Après le discours prononcé le 11 octobre par Emmanuel Macron pour clôturer le premier round des États généraux de l’alimentation, comment prolonger la réflexion sur les territoires ? « Dans certains départements, c’est le préfet qui est aux manettes. Dans le Bas-Rhin, nous avons pris l’initiative d’organiser ce débat. » Entendez par là Martine Wonner et Vincent Thiébaut, députés LREM. Objectif : faire remonter le compte rendu de ces rencontres au niveau national, mais aussi formuler des propositions concrètes à mettre en œuvre au niveau local.
Vendredi dernier, un panel de porte-parole des principaux syndicats agricoles, de responsables d’organisations professionnelles agricoles, de représentants des consommateurs et des écologistes était réuni à Dingsheim, dans le Kochersberg, à l’invitation des deux députés. « Une alimentation saine, sûre, durable et accessible à tous », tel était le thème de cette matinée de débat qui se déclinait en deux ateliers. Le premier étant intitulé « Préparer l’avenir : quels investissements, quel accompagnement technique, quelle recherche pour une plus grande performance environnementale, sanitaire, sociale et économique ? »
Julien Scharch met en garde : attention à ne pas tout miser sur l’investissement, sous peine d’alourdir l’endettement des agriculteurs, en particulier des jeunes qui s’installent. « Il faut par contre être vigilant sur l’accompagnement. C’est vrai pour la conversion à l’agriculture biologique, mais aussi pour les produits bios en restauration hors foyer. »
Pour Anne Vonesch, « il faut développer les modes de production qui sont les meilleurs et faire disparaître ceux qui sont les plus mauvais. » Comment assurer la viabilité économique de cette transformation agricole ? Tel est, selon elle, la question qu’il faut se poser. « Les gains de productivité réalisés par l’agriculture ces dernières années ont été absorbés par l’amont (agrofournitures) et l’aval (grande distribution) », estime-t-elle. « L’une des conclusions de la première partie des EGAlim est justement que la formation des prix doit être entre les mains de celui qui produit », souligne Martine Wonner.
Bénédicte Dubois demande : « Les agriculteurs savent-ils calculer leur coût de production ? » Bien sûr, répond Gérard Lorber. « Mais le coût de production d’un kg de blé n’est pas le même en Champagne qu’en Alsace. C’est pour cela que les moyennes nationales sont dangereuses. » C’est une piste de réflexion à approfondir, estime Martine Wonner. « Pourquoi l’agriculteur alsacien doit-il subir le même prix qu’en Champagne ? » Avant la réforme de la Pac, les primes à l’hectare étaient différentes d’une région à l’autre, en fonction de l’historique de production, rappelle Gérard Lorber. « Mais elles ont été rabotées pour aboutir à une convergence au niveau national. L’Alsace est l’un des grands perdants de ce rééquilibrage. » Il suggère de supprimer l’impôt foncier.
Tolérance et coexistence, les maîtres mots
Martine Wonner s’interroge : « Pourquoi ne pas accompagner l’Alsace vers d’autres productions, plus rémunératrices ? Pourquoi ne pas transformer toute l’Alsace en agriculture biologique ? » Jean-François Vierling réplique : « Je suis partisan de la performance environnementale, mais à condition de ne pas affaiblir l’agriculture. Transformer toute l’Alsace en agriculture bio, c’est un choix, mais il n’est pas forcément viable. Il faudra courir pour trouver une baguette de pain… » Pour Jean-François Vierling, on ne peut pas arrêter le maïs en Alsace car il faut alimenter les industries de transformation. « Il faut faire comprendre, à travers la communication, la qualité des produits, des hommes. »
Martine Wonner ajoute : « On ne peut plus continuer comme cela. Celui qui produit, c’est celui qui doit mener les prix. » Mais ce n’est pas au niveau local qu’on réglera les problèmes de l’agriculture, car la mondialisation est passée par là. Justement, Daniel Bonnot s’inquiète de l’entrée en vigueur du Ceta : « Nous ne maîtriserons plus rien au niveau des prix. » Vincent Thiébaut indique que l’accord commercial franco-canadien devrait être ratifié au deuxième semestre 2018. « Nous travaillons sur les process d’identification et de traçabilité. »
C’est là que le bât blesse, estime Valentin Urban. « Le débat ne peut pas rester alsacien, alors que les décisions importantes se prennent à Bruxelles. De même, une solution française n’est pas viable. Du lait des pays de l’Est à 17 cts, les coopératives ne se privent pas de l’acheter, au détriment des éleveurs locaux. L’exception agriculturale devrait guider nos choix. »
Paul Fritsch revient sur les prix des produits agricoles. « Le producteur et le consommateur ont été floués. Certains se sont payés sur la bête. Nos coopératives étaient censées nous apporter une plus-value. Elles sont devenues nos saigneurs. » Un point de vue que partage Daniel Bonnot.
Gérard Lorber déplore ces propos durs sur la coopération. « Une coopérative est une union entre plusieurs agriculteurs qui montent un projet commun. La culture du maïs a été le fait de la coopération : les meuniers n’ont pas voulu investir dans le séchage du maïs. Or c’est une des cultures les plus rentables. Le Comptoir agricole s’est diversifié dans des marchés de niche, avec des investissements à la clé. »
Sylvie Schott indique que les industries agroalimentaires et la Chambre d’agriculture d’Alsace ont engagé une démarche commune pour développer de nouvelles cultures filières, comme celle de la moutarde. D’autres projets sont sur le point de voir le jour. « Mais le processus est long : réintroduire une nouvelle culture, cela met trois à cinq ans. Il faut anticiper ! »
Produire, transformer et consommer localement
Julien Scharch insiste sur la notion de territorialisation. « Les fruits et légumes alsaciens sont un peu plus chers que les produits bretons. En misant sur la communication, on arrive à faire passer cette différence. Cette territorialisation est positive, sur le plan du bilan carbone. Une exploitation agricole diversifiée est plus résiliente. Cela permet d’amortir les chocs. »
Avoir toutes les productions sur un même territoire est important, estime le président de l’Opaba. « Mais il manque un maillon de la chaîne : des artisans capables de transformer localement nos produits. Ainsi, nous sommes obligés d’aller en Allemagne pour faire fabriquer notre huile de colza. Nous y travaillons dans le cadre des discussions sur les projets alimentaires territoriaux (PAT). »
« L’agriculture a-t-elle anticipé le changement climatique ? » s’interroge Estelle Lozachmeur. Une des solutions pour lutter contre le réchauffement climatique est la réduction de l’empreinte carbone. Des investissements ont été réalisés dans les biocarburants, notamment par l’industrie sucrière, avec des retours sur investissement de quinze ans. « On veut mettre fin à ces filières sous prétexte d’opposer les productions alimentaire et énergétique. » L’agriculture a toute sa place dans la production d’énergie, il en est persuadé. « Détruire l’acte de production par idéologie est dangereux, le relancer demande du temps. » La recherche a permis de sélectionner des plantes plus productives et résistantes à la sécheresse. « Par ailleurs, nous voulons développer le stockage de l’eau », ajoute Gérard Lorber.
Paul Fritsch poursuit : « L’agriculture a un rôle à jouer dans la lutte contre les gaz à effet de serre. Le grand débat, c’est comment l’agriculture se situe dans cette chaîne de production agroalimentaire. »
Martine Vonesch aborde le thème du bien être animal, qui lui est cher. « C’est une grande priorité pour la population, en particulier chez les jeunes. Il faut revoir les choses au niveau des instituts techniques et des chambres d’agriculture, former les techniciens à l’éthologie. La quantité d’animaux produite est insoutenable actuellement. » Il faut trouver un équilibre entre terres arables, forêt et élevage, estime-t-elle.
Ne pas négliger la sécurité alimentaire
« On vit dans une société où l’accès à la nourriture est une évidence », insiste Gérard Lorber. Mais il ne faut pas négliger la sécurité alimentaire - la pénurie actuelle de beurre est là pour le rappeler. « Se ménager la possibilité de produire de l’énergie quand les productions alimentaires sont excédentaires, et pouvoir revenir en arrière si nécessaire, ce n’est pas idiot. N’agir que sur un pan de l’économie agricole pourrait s’avérer contre-productif. »
L’Alsace a beaucoup investi sur sa marque, rappelle Paul Fritsch. « Il ne faut pas diluer la marque Alsace dans le Grand Est. » Les Lorrains tiennent autant à leur marque que les Alsaciens, indique Bénédicte Dubois.
La performance environnementale passe par l’évolution des techniques, souligne Vincent Thiébaut. « Il faut trouver des solutions concrètes pour réduire la consommation de carburants, en développant par exemple l’agriculture de conservation. » Mais, insiste Gérard Lorber, le labour reste un bon moyen de réduire la pression des mauvaises herbes. Paul Fritsch estime que différentes techniques doivent pouvoir cohabiter sur une ferme.
Pour faire évoluer les techniques, il faut soutenir la recherche, poursuit Gérard Lorber. Jean-François Vierling avertit : « On ne peut pas transposer les systèmes n’importe où. Si on ne respecte pas la nature, elle se rappelle à vous. » Attention à la pensée unique ! « L’agriculture est une industrie lourde, dont l’investissement s’étale sur plusieurs années. Il faut pouvoir vivre de son travail. À nous d’échafauder un système qui soit applicable au plus grand nombre. »
Le deuxième atelier a pour thème « Assurer la sécurité sanitaire de l’alimentation française dans une économie mondialisée et un contexte de changement climatique tout en prévenant les contaminations chimiques ». Tout un programme ! Nous y reviendrons dans une prochaine édition.