Vie professionnelle

Publié le 12/12/2022

Dans le cadre de ses ateliers sur le foncier, Terre de liens a organisé une journée d’échanges sur la thématique de l’installation des femmes. Autour de la table, quatre agricultrices alsaciennes ont partagé leurs parcours, semés d’embûches.

Ariane, Nabila, Geneviève et Line ont en commun un rêve d’agriculture. Aucune n’est issue du monde agricole. Toutes ont choisi cette voie après d’autres expériences professionnelles. Réunies le 21 octobre dernier à Rouffach, par Terre de liens, elles ont partagé leurs histoires avec la quinzaine de personnes présentes, encadrées par Pauline Thomann. La table ronde est baptisée : « Installation des paysannes, parcours de combattantes ». Dans la salle, on trouve trois jeunes femmes qui envisagent de devenir boulangères-paysannes, une autre qui cherche un nouveau souffle après la maladie, d’autres encore sont ici par simple curiosité. Objectif de la rencontre : mettre des réalités en face des visions parfois utopiques qui entourent l’agriculture. Un travail de femme Sans grande surprise, les témoignages des quatre agricultrices mettent en lumière un sexisme ordinaire et quotidien qui, quand il s’agit de devenir cheffe d’entreprise, constitue un frein. Ne pas être prises au sérieux, être considérées trop faibles pour un travail physique, se voir demander où est l’homme responsable… C’est d’abord ce que rencontrent toutes les femmes entrepreneuses.     À cela s’ajoute un monde agricole avec ses règles propres. Parfois aussi fermé sur lui-même, perçu comme peu enclin à faciliter les choses aux jeunes hors cadre, surtout dans les coins où la pression foncière est forte. « Le foncier, c’est une vraie galère. Les terres qui se libèrent vont souvent à l’agrandissement », avance Ariane. Avec son compagnon, ils ont été aiguillés par Terre de liens. Il leur a fallu quatre ans pour trouver. S’inscrire dans la vie locale est un des leviers essentiels à actionner face à ça. « La sincérité, c’est la clé. Il n’y a pas de faux jeu en agriculture », pense-t-elle. Nabila et Geneviève sont, elles, membres d’un conseil municipal. « Le soutien de la commune a été déterminant » selon la première, maraîchère à Hachimette. De son côté, Line a vécu cela en même temps que sa grossesse : « Chercher des terres dans ces moments-là, c’est très dur. Le sommeil était une vraie problématique ! » Conciliation et concession Difficile, justement, de toujours concilier agriculture et famille. Pour Geneviève, il a fallu faire des concessions sur sa formation. « La formation idéale se trouvait dans le Sud, mais impossible en tant que mère de famille de m’absenter pendant un an. J’ai donc été formée en polyculture-élevage en Alsace. » Elle se lance ensuite dans les framboises, « quelques bouquins sous le bras ». Le couple est un autre élément important, notamment pour Ariane. « J’admire les femmes qui s’installent seule », admet-elle. Nabila a trouvé son compagnon de vie… et de champ qui intervient ponctuellement, sur le labour par exemple. Geneviève fait le bilan, aujourd’hui, d’une carrière emprunte de solitude. « Dans ma famille, mes projets n’ont jamais été la priorité. » Ce jour-là, elle impressionne quand elle décrit les tâches physiques qu’elle mène seule.     Les quatre agricultrices complètent leur témoignage de conseils avisés sur l’installation, qui rassemblent là hommes et femmes dans les mêmes épreuves. Obtenir un statut auprès de la MSA, monter un projet qui tient la route, demander des aides, emprunter pour les terres et le matériel, bien choisir ses outils… Dans la salle, la dure réalité fait peser un voile lourd sur l’assistance. Elles insistent. « En 2022, il faut toujours prouver qu’on est viable, rentrer dans des cases », déplore Ariane. Qu’on soit d’accord ou pas, il faut « rentrer dans le système ». En s’accrochant, elle espère que ces nouvelles formes d’agriculture s’inscrivent durablement dans le paysage et obtiennent plus facilement droit de cité. Heureusement, toutes identifient aussi sans peine des éléments facilitateurs dans leur parcours de combattantes : « je ne me sens jamais seule », « j’ai fait peu d’emprunt, je me sens libre », « j’ai eu de la chance avec le foncier, le matériel… ». Line conclut : « Je suis bien dans ce que je fais. Je me sens légitime. »

Publié le 08/12/2022

En Alsace, les agriculteurs ne s’y trompent pas. Le renouvellement des générations est un enjeu clé. Pour preuve, les réunions d’information font salle comble. Au cœur de l’enjeu générationnel, le foncier fait sa loi. Et les prix des terres établis par la Safer sont observés de près, comme un indicateur de la santé des exploitations de la région.

Dans le Bas-Rhin, la pression foncière est toujours élevée en 2021, sans surprise. Néanmoins, les secteurs sont très contrastés, surtout sur le marché des terres et prés libres. Le plateau lorrain nord et la région sous-vosgienne retrouvent de l’attractivité après une année de sécheresse en 2020 qui avait fait baisser les prix. 2021 voit revenir de bonnes récoltes et, avec, des prix dynamiques. Le marché haut-rhinois est également dynamique dans son ensemble. Seule la montagne ne bénéficie pas de la même embellie. En toile de fond, l’artificialisation avance et augmente la pression foncière. « Dans le Haut-Rhin, l’équivalent d’une commune disparaît tous les deux ans », constate la Safer du Grand Est, dans son analyse disponible en ligne. Les législations n’évoluent pas assez vite Conséquence de la législation et des restrictions annoncées par la politique du « zéro artificialisation nette », le secteur de la construction est particulièrement vigoureux en 2021. Les particuliers et les personnes morales anticipent et bétonnent tant qu’il est encore temps. Pour le président de la Fédération nationale des Safer Emmanuel Hyest, le constat est amer. Malgré les politiques, « les ventes de terres destinées à être urbanisées sont au plus haut depuis 10 ans » sur le territoire français. « L’accaparement du foncier, la concentration des exploitations, l’agrandissement excessif, le vieillissement de la population agricole sont à l’œuvre depuis plusieurs décennies. Les Safer observent ces tendances, elles alertent. Les législations évoluent mais pas assez vite ! », s’alarme-t-il en introduction de la synthèse annuelle des prix des terres. L’AOP Alsace fléchit Répondant à d’autres dynamiques, le vignoble français a connu un nombre inédit de ventes de domaines en 2021, et beaucoup de prix sont à la hausse. Cependant, l’AOP Alsace fait exception dans le paysage : les prix atteignent un prix exceptionnellement bas. Si le Haut-Rhin, après une chute des prix importante en 2020, se stabilise, le Bas-Rhin connaît un fléchissement de 21 %. Pour la Safer, « ce décalage d’une année avec le département du Haut-Rhin est très vraisemblablement lié à une concrétisation tardive de certaines ventes négociées en 2019 et réalisées en 2020 ». Du nord au sud de la Route des vins, les trésoreries parfois fragiles des domaines laissent les potentiels acquéreurs plus frileux, et « très regardants sur les prix, le terroir, le cépage et la qualité de la vigne », analyse la Safer. En conséquence, les grands crus s’en sortent mieux. La sentence de la Safer est sans appel. « Les effets conjugués de la crise de la Covid-19 et des difficultés économiques rencontrées par les vins d’Alsace continuent d’affecter le marché foncier viticole. »

Transmission et installation

« Elle va devenir quoi, ma ferme ? »

Publié le 04/12/2022

Dans le cadre du Mois de la bio, la transmission et les difficultés d’installation des jeunes dans le milieu agricole étaient au cœur de deux soirées de théâtre-forum, organisées à Strasbourg et Orbey, les 7 et 8 novembre.

Leur diplôme agricole en poche, Cécile et Magali s’apprêtent à rentrer dans la vie active. « La première installée fait une méga-fiesta ! », se promettent les deux jeunes femmes. La voie de Cécile semble toute tracée : avec « son » Matthieu, elle va reprendre la ferme des beaux-parents. Magali, elle aussi, a un projet : s’installer pour produire des plantes aromatiques et médicinales. Problème : elle n’a ni les surfaces, ni l’argent pour se lancer. Il lui faut convaincre Madame Gervais de lui laisser un bout de prairie, et son père de lui avancer l’argent nécessaire à son installation. Imaginée par la compagnie Force nez, qui s’est inspirée d’anecdotes réellement vécues, l’histoire met au jour les principaux obstacles que rencontre une jeune femme qui cherche à s’installer en agriculture. Son inexpérience, sa condition de femme - qui plus est célibataire -, son origine - elle n’est pas issue du milieu agricole - lui sont unanimement renvoyées à la figure. Pas soutenue par son père, qui voit dans son projet une lubie vouée à l’échec, Magali doit se résoudre à travailler comme salariée sur une ferme maraîchère dans l’espoir de succéder à son propriétaire, François. Nouvelle déconvenue ! Le bougon François, qui n’a jamais cultivé que des légumes, voit d’un mauvais œil ce projet de culture de plantes aromatiques et médicinales. À force de petites réflexions vexantes, on sent Magali gagnée par le découragement. Dévier le cours de l’histoire Dans la vraie vie, il est probable que la jeune femme aurait jeté l’éponge. Mais la force du théâtre-forum est de pouvoir dévier le cours de l’histoire, en embarquant les spectateurs dans la pièce. « Ça vous parle, une histoire comme celle-là ? », interroge Claire, chargée d’établir le dialogue avec le public. Ce soir-là, dans une salle bien remplie, celle du Centre d’initiation à la nature et à l’environnement (Cine) de Bussière, les réactions démarrent timidement. « On va rejouer la scène, propose Claire. À tout moment, vous pouvez dire stop pour prendre la place d’un des personnages et aider Magali à s’installer. Vous remplacez qui vous voulez… » Un volontaire prend la place de Magali et tente d’amadouer Madame Gervais. « Il joue sur l’idée de transmission, il met en avant l’idée de terroir… », approuve Claire. Mais l’agricultrice est coriace. Il échoue à la convaincre. Une jeune femme lui succède, sans plus de résultat. « Est-ce qu’il faut vraiment insister face à une personne qui n’est pas prête à céder ? », interroge un spectateur. Madame Gervais étant persuadée que l’agriculture est avant tout un métier d’homme et une affaire de couple, la jeune femme tente une autre approche en revenant accompagnée de celui qu’elle présente comme… son futur mari. L’argument porte. « On a fait avancer la cause », mais avec des moyens discutables et sans remettre en cause les préjugés, relève Claire. « Est-ce qu’elle va être aidante pour la suite ? Est-ce qu’il ne vaudrait pas mieux changer de cédant ? », objecte un spectateur. Comme la scène initiale, les scènes suivantes sont rejouées avec la participation du public. Pour emporter l’adhésion du père de Magali et « retourner » François, chacun y va de sa suggestion. Il s’agit de trouver les arguments ou les situations qui vont permettre de faire avancer le projet de la jeune femme dans la bonne direction : parler le même langage que son interlocuteur, le mettre dans des conditions d’écoute favorables et « y aller par petites touches » pour ne pas le brusquer, quitte à ne pas dévoiler immédiatement l’intégralité du projet d’installation. Le dilemme des cédants La psychologie des cédants est au cœur de la deuxième saynète. Cette fois, c’est un couple d’agriculteurs proche de la retraite qui se divise sur l’avenir de la ferme : Bruno veut la transmettre à un jeune pour voir l’activité agricole perdurer tandis que sa femme, Colette, s’y oppose. Elle préfère vendre les terres aux voisins, les Lemoine, pour améliorer une retraite étriquée et rester dans la ferme où elle est née. Survient leur fille Amandine. Après une carrière dans le tourisme, celle-ci leur annonce son intention de reprendre la ferme pour y organiser des week-ends détente et bien-être. La scène concentre les principaux choix qui se posent aux agriculteurs en fin de carrière : laisser les terres partir à l’agrandissement ou au contraire laisser sa chance à un jeune ? S’assurer une certaine sécurité de revenu en liquidant la ferme ou prendre un pari sur l’avenir avec les risques que cela implique ? Partir ou rester sur place ? Les réactions du public sont moins tranchées qu’à la scène précédente. Il est difficile de ne pas comprendre la position de Colette quand on connaît le montant des retraites agricoles : moins de 1 000 €, témoigne un agriculteur fraîchement retraité, persuadé que « la retraite, ça se prépare avant ». Les risques d’une cohabitation entre un jeune qui démarre et les cédants qui restent sur la ferme sont évoqués. « Si tous les matins, le cédant critique le jeune, c’est terrible ! », s’émeut Rémi Picot. « Pour le repreneur non plus, ce n’est pas évident d’accepter le regard du cédant », réagit un autre spectateur. La scène, rejouée à deux reprises, aboutit à un compromis : « OK, on vend aux Lemoine mais pas tout : on garde un peu de surface pour installer quelqu’un. » Une proposition qui, cette fois, semble faire consensus.

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