Lors d’une visite sur le terrain, le 11 juillet, les organisations professionnelles agricoles bas-rhinoises ont sensibilisé le nouveau préfet aux prix insuffisants et aux problèmes de compétitivité que rencontrent les agriculteurs du département.
C’est une visite en deux étapes qu’a effectuée Jean-Luc Marx, nouveau préfet du Bas-Rhin et du Grand Est, mardi 11 juillet. Il s’est d’abord rendu sur l’exploitation de la famille Diemer, à Kolbsheim. Thibaut Diemer, installé depuis quatre ans, a présenté l’exploitation familiale qui compte 63 hectares, dont 58 ha de grandes cultures et 5 ha de légumes. La diversification dans le maraîchage résulte d’un constat : la surface consacrée aux grandes cultures ne suffisait pas à assurer une rémunération suffisante aux exploitants.
Thibaut Diemer produit une vingtaine de légumes différents, qu’il vend en direct sur les marchés, quatre fois par semaine, ou qu’il écoule auprès d’un confrère. Encore aidé de ses parents, d’un salarié à temps plein, de saisonniers, le jeune exploitant a fait le pari de réduire l’usage des produits phytosanitaires. Pour ses cultures sous abri, il n’utilise plus d’insecticide mais des auxiliaires pour se débarrasser des ravageurs indésirables. « Il y a un équilibre qui se fait dans la serre, mais la lutte biologique marche plus ou moins bien selon les années », constate le jeune maraîcher.
Malgré les pertes de surface induites par le futur GCO, Thibaut Diemer continue à aller de l’avant : il vient de construire une nouvelle serre de 500 m2 cette année et s’est porté candidat pour vendre ses produits sur un nouveau marché à Schiltigheim. « C’est ce qui va nous permettre de pérenniser l’entreprise et d’installer mon frère, ébéniste, qui nous donne déjà un coup de main sur les marchés le samedi. »
« Un marché énorme »
À Gimbrett, Freddy Bohr et son épouse Marianne vont aussi de l’avant : leurs trois fils - Serge en cours d’installation, Paul et Rémy - sont tous passionnés d’agriculture. La famille Bohr s’est spécialisée dans l’élevage laitier et la viticulture. Elle exploite 64 ha, dont 24 ha situés dans la région de Sarrebourg qui servent à faire du foin. Une nouvelle étable a été construite en 2002, dimensionnée pour 80 laitières - l’exploitation n’en comptait que 50 à l’époque.
L’installation de Serge Bohr va permettre d’augmenter la production - 530 000 litres - de 150 000 l supplémentaires. Le jeune éleveur s’apprête à construire un nouveau bâtiment pour les génisses, ainsi qu’un silo pour l’ensilage, suite à l’agrandissement du troupeau. Il espère bien toucher des subventions du Plan bâtiments pour la réalisation de l’étable et de la fosse. « Sans ces aides, il est impossible de réaliser ce bâtiment », précise Freddy Bohr. Également maire délégué de Gimbrett, l’exploitant insiste sur la nécessité de bien informer la population avant les travaux, afin que l’extension du bâtiment d’élevage soit acceptée.
C’est Alfred, le père de Freddy, qui s’est lancé dans la viticulture dans les années 1960. Freddy et Marianne Bohr commercialisent entre 40 000 et 45 000 cols par an, dont un tiers de crémant. En 2010, ils ont débuté la construction d’une cave et d’une salle de dégustation avec vue sur la cuverie, afin de recevoir des cars de touristes. « Nous sommes à 16 km de Strasbourg, c’est un marché énorme », explique Freddy Bohr. S’il a pu faire aboutir ce projet, c’est grâce… au TGV et au remembrement organisé en 2007 que l’exploitant considère aujourd’hui comme une réussite.
Les agriculteurs concernés par le GCO en diront-ils autant dans dix ans ? Pour le moment en tout cas, les positions sont beaucoup plus réservées. Tandis que la Coordination rurale, par la voix de son président départemental Paul Fritsch, réaffirme son opposition au projet, Régis Huss expose au nouveau préfet la position de la Chambre d’agriculture d’Alsace (CAA), dont il est directeur adjoint : le GCO devrait faire disparaître 300 ha de terres agricoles parmi les plus fertiles d’Alsace, et soustraire 80 ha supplémentaires le temps des travaux. Sur l’ensemble de l’emprise, 116 ha sont situés en zone de protection du hamster, 20 ha en zone humide et 35 ha en forêts, ce qui oblige le concessionnaire, Vinci, à trouver des compensations environnementales avant de démarrer les travaux.
Hamster : huit ans d’engagement volontaire
L’achat de foncier au titre de ces compensations est « inconcevable », prévient Régis Huss. Jean-Paul Bastian, vice-président de la CAA, et Franck Sander, président de la FDSEA du Bas-Rhin, enfoncent le clou. La compensation doit se faire sur la base d’un coefficient « un pour un » et à travers des MAE volontaires. « Sur le hamster, les agriculteurs ont huit ans d’engagement et une crédibilité. Plus de 100 agriculteurs sont engagés volontairement dans la démarche. On continuera à faire ce qu’on a fait jusqu’à présent, ni plus, ni moins », martèle Jean-Paul Bastian. « Il faut que l’État joue le jeu, ajoute Franck Sander, et que les agriculteurs touchent les compensations. On ne peut pas leur demander de s’engager et ne payer que deux ans et demi après. »
Prix bas : aucune production épargnée
La conjoncture agricole difficile constitue l’autre grand chapitre de la rencontre avec le nouveau préfet. Le faible niveau de prix n’épargne aucune production : les céréales, le sucre, le lait, la viande sont touchés. En élevage laitier, la situation est telle que la question du renouvellement des générations est posée, témoigne Thomas Gillig, président des JA du Bas-Rhin. « On a l’impression que ce sont les agriculteurs qui servent de variable d’ajustement : ils prennent ce qui reste quand tout le monde s’est servi », s’indigne Paul Fritsch, regrettant que le prix d’équilibre « n’intègre pas un salaire digne ». Dans la filière lait bio, où des jeunes se sont lancés récemment, les aides à la conversion n’ont pas été versées, dénonce Véronique Klein, vice-présidente de la CAA. Dans le Grand Est, il n’y a aucune visibilité quant à l’avenir du lait bio, regrette-t-elle. Or, les prochains plans de conversion seront gérés à l’échelon de la grande région.
Didier Braun, responsable de la section lait de la FDSEA, attire l’attention du préfet sur les promotions abusives pratiquées par la grande distribution. « On voudrait que la Répression des fraudes fasse son travail de contrôle. » S’agissant des achats publics, Didier Braun appelle l’État à « faire preuve d’exemplarité sur l’origine des produits ». Michel Debes, président d’Alsace Lait, rappelle que tous les producteurs livrant leur lait à la coopérative sont contractualisés. « L’entreprise s’engage sur les volumes. Nous sommes obligés de suivre les prix du marché. » Alsace Lait doit aussi s’adapter à la nouvelle segmentation imposée par la grande distribution, avec le lait de prairie, pour ne pas perdre de marchés.
Après deux années climatiques difficiles, le gel a touché les vignes et les vergers au cours de la deuxième quinzaine d’avril, ce qui occasionné de grosses pertes chez certains producteurs de fruits à noyau, à pépin et de petits fruits. Une demande de reconnaissance en calamités agricoles a été déposée, signale Franck Sander.
Faire baisser le coût du travail
Pour sortir de la crise, des mesures à court terme sont nécessaires. Mais elles ne suffiront pas à améliorer la compétitivité des exploitations bas-rhinoises. Le président de la FDSEA du Bas-Rhin réclame la fin des distorsions de concurrence. « Les Allemands travaillent avec des saisonniers qui leur coûtent 30 % moins cher », rappelle-t-il. Dans une région où les productions à fort besoin de main-d’œuvre sont nombreuses, il est nécessaire de faire baisser le coût du travail, estime le syndicat, qui réclame « une convergence sociale européenne » en la matière.
Le retour de la compétitivité passera également par « une meilleure répartition de la valeur ajoutée ». « Il faut qu’on travaille au volume, à la visibilité, à la contractualisation de nos produits et permettre à nos filières de mieux rentrer dans la RHD (restauration hors domicile). Les services de l’État peuvent nous y accompagner », espère Franck Sander. La Région Grand Est a pris sa part dans ce chantier en organisant les assises régionales pour le développement des filières et des marchés alimentaires, fait valoir Patrick Bastian, conseiller régional. Ces rencontres, qui répondaient à une demande forte de la profession agricole, ont rassemblé près de 900 personnes.
Si Jean-Luc Marx, tout juste entré en fonction, n’a pas apporté de réponse concrète aux questions évoquées, il a exprimé sa volonté de faire en sorte que l’agriculture ne soit pas bridée par une gestion trop restrictive des autorisations d’exploiter. S’agissant de la Pac, l’administration fait le maximum pour gérer les dossiers, a-t-il assuré.