Lundi 6 août, la FDSEA et les Jeunes Agriculteurs du Bas-Rhin ont visité une ferme de Mitschdorf sinistrée par la sécheresse et la canicule. Ils ont tiré un premier bilan des pertes et demandé de l’aide sur le court et le moyen terme au secrétaire général de la préfecture et aux élus locaux présents.
Lovée à flanc de colline entre Mitschdorf et Wœrth, la ferme Schnepp pourrait figurer sur une carte postale bucolique de la campagne alsacienne. Pourrait. Car depuis mi-juin, la sécheresse combinée à la canicule a ravagé le paysage. Les prairies autrefois vertes ont roussi. La terre est craquelée. Le maïs a grillé sur place et les épis rachitiques arborent une inquiétante couleur laiteuse. Bref, le décor tout désigné pour « constater la misère qui touche beaucoup d’exploitations en Alsace », selon Franck Sander, président de la FDSEA du Bas-Rhin. Et pour demander l’assistance des autorités invitées sur les lieux du drame lundi 6 août.
Car l’heure est grave. Sur cet élevage témoin, les pertes s’accumulent à tous les niveaux. Les 85 vaches laitières et les 60 génisses n’ont plus rien à manger dans les prés. Lionel Schnepp, qui a repris la ferme en 2012 avec son frère, a entamé les stocks hivernaux de fourrages et de foin depuis trois semaines. Un mois plus tôt que la normale. « Les bêtes mangent exactement la même chose qu’en hiver », se désole l’éleveur de 27 ans. Conséquence directe, il va ensiler la totalité de ses 45 ha de maïs pour nourrir son troupeau jusqu’à l’année prochaine. « D’habitude on vendait environ 15 ha de maïs grain. » Un manque à gagner de 16 000 €. De toute façon, les épis sont trop chétifs pour la vente.
Dans l’ensemble, toutes les activités des Schnepp sont à la peine. Les vaches donnent 10 à 15 % de lait en moins. « Elles souffrent carrément passé 30 °C », compatit Lionel. À l’ombre de l’étable, les bêtes restent debout, statiques, halètent et soufflent. Des signes évidents d’un malaise. « Elles devraient être couchées en train de ruminer », selon le professionnel. Les prairies temporaires présentent aussi un rendement en baisse par rapport à la moyenne. Soit 4 tonnes de matière sèche/ha, contre 6 t une année normale. Le maïs fourrage affiche 7 t/ha au lieu de 16,5 t/ha. Catastrophe. Au final, les champs devraient produire 660 t de matière sèche en 2018. En recul de 25 à 30 % comparé aux années précédentes.
« Sauver ce qui peut encore l’être »
Au-delà du constat, les syndicats appellent à l’aide les élus et le secrétaire général de la préfecture. Dans l’immédiat, la FDSEA et les JA demandent aux autorités plus de souplesse sur les contraintes réglementaires. Ils plaident pour une dérogation à l’implantation de Cultures intermédiaires pièges à nitrates (Cipan). En théorie, elles doivent être plantées à partir du 20 août. Mais « vu l’état du sol, impossible de planter quoi que ce soit », soutient Franck Sander. Et, s’il ne pleut pas, les nitrates ne risquent pas de s’infiltrer en trop grosses quantités dans le sol.
La liste des revendications ne s’arrête pas là. Les syndicalistes demandent pêle-mêle : d’avancer la date de récolte des jachères pour « sauver ce qui peut encore l’être », des aides au transport et à l’achat de fourrages et de semences prairiales, ainsi que la reconnaissance de calamité agricole pour les cultures non-assurées. Autre chose ? Oui, les avances de trésorerie préoccupent les agriculteurs. Ils réclament leur versement le 15 octobre sans faute et le paiement de 90 % des aides Pac. « Elles doivent arriver en temps et en heure », prévient Julien Koegler, président des JA 67 habitué aux retards de l’administration.
Plus tard, le responsable a sollicité la clémence des autorités sur les radiations de la dotation des jeunes agriculteurs. « Nous demandons qu’il n’y ait aucune déchéance pour cause de non-respect du critère du salaire minimum. » En effet, les jeunes exploitants s’engagent à se verser un Smic mensuel pour obtenir l’aide à l’installation. Mais cette année, la sécheresse risque de plomber la moyenne de ce revenu calculé sur cinq ans. Avec le risque de voir les subventions s’envoler.
En réponse, Yves Séguy, secrétaire général de la préfecture, est allé dans le sens des agriculteurs. « Il faut faire en sorte que le bon sens l’emporte sur la bureaucratie », a-t-il assuré. Sur ce point, tout le monde est d’accord. Le haut fonctionnaire s’est en revanche gardé de faire des promesses. Pour prouver sa bonne volonté et trouver des solutions concrètes, le bras droit du préfet a annoncé la tenue d’un comité sécheresse à la préfecture vendredi 10 août. Il a aussi invité les organismes agricoles à un rendez-vous technique sur le sujet la semaine prochaine.
L’accès à l’eau, nouveau nerf de la guerre
Voilà pour l’urgence. Mais à l’avenir, les épisodes de sécheresse et les vagues de chaud vont se multiplier et gagner en intensité. Mi-juillet, le climatologue Jean Jouzel alertait au micro d’Europe 1 sur des températures records dans l’est de la France de l’ordre de 50, voire les 55 °C dès 2050. Les agriculteurs doivent donc s’adapter. En cause : le réchauffement climatique. Et à ce sujet, l’Alsace pâtit d’un faible taux de cultures irriguées. Seuls 25 % des champs de la région sont arrosés. Surtout en plaine, où la nappe phréatique se situe à quelques mètres sous le sol. Ces cultures « s’en tirent plutôt bien aujourd’hui », selon Franck Sander. Logique.
Le syndicaliste demande donc un « plan Marshall de l’irrigation ». En clair, plus d’aide financière de la part de l’État et des collectivités pour installer des systèmes d’accès à l’eau. Car le principal frein reste le coût de ces projets. « Plus on s’éloigne de la plaine, plus la nappe est profonde et les forages coûtent plus chers », glisse un participant. En plus des forages, de nombreux exploitants devront installer des réserves d’eau. « Ce sera particulièrement le cas pour les cultures spéciales, comme le tabac ou le maraîchage », anticipe Denis Ramspacher, 1er vice-président de la Chambre d'agriculture.
En face, Patrick Bastian s’est montré positif. Le président de la commission agriculture à la Région a souligné que sa collectivité subventionne de plus en plus de projets d’irrigation. « Je n’aurais jamais pensé arriver à un tel résultat il y a dix ans », s’est-il exclamé. Toutefois, l’élu a promis de s’entretenir à ce sujet avec le président du Grand Est, Jean Rottner, lors de la foire de Châlons, début septembre.
Reste à espérer qu’élus et fonctionnaires avancent rapidement. Car sans arrosage, la carte postale de la campagne alsacienne risque bien de flétrir au soleil. Et de devenir un lointain souvenir.