Après la crise de 2016, le prix du lait remonte, mais les trésoreries des exploitations restent fragiles. Les producteurs d’Unicoolait attendent de voir les effets de la loi Egalim sur leur fiche de paie. Engagés depuis 30 ans dans la production de lait bio, ils s’interrogent sur la politique de segmentation menée par leur partenaire Lactalis : à quelles exigences devront-ils répondre à l’avenir ? Et à quel prix ?
Après des années noires, la conjoncture laitière « se redresse progressivement, à la faveur d’un tassement des livraisons laitières un peu partout dans le monde », constate Jean-Luc Jacobi, président d’Unicoolait. Encore faut-il que cette remontée des cours se répercute sur la paie de lait des producteurs. C’était l’un des objets de la loi Egalim, qui prévoit l’intégration des coûts de production dans les critères de détermination du prix du lait. « L’approche du coût de production réalisé en France arrive à 396 €/ 1 000 litres », rappelle Gilles Becker, vice-président. Si la loi « ne règle pas tout », estime Jean-Luc Jacobi, elle a au moins permis de « sensibiliser la grande distribution et les industriels à la nécessité de partager plus équitablement la valeur ajoutée ».
Ce qui a contribué à « améliorer les échanges lors des dernières négociations commerciales ». Celles concernant les marques nationales, qui représentent 50 % des ventes, sont désormais terminées, celles concernant les marques de distributeur et les produits d’attaque, sont en cours. Et sont « âpres », qualifie Serge Moly, directeur des achats lait du groupe Lactalis. Il décrit des « marges laminées par des années de guerres des prix entre les distributeurs ». La bataille n’est donc pas gagnée : « Lactalis a revendiqué des hausses tarifaires, en rapport avec un indicateur de prix à la production. Elles ont été introduites dans les conditions générales de vente, mais sont encore en cours de négociation ».
Fabien Di Filippo, député de la 4e circonscription de la Moselle (LR), est quant à lui carrément sceptique sur l’efficacité de cette loi. Il faut dire qu’avant d’embrasser une carrière politique, il a été cadre au sein du groupe Auchan. Il connaît donc très bien les rouages de la grande distribution : « Les indices de prix se raisonnent au niveau du supermarché dans sa globalité, pas produit par produit, car il y a des rayons qui rapportent beaucoup, et d’autres qui sont déficitaires », décrit-il. Donc, « faire que les prix augmentent dépend du bon vouloir de chacun. Fallait-il une loi pour cela, je ne pense pas. Encadrer les négociations commerciales, oui. Mais la loi Egalim aura sans doute des effets contre-productifs », estime-t-il.
Valoriser les atouts de la filière laitière française
En matière alimentaire, les attentes sociétales sont nombreuses et, pour capter davantage de valeur ajoutée, les transformateurs se sont lancés dans une course à la segmentation du marché : lait sans OGM, de pâturage, équitable, bio… Une stratégie qui laisse les producteurs sceptiques : « Où s’arrêtera le niveau des exigences pour commercialiser notre lait demain ? Faudra-t-il faire pâturer les vaches 366 jours par an ? », lance Jean-Luc Jacobi. Les producteurs dont les territoires et systèmes d’exploitation ne se prêtent pas au pâturage sont-ils condamnés ? Les efforts consentis seront-ils équitablement récompensés ?
La réponse de Serge Moly est catégorique : « Il faut renouveler l’offre de produits. On ne peut pas occulter l’évolution des modes de consommation, tirée par des clients de plus en plus attentifs aux modes de production, au respect du bien-être animal, de la protection de l’environnement… » Lactalis a donc créé de nouvelles filières de qualité, comme « L’Appel des Prés », avec une charte comprenant différents critères en matière de bien-être animal, de respect de l’environnement… « L’objectif est de rassurer le consommateur pour relancer les ventes de lait de consommation », poursuit-il. Et ça marche : ces produits sont « plébiscités par les clients ».
Dès lors, Lactalis envisage d’étendre ces critères de production, via un « toilettage » de la charte de production. « Nous y travaillons avec des producteurs pilotes », annonce Serge Moly. N’y a-t-il pas là un risque de perdre tout l’intérêt de la segmentation, et donc de ne pas arriver à répercuter le surcoût que représentent ces critères de production sur les prix de vente ? Serge Moly se veut rassurant : « On ne va pas forcément imposer de nouvelles contraintes. L’objectif est de mieux faire connaître des efforts qui ont déjà été réalisés, et qui ont abouti à des pratiques qui sont déjà à l’état de fait dans la majorité des exploitations. » De mieux mettre en avant les atouts de la filière laitière française en somme.
Sarrebourg et le reste du monde
La stratégie semble cohérente. Sauf que la France est entourée d’autres pays, qui produisent et achètent du lait. Et que les relations entre ces pays ne sont pas au beau fixe. « Un Brexit dur laisse planer une incertitude sur nos exportations de produits laitiers sur le Royaume-Uni », illustre Jean-Luc Jacobi. Fabien Di Filippo, lui, évoque l’évolution démographique, et avec elle le déplacement des pôles de croissance et des richesses de l’occident vers l’Asie. Sans oublier les « tendances impérialistes » et les tensions commerciales entre la Chine et les États-Unis… Rassurez-vous, au Pays de Sarrebourg, l’optimisme règne : forte du constat de « l’empreinte mesurée de l’homme sur son territoire », décrit Camille Zieger, premier adjoint au maire de Sarrebourg, la collectivité a déposé sa candidature pour devenir une réserve de la biosphère reconnue par l’Unesco. Et obtenir un label, vecteur d’une image positive.