Publié le 19/12/2020
En Alsace, le loup n’est pas un problème. Pas encore. Il arrive… à pas de loup, depuis deux ans. Il est pour l’instant de passage. On dénombre peu d’attaques sur des troupeaux. Mais, de toute évidence, il s’installera. Thierry Sieffer, maire de Ranrupt dans la vallée de la Bruche, prend les devants.
Thierry Sieffer, le maire de Ranrupt, est parti dans les Abruzzes, dans le centre-est de l’Italie, où les hommes n’ont jamais cessé de cohabiter avec le loup, pour trouver des solutions transposables à la vallée de la Bruche, en termes de protection du cheptel. Du 28 septembre au 2 octobre 2020, Jean-Sébastien Laumond, chargé de mission paysage-environnement de la communauté de communes de la Vallée de la Bruche, Frédéric Preisemann, technicien forestier de l’Office national des forêts (ONF), membre du Réseau Loup-Lynx (piloté par l’Office français de la biodiversité, l'OFB), et Olivier Vogel, journaliste à France Bleu Alsace, sont allés avec lui à la rencontre d’éleveurs, d’un élu et d’une biologiste, dans le parc naturel national italien. L’initiative est à saluer. D’autant plus que Thierry Sieffer, ancien bûcheron, impulse une dynamique depuis mars 2020 autour de la question du retour du loup dans les Vosges bas-rhinoises. Mais la méthode en a choqué plus d’un dans le monde de l’élevage. En effet, lors d’une réunion qui a eu lieu avant le premier confinement, entre élus, éleveurs et techniciens, la potentialité d’un voyage d’études avait été soulevée. La crise sanitaire a mis en attente les retrouvailles des professionnels ; elle a retardé le projet. Sans concertation, dans l’urgence déclenchée par le spectre d’un second confinement, Thierry Sieffer décide d’organiser le voyage. Il appelle, début septembre, tous les éleveurs du coin pour les inviter à participer : en vain. L’un a prévu de faner, l’autre d’aller à l’abattoir. Ils n’ont pas voulu se libérer, ni être remplacés sur leurs fermes au pied levé. D’autant plus que la pertinence de la destination est contestée : pourquoi aller dans les Abruzzes alors que le contexte, la production et les règles d’indemnisation ne sont pas les mêmes qu’en France ? « C’est un peu du tourisme » Simon Maier, secrétaire général au syndicat ovin (SO) du Bas-Rhin, associé co-gérant au Gaec de l’Eichmatt, à Bassemberg, a décliné l’invitation au voyage de Thierry Sieffer. Pourtant, il a subi deux attaques, deux nuits de suite au Champ-du-Feu en juillet 2019, et il est avide d’informations nouvelles sur le loup. Il est déjà très bien renseigné. « C’est un peu du tourisme, ce qu’ils sont allés faire, pense-t-il. Il n’y a pas besoin d’aller en Italie, avec un traducteur qui ne restitue pas tout, chez un célibataire du fin fond de la vallée. Certaines communes ont même basé leur économie touristique sur le loup. [Il fait référence à Civitella Alfedena, un village de 260 habitants, à 1 123 mètres d’altitude ; et à son musée du loup et à son parc dans lequel on peut observer plusieurs grands prédateurs en semi-liberté, NDLR.] On n’aurait rien apporté au voyage, nous, les éleveurs. Et je doute que ce voyage nous apporte grand-chose. Ça part d’une bonne intention mais la comparaison est difficile entre les Abruzzes et la vallée de la Bruche. Et il y a assez d’expériences en France, de nombreuses communautés sur Facebook ! En cinq ans, je suis parti seulement trois jours, avec ma compagne, en voyage. Si je pars sans elle, elle m’en voudra ! » Simon termine sur cette pointe d’humour mais il est sérieux. « Je leur avais déjà dit, avant le confinement, qu’on n’était pas chaud, nous, les éleveurs », glisse-t-il. Qu’à cela ne tienne, l’élu de Ranrupt ayant sollicité le soutien de l’Europe, via le programme Leader (Liaison entre action de développement de l’économie rurale), financé par le Feader (Fonds européen agricole pour le développement rural), et redoutant, à raison, un reconfinement, maintient son départ dans les Abruzzes. Hormis la philosophie italienne, qui est de s’accommoder au mieux de la présence du grand prédateur - aussi peut-être parce que l’indemnisation de 190 euros pour un mouton reconnu tué par un loup vaut plus que la bête à viande (60 euros), d’après la scientifique qui travaille sur place -, rien de détonant n’est à retenir du voyage. Les trois éleveurs italiens professionnels des Abruzzes, en lait et/ou viande, ont subi chacun de trois à dix attaques en 2020, sur des troupeaux allant de 150 brebis à 300 moutons, ou de 100 chèvres, qui paissent jusqu’à 1 600 m d’altitude. Pour s’en défendre, ils insistent sur la nécessaire présence de chiens (de six à dix), leur éducation adéquate, sur l’importance d’un berger (dont le loup a systématiquement peur : « Il sait très bien que l’animal le plus méchant, c’est l’homme », répète la traductrice), sur l’utilisation de clôtures électrifiées. Ce que l’histoire ne dit pas, c’est si le loup entend de temps à autre siffler une balle, alors qu'il est strictement protégé des deux côtés des Alpes. Les Italiens ont la réputation d'être moins regardants sur le respect des lois, aussi sévères soient-elles. 400 prédations sont dénombrées en moyenne dans les Abruzzes chaque année. Mais le plus gros problème relève un éleveur italien, c’est le tourisme de masse : certains hôtels attiraient l’ours et des cerfs pour contenter les visiteurs. Le plantigrade a déjà abîmé ses clôtures. De son côté, Roberta Latini, la biologiste du parc naturel, ose dire que certains éleveurs participaient à ce « nourrissage » en posant des carcasses pour les loups. « Adapter les solutions pour chaque troupeau » Si le triptyque « chiens-brebis-berger » est le meilleur pour les Alpes, d’après Jean-Marc Landry, biologiste et éthologue, qui travaille dans le Valais en Suisse, depuis 1997 suite au retour du loup ; il ne l’est pas forcément partout. Début octobre, juste après le retour des Alsaciens de leur expédition dans les Abruzzes, le scientifique a été interviewé par la journaliste Aurélie Kieffer pour France Culture. Le voyage des Bruchois a eu le mérite d’engendrer un battage médiatique au retentissement national, puisque Jean-Marc Landry réagit au reportage d’Olivier Vogel diffusé sur l’antenne. Quand les éleveurs divisent un troupeau en quinze lots, il est inenvisageable d’avoir quinze chiens, dit l’éthologue. « L’éleveur passerait la journée à les nourrir ! », s’exclame-t-il. Et, si les chiens de troupeau fournissent un travail fantastique, le chercheur constate qu’il n’y a pas encore assez de sélection et que les éleveurs français et suisses ont perdu les savoir-faire en matière d’éducation de ces chiens, contrairement aux Italiens. La collaboration qui se dessine entre la vallée de la Bruche et les Abruzzes s’orienteraient-elles sur des échanges autour des chiens de protection ? « Tous doivent s’adapter aux chiens. Les éleveurs ne doivent pas porter toute la responsabilité », souligne encore Jean-Marc Landry. Le scientifique fait référence aux peines de prison qui peuvent être encourues lorsqu’un chien mord un randonneur, se basant sur un cas français. « L’idée, c’est d’adapter les solutions pour chaque troupeau. […] Parfois, le tir est un outil de protection ; parfois, c’est la solution. On doit donner à l’éleveur des outils pour défendre ses bêtes », plaide-t-il. Mais attention à ne pas tuer n’importe quel loup : une meute désorganisée, déstructurée par la mort d’un des deux parents par exemple, peut entraîner plus d’attaques sur les troupeaux de la part des jeunes. « L’idéal, ce serait de pouvoir tirer le loup qui est en train de faire l’attaque », précise Jean-Marc Landry. La réglementation aujourd’hui ne le permet pas. 50 % des loups vivent dans le système pastoral et ils passent aussi à côté des troupeaux sans les attaquer. Dès lors, comment savoir a posteriori si on tire sur le bon individu ? « Les chiens de protection, on verra plus tard » « Nous aimerions faire des tirs non létaux : tirer sur le loup, lui faire du mal, parce qu’il faut que le loup ait un traumatisme et qu’il fasse le lien avec les brebis, pour qu’il apprenne à ne plus revenir sur les troupeaux. On est en train de développer plusieurs outils, parce que les éleveurs ont besoin d’outils qui fonctionnent », martèle le biologiste. « En Alsace, on parque la nuit, parce qu’on a des voisins. On est obligé. Mais poser des filets d’1,40 mètres, c’est très lourd. Un an est passé sans attaque : on ne va pas s’embêter avec ça. Nos filets ont 90 cm de hauteur, aujourd’hui. Le retour du loup nous inquiète certes, mais pour le moment on ne va pas changer nos pratiques, parce qu’on n’a rien sous les yeux. Et les autorités non plus ! », avance Simon Maier, joint par téléphone, début décembre, après avoir rencontré Thierry Sieffer et son équipe. Le secrétaire général du SO du Bas-Rhin reconnaît que s’équiper avant même que le loup n’arrive, même à ses frais, pourrait le tenir à distance mais « ce n’est pas facile et c’est lourd, économiquement », dénonce-t-il. Il voit d’ailleurs plus loin : « Dans les années à venir, les protections fonctionneront mais dans vingt ans ? » Il cite l’exemple de la Drôme où certains éleveurs avec 25 chiens se font encore manger des brebis, parce que le loup s’est trop développé, estime-t-il. « C’est un métier de plus d’avoir des chiens, ajoute-t-il. On a un berger : mon père. On transforme : on est boucher-charcutier. On a aussi envie d’être parents, d’avoir une vie de famille ! » Il affirme qu’il va souscrire au prochain Plan loup tout de même pour installer des clôtures fixes d’1,20 m autour de sa ferme. « Les chiens de protection, on verra plus tard. Ce sera dur à gérer parce que c’est nouveau et qu’on est sur un secteur touristique », confie-t-il. Son papa travaille avec des chiens de conduite, des bâtards actuellement. Le Gaec compte 850 brebis et 210 ha de prairie naturelle, principalement dans les vallées de Villé et de la Bruche. L’exploitation est sur un territoire classé en cercle 2 (les cercles vont de 0 à 3, le cercle 0 étant un foyer de prédation) : c’est-à-dire qu’« au moins un constat de dommages pour lequel la responsabilité du loup n’a pas été écartée au cours des deux dernières années, sans récurrence interannuelle » a été établi. Elle est donc éligible aux subventions. Mais le berceau de la production ovine en Alsace est dans le nord du Bas-Rhin qui a été déclassé en cercle 3. « Là-haut, ils n’ont plus de subventions pour les clôtures », pointe Simon Maier. Ils en ont pour des chiens de protection s’ils font pâturer plus de 90 jours cumulés. « Tant qu’il n’y a pas de pression, il n’y a pas d’aide » Jean-Sébastien Laumond, ingénieur-agronome de formation, qui travaille de près avec les éleveurs, le sait : c’est le serpent qui se mord la queue. On demande aux éleveurs de se protéger du loup avant même qu’il n’attaque le troupeau, pour le dissuader, mais les subventions aux chiens, clôtures et bergers ne sont débloquées qu’une fois les attaques avérées et sur plusieurs années. « Tant qu’il n’y a pas de pression, il n’y a pas d’aide. Ici, heureusement, il y a de bons échanges avec la DDT. Dès les premières attaques de loup en 2019, les éleveurs ont été remboursés : même ceux qui avaient des daims, alors que ces animaux ne sont pas mentionnés dans les textes », remarque-t-il. Selon Frédéric Preisemann, il y aurait deux ou trois loups dans tout le massif vosgien. La DDT du Bas-Rhin détecte seulement un individu dans le Bas-Rhin, en l’état des éléments techniques que livre le terrain. Thierry Sieffer qui se veut précurseur sur le sujet, tient à la présence du loup pour aider la forêt à se régénérer, grâce à ce prédateur naturel des sangliers, chevreuils et cerfs. En contact avec l’association nationale Férus de protection et de conservation de l’ours, du loup et du lynx en France, le premier magistrat de Ranrupt souhaiterait que des bénévoles formés aident les éleveurs dans la surveillance de leurs troupeaux. L’idée sera soumise aux premiers concernés, les éleveurs.












