Cultures spéciales

Publié le 17/01/2019

Ni franchement loupée, ni complètement réussie, 2018 laisse à une majorité d’agriculteurs une impression d’avoir fait du sur place. Côté cultures, pluviométrie déficitaire, sécheresse et températures en hausse ont fortement joué sur les rendements. Côté élevage, les producteurs, qui doivent composer avec le manque de fourrage, continuent à réclamer des prix couvrant leurs charges.

  Regard 2018 Eav  

À Herrlisheim-près-Colmar

Paysan en chantant

Publié le 11/12/2018

Les Jardins En-Chantants, c’est un hectare de maraîchage polyculturel. Musicien, Gabriel Willem souhaite faire de cet espace un lieu d’échange entre culture et agriculture. La production de légumes y côtoie la découverte artistique. Rencontre.

Gabriel Willem est musicien - maraîcher. Né d’une mère prof de français et d’un père prof de philo, rien ne le prédestinait à travailler la terre. Il avoue même volontiers : « Petit, je n’aimais pas jardiner, je préférais aller au Mc Do ». La fibre artistique, par contre, l’habite depuis sa plus tendre enfance. Il pratique d’abord la musique. Puis après avoir usé ses jeans sur les bancs d’Herrlisheim-près-Colmar, dont il est originaire, il « monte à Paris ». Il veut être comédien. Il suit le Cours Simon. Et perce. Il obtient des rôles sur les planches, derrière les caméras… Et vit de son art. Lors d’une résidence de création internationale au Burkina Faso, « je prends une grosse claque : je chichitais sur mon costume alors qu’un comédien africain montait sur scène en pleine crise de paludisme. Je me suis rendu compte que je faisais du théâtre le pour quitter, mais que je ne savais pas ce que j’allais trouver. Je me suis donc fait la promesse intérieure de ne pas remonter sur scène tant que je n’avais pas trouvé le feu intérieur dont j’avais besoin ». S’ensuit un retour aux sources : l’Alsace, et la musique. Il a 28 ans, une fille, et un duo, Audriel. C’est sa fille qui impulse sa réflexion sur la nourriture. Il profite de son retour en Alsace pour se mettre au jardinage. S’intéresse à la permaculture, à l’agroécologie, se documente. Il lit notamment Jean-Martin Fortier, « la star des néopaysans », dont l’ouvrage best-seller, « Le jardinier-maraîcher », l’inspire fortement. Mais il précise : « Je n’ai fonctionné qu’à l’instinct, je n’avais pas de business plan. » Il passe une annonce pour trouver un terrain. Une agricultrice de Logelheim lui répond et lui propose à la location les 10 ares de l’ancien jardin familial. C’est là que Gabriel Willem met vraiment la main à la terre. Plus tard, c’est lui qui voit une annonce dans le bulletin municipal, pour une location de terres communales. Pour obtenir le terrain, il se bat, mais la fleur au fusil : « Je n’ai pas fait d’étude d’agriculture, je n’ai pas suivi le parcours à l’installation, je ne suis pas entré dans ce cadre-là. » Et une chose est sûre : il veut rester musicien. C’est ce qu’il plaide devant le conseil municipal : sa volonté de créer un lieu d’échange, de spectacle vivant, mêlant culture et agriculture. Il convainc. Et emporte la parcelle. « Humilité et ambition » Le credo de Gabriel, c’est « humilité et ambition » : « Je porte un message d’ouverture, pas d’opposition, mais aussi une envie de construction, de changement. » Mais avant de changer quoi que ce soit, « j’ai d’abord dû apprendre à bien faire pousser des légumes », sourit-il. Il commence plutôt bien : par une analyse de terre. Qui révèle une faible teneur en matière organique. « J’ai donc semé un engrais vert. J’avais envie de mettre un peu de tout alors j’ai mis un peu de tout. J’ai invité des gens à un chantier participatif de semis à la volée, avec des chevaux. Mais le couvert n’a pas levé, parce qu’il n’a pas plu derrière », rigole Gabriel Willem. C’était il y a cinq ans. Gabriel Willem en est désormais à sa troisième année de production maraîchère, labellisée bio depuis un an. Il a essuyé quelques plâtres, et gagné en assurance. « Au début, j’ai copié collé le modèle des planches de Jean-Michel Fortin. Parce qu’il est assez facile d’accès, et que sa vision économique de valorisation du travail me plaisait. À l’époque où je débutais, j’ai rencontré pas mal de gens qui font ce métier. J’ai été frappé de constater que de nombreux maraîchers sont cassés, usés, et ont tendance à brader leur travail. J’estime nécessaire d’être rémunéré à la hauteur du travail qui a été fourni. C’est pourquoi mes légumes sont souvent plus chers que les autres. Ça a demandé un gros travail de pédagogie : faire goûter, faire visiter… » Lors de ces visites, il explique pourquoi il n’utilise que des variétés non hybrides, souvent anciennes : « Dans la nature rien n’est droit, rien ne se ressemble, pourquoi faudrait-il que les légumes soient calibrés ? » Pourquoi il ne travaille que très peu le sol. Pourquoi il n’utilise quasiment que du compost… Et tout ce que cela implique en termes de charge de travail. Avec sa compagne, Léa Pallagès, costumière de spectacle, ils se sont peu à peu spécialisés dans des produits originaux, comme des salades fleuries : du mesclun avec des fleurs de coriandre, de cressonnette… Une idée qui a germé pour valoriser de la cressonnette montée à graine. Et une expérience qui illustre bien les passerelles qui existent entre culture et agriculture : « Quand j’improvise en tant que pianiste, je dois réagir face à une situation qui n’était pas voulue. En maraîchage ça arrive souvent aussi. » Et puis travailler la terre lui a permis de « gagner en structure de main ». Découvrez le premier clip de Gabriel Willem :  

Suppression du dispositif TODE

Qui veut la peau des cultures spéciales ?

Publié le 12/10/2018

La suppression du dispositif d’allégement des charges des employeurs de saisonniers (TODE) va se traduire par un renchérissement du coût du travail pour l’employeur, représentant une perte nette de 3,5 millions d’euros pour le département du Bas-Rhin, dont l’agriculture se caractérise par des productions exigeantes en main-d’œuvre occasionnelle. La FDSEA et les Jeunes Agriculteurs ont organisé une rencontre avec les représentants de l’État pour dire l’inquiétude du monde agricole.

Le dispositif de réduction des charges pour l’emploi de travailleurs occasionnels, plus connu sous de nom de dispositif TODE (pour Travailleur occasionnel demandeur d’emploi), est le fruit d’une réflexion menée par les responsables professionnels agricoles alsaciens afin d’atténuer le déséquilibre qui pénalise les agriculteurs alsaciens par rapport à leurs confrères allemands, qui bénéficient d’une main-d’œuvre moins chère, rappelle Gérard Lorber, secrétaire général de la FDSEA du Bas-Rhin. Sa disparition annoncée reste donc en travers de la gorge de ces mêmes agriculteurs alsaciens. Certes, souligne Yves Séguy secrétaire général de la préfecture du Bas-Rhin, le dispositif TODE doit être remplacé par un nouveau système d’allégement du coût de l’emploi, censé être « amplifié, élargi et porté à un niveau plus incitatif », de telle sorte qu’« au niveau national, toutes cultures confondues, la ferme France doit s’y retrouver ». Mais soit l’Alsace ne fait définitivement pas partie de la France, soit les règles de l’arithmétique ne s’y appliquent pas… Car d’après le calcul de la FDSEA du Bas-Rhin, le coût du travail pour un saisonnier rémunéré au Smic augmentera de 189 €/mois, soit 1,25 €/heure de travail. Joseph Behr, explique : « Il faut distinguer les travailleurs occasionnels des travailleurs permanents. » Pour les premiers, la suppression du dispositif TODE s’accompagne de la suppression du Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE), le tout étant remplacé par un nouveau système d’allégement qui ne compense pas la perte des deux dispositifs précédents. Les seconds ne bénéficiaient pas du TODE et ne perdent « que » le CICE, remplacé par un nouveau dispositif. Le gap est donc moins important pour les travailleurs permanents. Sauf que dans une région comme l’Alsace, où les productions spéciales sont nombreuses, les besoins en main-d’œuvre sont importants, et essentiellement saisonniers ! « À l’échelle du Grand Est, 155 000 contrats de saisonniers sont concernés, cela représente environ 20 millions d’euros de pertes », avance Étienne Losser, président des Jeunes Agriculteurs du Grand Est, qui affirme : « Localement, on ne s’y retrouve pas ». Risque de délocalisation Jean-Charles Jost, producteur d’asperges à Bilwisheim, témoigne : « Le coût de la main-d’œuvre peut dépasser 50 % de notre coût de revient. Malgré le CICE et le TODE, le coût de la main-d’œuvre en France était encore un des plus élevés d’Europe. Donc, je ne comprends pas cette décision. Si ça continue comme ça, dans dix ans, il n’y aura plus d’asperges en Alsace. Les prochaines années seront décisives. » Franck Sander, président de la FDSEA du Bas-Rhin, confirme ces craintes : « Les gens, qu’ils soient d’ici ou d’ailleurs, ne viennent plus travailler chez nous pour le Smic. Étant donné le niveau de charges en France, on ne peut pas les payer plus. Dans d’autres pays, les employeurs ont moins de charges, donc ils peuvent mieux rétribuer les salariés, qui préfèrent aller y travailler. » Christian Romain, président de Fleurs et Plantes d’Alsace, alerte sur le risque de délocalisation de certaines productions. « On dit toujours que l’agriculture n’est pas délocalisable, mais ce n’est pas vrai », confirme Albert Binder, vice-président du Syndicat des producteurs de semences de maïs d’Alsace, une production qui est intégralement exportée. « Si ce n’est pas nous qui produisons, les Russes et les Polonais le feront », prévient-il. Gérard Lorber avance deux chiffres qui tendent à prouver que le processus de délocalisation des cultures à plus-value est déjà en marche : « La surface consacrée aux asperges a diminué de 56 % en France en 20 ans, alors que dans le même temps elle a augmenté de 112 % en Allemagne ». Pour Gérard Lorber, ce constat est essentiellement lié aux distorsions de concurrence qui règnent entre les deux pays. Franck Sander confirme : « Nous sommes en compétition avec le monde. La libre circulation des marchandises doit s’accompagner de choix stratégiques. » Risque de baisse qualitative L’autre risque qu’avancent les responsables syndicaux, c’est une baisse de la qualité des productions agricoles locales. « En viticulture, on a une réponse au manque de main-d’œuvre : les vendanges mécaniques », avertit Luc Anstotz, viticulteur à Balbronn. Cette réforme va dans le sens inverse des efforts qui ont été consentis en Alsace pour construire une agriculture diversifiée, élaborer des circuits courts : « On a beau avoir la meilleure volonté du monde, pour aller de l’avant nous avons besoin de soutien. Car sans résultat économique, on ne fait rien », lance Véronique Klein. Pour elle, si le déséquilibre du coût de la main-d’œuvre persiste en Europe, « ça n’ira pas ». « Nous avons besoin d’une harmonisation européenne. Et, à ce niveau-là, nous ne pouvons rien faire, c’est à l’État de le faire. » Agricultrice biologique, elle signale aussi que ce type d’agriculture est gourmande en main-d’œuvre, et risque donc d’être particulièrement impactée par cette réforme. Et, sans même parler d’agriculture biologique, Pierre Barth indique : « Les agriculteurs sont disposés à utiliser moins de produits phytosanitaires, mais les méthodes alternatives, par exemple le désherbage mécanique, requièrent souvent davantage de main-d’œuvre. » Recul pour l’emploi local Joseph Lechner, président de la commission emploi FRSEA Alsace et producteur de houblon, qualifie la réforme de « recul », alors que le déficit de main-d’œuvre s’installe : « Quel système voulons-nous ? Du détachement ? Des prestataires étrangers ? » Pour Christian Schneider, représentant de la MSA, une chose est sûre : « Les entrepreneurs trouveront toujours un moyen de rentrer leur récolte ». Mais ce ne sera pas forcément au bénéfice de l’emploi local. Or « l’agriculture a un rôle à jouer pour réduire le chômage. Malheureusement ce type de décision va dans le sens inverse », assène Franck Sander. Yves Séguy et Christophe Fotré, directeur départemental des territoires (DDT), ont assuré qu’ils feront entendre les craintes des agriculteurs pour l’avenir des cultures spéciales en Alsace : « Nous serons attentifs pour accompagner ce changement, et pour que les employeurs agricoles n’en soient pas les victimes. Une attention particulière doit être portée à l’Alsace, qui se caractérise par une mosaïque de cultures spéciales. »

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