’entrée. « C’est comme un jeu de réflexion. Il doit parcourir chaque recoin pour être sûr de ne pas en oublier », explique Charlotte qui, quelques instants plus tard, conclut : « Le compte est bon, il a gagné. » Une douzaine de bêtes s’installent le long des appareils. Louis empoigne le tuyau de mousse nettoyante et passe sur chaque trayon pour enlever les impuretés. « Rien que ce geste nous aide beaucoup », constate Charlotte. L’agricultrice a aussi confiance en Louis. « Il connaît maintenant tous les termes techniques, mais il est surtout réactif, très patient et à l’écoute. Il a toutes les qualités pour travailler avec du vivant. » 18 h 30, fin de la journée pour toute l’équipe. Louis retourne à son vélo pour rejoindre sa maison. Dans son sac, il découvre quelques épis de maïs que Freddy lui a glissés, à son insu, pour ses poules. Une générosité et un partage devenus évidents pour tous.

Publié le 01/01/2021

Par Denis Ramspacher, président, et Denis Nass, vice-président de la Chambre d’agriculture Alsace.

L’année 2020 restera sans doute gravée dans toutes les mémoires. La crise sanitaire a bouleversé des pans entiers de notre économie. Et l’agriculture n’est pas épargnée. L’horticulture, la viticulture, les circuits courts ont été particulièrement impactés par le confinement, la fermeture des marchés, des magasins et restaurants. C’est l’ensemble des filières agricoles qui a dû s’adapter, réinventer ses circuits de commercialisation, d’approvisionnements et de transformation avec un bouleversement des habitudes de consommation. Tout cela a dû être fait en un temps record, avec des contraintes sanitaires fortes pour se protéger et protéger la santé des salariés. La Chambre d’agriculture aussi a dû réorganiser son fonctionnement pour continuer à assurer toutes ses missions et ses services aux agriculteurs. Masques, gel, distanciation lors des contacts, télétravail, utilisation d’outils à distance, communication et conseil par mail, vidéo, téléphone, tout a été mis en œuvre par nos équipes pour rester à l’écoute et répondre aux besoins techniques, économiques, réglementaires et sanitaires… Retrouver la souveraineté alimentaire D’ores et déjà, nous pouvons tirer les premiers enseignements de cette crise. L’agriculture et l’alimentation, à côté de la santé, font partie des besoins essentiels de nos populations. On avait parfois tendance à l’oublier à l’heure de la mondialisation. Quand les frontières se ferment, quand la logistique se grippe, on se rend compte que le producteur d’à côté, que l’usine qui fabrique ici constituent une véritable garantie d’approvisionnement au quotidien pour nos concitoyens. La souveraineté alimentaire, locale, nationale voire européenne n’est pas une vision du passé, mais un gage de sécurité et d’indépendance pour l’avenir de notre société ! Et il faut le répéter sans cesse aux consommateurs : ils sont les acteurs de cette souveraineté alimentaire au quotidien dans leurs actes d’achat. Nos producteurs de vin, de lait, de viande, de sucre, de fruits et légumes, comptent plus que jamais sur ces consommateurs dans leurs fermes, dans leurs magasins, mais aussi dans les rayons de nos supermarchés et de plus en plus sur internet. Les décideurs politiques et élus de nos collectivités aussi peuvent agir sur la commande publique en restauration collective, en jouant la carte de la proximité lors des appels d’offres, en travaillant avec les producteurs et les filières, à la contractualisation au niveau des prix et des volumes. Répondre aux enjeux climatiques Outre la Covid-19, l’année 2020 a été marquée une nouvelle fois par la sécheresse qui a touché de nombreux secteurs en Alsace, parfois pour la troisième année consécutive. Le manque de pluie et la canicule cet été ont provoqué des baisses de rendements importants dans les secteurs non irrigués. Les prairies aussi ont souffert. Difficile dans ces conditions de reconstituer le stock fourrager pour les éleveurs ! 2020 sera donc une année compliquée pour le revenu de nombreux agriculteurs, surtout pour la viticulture mais aussi pour la viande, les betteraves et les grandes cultures dans les secteurs concernés. Enfin, n’oublions pas la forêt qui est fragilisée dans tout le Grand Est, à cause du manque d’eau, conjugué à la progression du scolyte. Force est de constater que la question du changement climatique se pose avec toujours plus d’acuité. Nous devons trouver des solutions conjoncturelles pour y faire face avec des aides ponctuelles qui sont nécessaires pour passer le cap. Nous avons besoin aussi de systèmes assurantiels performants et nous devons surtout trouver des réponses structurelles pour augmenter la résilience des systèmes de productions. On l’a vu encore en 2020, l’irrigation constitue indéniablement une réponse efficace au manque de pluie pour sécuriser de nombreuses productions et garantir une alimentation régulière et de qualité à nos consommateurs. Nous devons porter collectivement ce message pour garantir un juste accès à l’eau dans les secteurs historiques de la nappe et, ailleurs, pouvoir stocker l’eau quand elle est disponible, développer des réseaux collectifs là où c’est nécessaire. Rappelons aussi que l’agriculture contribue de façon déterminante à la production d’énergie renouvelable avec le photovoltaïque sur toiture ou encore la méthanisation que nous pouvons encore développer. Et surtout, l’agriculture peut proposer de vraies solutions pour stocker durablement le CO2 dans les sols et les plantes. Nous devons résolument nous engager dans cette voie car les perspectives pour l’agriculture sont réelles dans ce futur marché du carbone ! Sécuriser le revenu Si le revenu des agriculteurs dépendra toujours du prix et des volumes vendus, la future Pac doit garder sa vocation première : protéger les agriculteurs, sécuriser leur revenu, garantir des règles communes pour éviter les distorsions de concurrence au sein du marché unique et assurer aux consommateurs européens une alimentation sûre et de qualité. Sur le budget de la Pac, les décisions prises lors du sommet des chefs d’État du mois de juillet nous ont plutôt rassurés… Au cours des discussions au niveau européen et dans le débat national qui va s’ouvrir, nous devrons collectivement faire valoir nos arguments sur la convergence des aides, la rotation, la diversité des assolements, le recouplage, le verdissement afin de trouver des solutions réalistes et pragmatiques qui tiennent compte des spécificités de notre territoire et de nos filières. Sans oublier la poursuite des politiques essentielles en faveur de la montagne, l’installation et les programmes d’investissements du 2e pilier. Face à la crise sanitaire et climatique, le président de la République a annoncé un vaste plan de relance qui comporte un volet agricole doté de 1,2 milliard d’euros. L’ambition affichée est grande pour que l’agriculture puisse rebondir après la crise de la Covid19 et répondre aux enjeux alimentaires de proximité, aux enjeux climatiques et sociétaux actuels. Les premiers appels à projet sont parus et les mesures en faveur des agroéquipements seront ouvertes à partir du mois de janvier sur le principe « premier arrivé, premier servi ». Les collectivités territoriales aussi travaillent à des dispositifs d’accompagnement de cette relance. Il est important que ces plans soient bien coordonnés et complémentaires et qu’ils puissent efficacement accompagner les transitions en cours, les projets des agriculteurs et des filières. Nous serons aux côtés des institutions, avec l’ensemble des organisations professionnelles, pour les informer sur ces dispositifs, les guider et les conseiller dans leurs démarches. Retrouver la confiance Mais au-delà des mesures de relance qui sont nécessaires, il est essentiel avant tout de retrouver confiance en l’avenir. Les crises successives, la conjoncture difficile, mais aussi l’empilement des contraintes réglementaires et les phénomènes d’agribashing ont ébranlé le moral de nombreux agriculteurs qui s’interrogent sur l’avenir, qui hésitent à investir, à s’installer… Ces interrogations sont légitimes et il faut y apporter des éléments de réponses à défaut de certitudes. L’agriculture alsacienne dispose de solides atouts avec des filières diversifiées et un vaste bassin de consommateurs. Nous devons préserver toutes ces filières et en particulier celles qui connaissent une conjoncture difficile comme la vigne, la betterave ou la viande. Le maintien de nos outils de transformation, de valorisation ou d’abattage est indispensable pour pérenniser toutes les productions. Nous devons tisser davantage de liens avec les nombreuses entreprises agro-alimentaires de la région pour mieux valoriser nos productions et en développer de nouvelles. De vraies opportunités de développement existent dans les filières longues ou courtes, dans le bio ou le conventionnel, dans la production d’énergie et demain, dans le marché du carbone. L’ensemble des élus et des collaborateurs de la Chambre d’agriculture est pleinement engagé aux côtés des agriculteurs alsaciens pour répondre à ces enjeux multiples. Pour y parvenir, nous aurons besoin de la confiance des consommateurs et du soutien de nos concitoyens. Nous nous sommes d’ores et déjà engagés à mieux communiquer sur nos produits, sur nos pratiques et les réalités de l’agriculture d’aujourd’hui. Nous aurons besoin aussi de l’écoute et de l’appui des services de l’État sur de nombreux sujets et d’un partenariat renouvelé avec les collectivités territoriales, la Région Grand Est, la nouvelle Collectivité Européenne d’Alsace. Nous vous souhaitons de passer de paisibles fêtes de fin d’année en famille. Que 2021 puisse vous apporter la santé, la sérénité et beaucoup de satisfaction dans vos projets personnels et professionnels.   ??? [CONSOMMER LOCAL] Plus encore à cette période, le consommer local et de qualité s'applique à l'approche des fêtes de... Publiée par Chambre d'agriculture Alsace sur Lundi 14 décembre 2020    

Les anciens : René et Marie Lux de Schnersheim

De la polyculture à la spécialisation

Publié le 31/12/2020

Trois générations vivent à la ferme Lux, à Schnersheim. René, 80 ans, a transmis à Frédéric, son petit-fils, qui se lance dans un élevage de poules en plein air. Les époux Lux n’ont eu de cesse de s’adapter pour durer. La relève leur emboîte le pas. Ils témoignent.

« On est un bon tandem. Il n’y en a pas un qui tire à droite et l’autre qui tire à gauche », confie d’emblée René Lux, à propos du couple qu’il forme depuis 1964 avec Marie, 79 ans. Cette bonne entente semble être le secret de la prospérité de leur ferme. Ils ont fait des émules, alors que René avoue qu’il n’aurait pas été agriculteur s’il n’avait pas été l’aîné. Marie et René sont fiers de compter parmi leurs petits-enfants, pas moins de trois agriculteurs : Frédéric Lux, 27 ans, de la SCEA du Lys, éleveur de poules pondeuses en plein air à Schnersheim ; Florian et Gauthier Christ, respectivement gérant de la SAS Méthachrist et éleveur de vaches laitières, à Woellenheim. Ces derniers sont âgés de 27 et 24 ans. Les albums photos ouverts devant lui, René se souvient de sa jeunesse. « Chez nous, les vaches arrivaient en dernière lactation. Elles étaient poussées à fond et engraissées. Un marchand de bestiaux les amenait de Lorraine. Il y en avait une vingtaine. » René a arrêté l’école à 14 ans, comme Marie. À 16 ans, il a repris le travail du vacher de la ferme, avec sa maman. « Il n’était pas très stable », argue-t-il. En 1960, René est appelé pour deux ans. Il part en Algérie. Sa maman tombe malade. Trois ouvriers travaillent avec son père : « Des zigotos », lâche-t-il. Quand il revient de son service militaire, il décide d’arrêter les vaches. Il ne veut plus faire de lait. Petite anecdote : c’est Maria, la maman de Denis Ramspacher, qui apportait chaque mois les sous de la collecte de lait. « On a repris l’exploitation en 1965, avec Marie », enchaîne René, sans transition. Les premières années, des betteraves, du blé, de l’orge, du maïs, du houblon s’épanouissent dans les champs sur 27 ha. Il y a quinze truies, une centaine de porcs et 45 bovins à l’engraissement, pour valoriser la betterave sucrière. Les bovins sont en pension. « On était rémunéré à la place, par des marchands de bestiaux », précise René. Ils restaient à la ferme tout l’hiver et repartaient quand le fourrage était terminé. « Tout était dans le corps de ferme », ajoute l’octogénaire. Les bâtisses à colombage datent des années 1800. Elles ont vu passer au moins dix générations de paysans, pense René Lux. L’autonomie alimentaire « On ne pouvait pas être céréaliers, on n’avait pas assez de surfaces. On a grandi à coup de 3 ha », intervient Marie. En fin de carrière, en 1999, c’est une exploitation de 35 ha que les époux Lux transmettent à Sylvia, leur belle-fille, l’épouse de Jacques, qui associe Frédéric, leur fils, en 2016. « On a diminué l’élevage de porcs et arrêté l’engraissement, quand on a commencé le tabac, en 1980 », explique René. Il a aussi terminé sa carrière avec des légumes : céleri, ail. En 2019, plus question de cultiver du tabac, par contre. Frédéric espère devenir autonome en alimentation pour ses pondeuses, pour lesquelles il a créé une EARL. Il livre à Bureland. René, son grand-père, a aussi toujours fabriqué de l’aliment lui-même. À part pour les minéraux et les tourteaux de soja, ils étaient autonomes en alimentation, détaille René. « L’agriculture dans le Kochersberg doit être hyper spécialisée, parce qu’elle ne peut pas rivaliser sur les marchés mondiaux. Il n’y a ni les surfaces ni l’irrigation. On est obligé de viser une clientèle locale », commente Jacques Lux, 54 ans, technicien sur les lignes de fabrication chez Mars, qui suit de près le travail de son fils Frédéric. Le jeune homme a d’ailleurs réduit les surfaces de betteraves sucrières. Elles sont passées de 24 ha (sur 75 ha de SAU), au plus haut de la production, en 2000, à 11 ha, aujourd’hui. Jusqu’en 1955, René raconte que les betteraves étaient prises et nettoyées une à une, à la main. Les premières livraisons au tramway à Wiwersheim datent de cette époque. « Les betteraves étaient négociées à la remorque. Elles étaient déchargées, ensuite, dans les wagons du tramway qui allait jusqu’à Erstein. » Dans les années 1960, Marie et René voient arriver une machine qui coupe les feuilles des betteraves, tractée par un cheval, puis les épandeurs à fumier et les premières arracheuses mécaniques. L’achat des betteraves se fera alors en bout de champ. « On négociait la tare terre au plus bas », s’amuse René. Ils louent, à l’instar des Goos, les mérites de l’inspecteur de culture feu Pierre Mehl. Du tout manuel à la Ropa « Il n’y avait pas le choix d’utiliser des herbicides et des pesticides car on semait moins », explique Marie Lux. Avant 1964, les betteraves étaient bio ! Mais, avec l’arrivée des semoirs monograine et l’espacement des graines, il fallait qu’elles réussissent toutes. « Si une foire, il y a un trou de 30 cm dans le rang », plaide René. La mécanisation et la chimie ont remplacé les « betteraviers », ces saisonniers qui démariaient les betteraves, semées serrées, dans les années 1950. « Ça a simplifié la vie, juge René Lux. Une Cuma s’est formée dans le village. Tout le monde participait. Il y avait des betteraves dans chaque ferme, de 20 ares à 7 ha, jusqu’à ce que certains lui préfèrent le maïs. Nous, on a tout connu du travail de la betterave : du tout manuel à la Ropa, l’avaleuse, qui met au bout du champ. J’ai travaillé avec un soc traîné sans relevage au début. Je tirais avec une ficelle. Les démarcheurs qui vendaient les graines et l’alimentation étaient à vélo ! » Marie conduisait l’effeuilleuse, dans les années 1970, tient encore à souligner René, jusqu’à ce que les chantiers soient confiés à une entreprise de travaux agricoles. Les hommes sont passionnés. Ils narrent leur métier sans discontinuer. Marie insiste pour que l’on goûte à tous ses bredeles. Ils sont excellents. « C’est l’essentiel », glisse-t-elle. Pour confectionner de délicieux mets, il faut de bons ingrédients. « L’agriculture d’aujourd’hui s’inspire de ce qui se faisait dans le temps. Mon père a aussi vu qu’avec la surproduction, on allait droit dans le mur. On prend un virage. Le consommateur est sensible au bien-être animal. À Erstein, la sucrerie démarre une filière bio. Les anciennes techniques vont être remises au goût du jour », estime Jacques Lux.

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