Manifestation de vignerons coopérateurs à Scherwiller
Ce sera « 80 hl/ha pour calmer le jeu »
Manifestation de vignerons coopérateurs à Scherwiller
Publié le 27/09/2019
L’ambiance était tendue vendredi dernier à Scherwiller. Une assemblée informelle d’une trentaine de vignerons coopérateurs a exprimé ses craintes sur la baisse de rendements, in fine de leur revenu à l’hectare de vigne. Leur cible : Yves Dietrich, membre du Comité vins de l’Inao, et vigneron.
Fait unique dans l’histoire du vignoble, les trois anciens présidents de l’Association des viticulteurs d’Alsace (AVA), Marcel Blanck, Raymond Baltenweck et Gérard Boesch, ainsi que Guy Mersiol, sont venus en renfort de Jérôme Bauer pour expliquer les fondamentaux de l’appellation et le rôle de ses mandataires à l’Inao, désignés par arrêté ministériel. Olivier Sohler, maire de Scherwiller, craignant quelques débordements, avait demandé un service d’ordre. Plusieurs gendarmeries du Piémont se tenaient en alerte et trois gendarmes étaient postés devant la salle municipale. Car la manifestation informelle des vignerons coopérateurs devait initialement se tenir devant le domaine Achillée, l’exploitation d’Yves Dietrich et de ses deux fils, membre du Comité vins de l’Inao. Le contexte : il est de tradition calendaire que les rendements d’appellation soient entérinés par le Comité vins de l’Inao vers le 15 novembre, après une première prise de connaissance lors d’un comité en septembre. Yves Dietrich, vigneron du domaine Achillée à Scherwiller, est membre de ce Comité ; il a été nommé par arrêté ministériel, en qualité de personne qualifiée, tout comme Étienne Arnaud Dopff, en tant que représentant professionnel du négoce. Le 5 septembre, le Comité vins a appelé la viticulture alsacienne à revoir sa proposition de rendements 2019 à 80 hl/ha, votée en assemblée générale de l’AVA. « Mon intervention a valeur d’alerte » « Le vignoble doit réfléchir sur ses mises en marché, constituer des réserves, trouver des solutions. J’ai vu beaucoup de régions mettre en marché leurs vins trop rapidement et s’écrouler ensuite. C’est ce que je veux éviter. Mon intervention a valeur d’alerte. J’ai exprimé la situation difficile au Comité. Une vision à cinq ans est nécessaire », explique Yves Dietrich. Certains vignerons n’ont semble-t-il pas compris pourquoi leur vote en assemblée générale de l’AVA pouvait ne pas être entériné par l’Inao. « À l’AVA, il y a eu un vote à 80 % pour 80 hl/ha. Alors à quoi cela sert-il de voter ? », lance un vigneron coopérateur. Explications de Gérard Boesch : « Ce n’est pas le conseil d’administration de l’AVA qui a proposé Yves Dietrich pour siéger au Comité national de l’Inao. Il n’est pas nommé en tant que représentant de l’Alsace, mais en tant que personnalité qualifiée. Quand bien même il le serait, poursuit Gérard Boesch, ce qui est le cas de Jérôme Bauer, les membres du Comité vins de l’Inao ne sont pas élus mais nommés intuitu personae (en fonction de la personne, ndlr). » Mandat ministériel Raymond Baltenweck enfonce le clou : « C’est l’État qui est propriétaire de la notion d’appellation contrôlée. Pourquoi ? Les vignobles tels que ceux de Chablis ou de la Champagne étaient victimes de contrefaçon. L’État a donc créé l’Inao et nous en a confié la gestion. Nous avons la mission de gérer. Ceux qui ont voté ont reçu un mandat du ministre, pas de vous. » Pour Marcel Blanck : « Si vous abordez le problème de cette manière, vous risquez de perdre le respect des autres vignobles d’appellation et vous risquez le pire. » Car en réalité, rappellent les présidents, le vignoble alsacien a un rôle à jouer au niveau des appellations. « Nous sommes leaders en vins blancs et en crémants. Si nous périclitons, croyez-vous que la Loire, Limoux ou d’autres vont laisser faire ? », interroge Gérard Boesch. D’autres vignobles n’arrivant pas à résorber leurs excédents conjoncturels ont déjà été contraints à des distillations de crise. Et s’agissant des excédents structurels, contraints à des campagnes d’arrachage… Reste que les manifestants ont exprimé avec maladresse (et de la colère parfois même répréhensible) de profondes inquiétudes sur leur avenir et leur revenu à l’hectare. « Nous voulons savoir où nous allons, comment nous y allons et avec quelles conséquences […] Il faut vendre ! Je suis choqué que la première solution proposée soit de baisser les rendements. » Des investissements à couvrir « On a réalisé des investissements, on doit se conformer à l’HVE. D’autres font du bio. Il nous faut du temps », explique un autre vigneron coopérateur. « Qui mieux que moi, qui ai été coopérateur pendant 25 ans, peut comprendre que votre revenu est dépendant du rendement », répond Yves Dietrich. « J’ai aussi compris qu’il y avait une certaine précarité au niveau de la coopération aussi », admet Jérôme Bauer. Cela dit, « on ne peut pas continuer à accumuler des vins qu’on ne sait pas vendre », poursuit-il. « Si nous restons dans ce marasme, il va y avoir une aspiration par le bas. On va tous en subir les conséquences, y compris la coopération. […] Si on entre dans une crise forte, il pourrait y avoir une déflation des terres et des loyers », prévient le président de l’AVA. « Certains pensent que 950 000 hl sont le maximum commercialisable. Pour moi c’est un manque d’ambition », estime Jean Philippe Haag, vigneron coopérateur, vice-président de Wolfberger. Les arguments de part et d’autre s’enchaînent dans la soirée, souvent en forme de rejet mutuel de faute et sans véritable débat. Pierre Bernhard, président du Synvira, appelle d’emblée à sortir des discussions stériles. « Il ne s’agit pas de faire le procès de l’un ou l’autre. Il y a trop de vrac chez tout le monde, y compris dans des coopératives », tranche Jérôme Bauer. « Il ne sert à rien de stigmatiser les familles professionnelles et le rendement n’est pas la seule composante de votre revenu », rappelle-t-il. Le problème pourrait cependant avoir des conséquences sur le prix du kg de raisin. Déjà « le négoce applique une baisse ajoutée à de l’indexation négative ». « Absence de discipline collective » « En 25 ans, chaque fois qu’on a eu une grosse récolte et qu’on n’a pas réagi en serrant les rendements, on n’a pas eu de remontée de prix. Après 1982, on a mis 6 ans pour retrouver le prix de 1981. De même en 1994. Quand il y a trop de vins sur le marché, ce sont les acheteurs qui font les prix », rappelle Raymond Baltenweck qui déplore « l’absence de discipline collective ». Mais des vignerons proposent d’autres pistes : « Nous avons des entreprises formatées aux 80 hl/ha, il faut le prendre en compte », estime Jean-Claude Rieflé. D’ailleurs, Jean-Philippe Haag appelle à « recruter de nouveaux consommateurs par des vins qui plaisent, des vins fruités, secs… » Et, « il y a en même temps une autre forme de viticulture. Unité ne veut pas dire uniformité. Il faut mener de front deux pistes, une viticulture libérale basée sur le cépage qui a toute sa raison d’être, et à côté une viticulture profitant de la hiérarchisation, avec une coexistence à l’intérieur de notre système d’appellation », estime Jean-Claude Rieflé, membre du cercle de réflexion Gustave Burger. La soirée s’achève : « On n’est pas dans une situation facile. Il y a urgence à mener une réflexion », admet Jérôme Bauer. « Le débat pour ces vendanges 2019 est clos. La situation est sous une tension telle que le négoce a donné son accord pour le statut quo, sauf le VCI, pour calmer le jeu. Le président du Comité national m’a confirmé qu’il soutiendrait cette position. » Mais passé les vendanges, le vignoble devra « venir avec des propositions concrètes pour 2020, le 15 novembre prochain à l’Inao ».












