Vigne

Agroécologie dans le vignoble

Des pratiques très utiles pour la biodiversité

Publié le 09/03/2022

Une étude menée pendant deux ans dans le vignoble alsacien a démontré les bénéfices des pratiques agroécologiques sur la présence de biodiversité utile, ces auxiliaires capables de lutter contre les ennemis de la vigne comme la cicadelle et le ver de grappe. Les résultats ont été dévoilés le 24 février à plusieurs dizaines de viticulteurs réunis à Saint-Hippolyte.

L’agroécologie, meilleur allié de la biodiversité utile dans le vignoble alsacien ? C’est la conclusion de l’étude menée pendant deux ans par le groupe Armbruster, BASF France Division Agro et le laboratoire d’entomologie Flor’Insectes. Elle était menée sur seize parcelles allant du secteur de Ribeauvillé à Kientzheim, sur environ 1 200 ha. Chacune d’entre elles a été sélectionnée selon ses spécificités, son environnement favorable à la biodiversité et les pratiques agricoles employées. L’objectif était d’étudier la diversité et l’abondance relative des insectes et leur intérêt pour la régulation naturelle des ravageurs en prenant en compte l’effet de différents paramètres : le recours à la confusion sexuelle, la présence d’éléments paysagers (haies, murets, mares, arbres, enherbement) pouvant apporter le gîte et le couvert à une biodiversité utile, et enfin l’impact des semis dans les interrangs. C’est la docteure en entomologie et écologie du paysage, Johanna Villenave Chasset, qui s’est chargée des suivis, observations et collectes d’anthropodes via différentes techniques comme les filets à insectes ou des pots barber enfouis dans le sol.     Afin de gommer l’hétérogénéité annuelle liée à la météo, mais aussi pour donner de la crédibilité à l’ensemble du processus, l’étude s’est étalée sur 2020 et 2021. Deux campagnes de relevés ont été réalisées à chaque fois, le 17 juin et le 2 juillet la première année, les 25 juin et 27 juillet l’année suivante. Malgré des conditions climatiques inégales, les résultats obtenus sont les mêmes entre ces deux campagnes de prélèvement. En 2020, 85 % des 1 600 insectes collectés et identifiés étaient des auxiliaires de la vigne. En 2021, malgré un printemps froid marqué par des épisodes de gel et un été pluvieux, cette proportion s’établit à 86 %. « Ce sont des bons résultats qui confirment la forte présence de la biodiversité utile dans le vignoble alsacien », indique Nadège Pillonel, ingénieure Conseil Environnement chez BASF France Division Agro. Favoriser « le gîte et le couvert » Ce vignoble alsacien est aujourd’hui considéré comme le plus « vert » de France. Le bio et la certification HVE (Haute valeur environnementale) y sont en forte progression depuis plusieurs années, et les pratiques dites « alternatives » suivent le même chemin. L’utilisation de solutions de biocontrôle, via la confusion sexuelle est ainsi fortement encouragée par le groupe Armbruster pour lutter contre eudémis et cochylis, ces insectes lépidoptères responsables de la pourriture des raisins.     C’est là que la présence d’une biodiversité utile devient intéressante. « Ces vers de la grappe ont plusieurs prédateurs naturels comme les opillons, les araignées, les mésanges, les hyménoptères parasitoïdes. Les diptères, carabes et punaises sont eux des ennemis naturels des cicadelles. Autant d’auxiliaires que nous avons retrouvés au cours de ces deux années d’études », poursuit Johanna Villenave Chasset. D’où cette nécessité de favoriser tout ce qui peut offrir « le gîte et le couvert » à ces précieux alliés : semis de fleurs ou d’apiacées dans l’inter-rang ou en bordure de parcelle, utilisation de plantes « relais » comme la luzerne pour attirer les auxiliaires, ou mise en place d’infrastructures « pérennes » comme des haies qui permettent de constituer des réservoirs d’araignées ou de punaises prédatrices. « Lorsque ces facteurs sont cumulés sur une parcelle, on observe 28 % d’auxiliaires en plus que sur les parcelles témoins », résume Nadège Pillonel. Un objectif commun pour le syndicat viticole Tout ceci va dans le sens de l’objectif fixé par le groupe Armbruster : sortir complètement, à moyen/long terme, les insecticides du vignoble alsacien. « Le plus difficile reste de convaincre tous les viticulteurs d’un secteur donné, qui n’ont pas tous les mêmes façons de travailler, de faire évoluer ensemble leurs pratiques pour atteindre cet objectif. Cela permet de rassembler un syndicat viticole autour d’un même projet », explique Aymé Dumas, responsable technique chez Armbruster.     Celui de Beblenheim s’est lancé dans l’aventure de la confusion sexuelle en 2019 aux côtés des syndicats de Zellenberg et Riquewihr. Son président, Michel Froehlich, reconnaît que le plus compliqué a été de « mettre tout le monde d’accord ». « Mais aujourd’hui, cela fonctionne bien. On prend une journée tous ensemble pour poser les capsules sur 180 ha. C’est un travail important qui porte ses fruits. Je suis persuadé que le jour où toute l’Alsace utilisera le biocontrôle, on y gagnera beaucoup en matière de communication et de commercialisation de nos vins », estime le vigneron. Son collègue Philippe Becker, installé à Zellenberg, fait lui aussi partie des convaincus de la confusion sexuelle. « On avait déjà essayé de la mettre en place dans les années 1990 au niveau du syndicat, mais cela avait capoté à quelques voix près », se souvient-il. Un travail de l’ombre conséquent Depuis, les mentalités ont évolué et les surfaces protégées par le biocontrôle sont en constante augmentation. Rien que dans le secteur de Ribeauvillé et alentour, ce sont 1 200 ha qui sont supervisés par le groupe Armbruster, et un nombre conséquent de petites parcelles qu’il a fallu recenser et regrouper. « C’est un travail qui prend énormément de temps. Dans notre cas, ce sont 9 800 parcelles qui sont concernées par le biocontrôle », développe Aymé Dumas.     Une tâche qu’il faut malheureusement rééditer chaque année, malgré les engagements des uns et des autres lors de la campagne précédente. « Tous les ans, il faut réexpliquer le pourquoi du comment du biocontrôle, le confort de travail que cela apporte pendant une campagne mais aussi l’intérêt des haies, des engrais verts ou de nichoirs, il faut mobiliser les gens, mettre le parcellaire à jour. Cela prend du temps, c’est un gros engagement de notre part, mais c’est indispensable si on veut faire évoluer durablement les pratiques de nos vignerons », pointe le technicien d’Armbruster. BASF mise beaucoup sur cette évolution des pratiques et des consciences pour développer son activité. Déjà très présente sur le marché du biocontrôle avec ses solutions Rak et Roméo (125 000 ha couverts en France à l’heure actuelle), la multinationale souhaite que son chiffre d’affaires annuel soit, en 2030, issu à 15 % du biocontrôle contre 5 % à l’heure actuelle.

Publié le 08/03/2022

À Steinbach, près de Cernay, Thierry Misslen produit des greffons certifiés pour le compte du Civa. Récoltés durant l’hiver, ceux-ci sont envoyés aux pépiniéristes qui les utilisent pour produire les plants nécessaires au renouvellement des vignes.

Depuis 1978, date de création du service Prospection et multiplication de matériel clonal (SPMC), le Civa est en charge de la sélection clonale et de la multiplication de greffons certifiés en Alsace. Une mission qu’il accomplit en partenariat avec un réseau de vignerons répartis de Thann au sud, à Kienheim au nord. « L’objectif est d’alimenter les pépiniéristes de la région en greffons certifiés sur tous les cépages », explique Maxence Klingenstein, chargé des vignes mères de greffons, de porte-greffes et du matériel végétal certifié au Civa. Le parc de vignes mères de greffons comprend à ce jour 260 parcelles, soit une surface de 33 ha. Pour le renouveler, le Civa est toujours à la recherche de nouveaux partenaires*. Ceux-ci doivent respecter certaines conditions pour bénéficier de l’agrément de FranceAgriMer. « La parcelle peut être classée en AOC ou hors AOC, mais elle ne doit pas avoir été plantée en vigne depuis 10 ans », indique Maxence Klingenstein, ce qui restreint le choix à des surfaces en friche ou à des vergers. La surface minimale requise est de 10 ares, avec la possibilité de créer des zones d’isolement des côtés. Vigneron à Steinbach, Thierry Misslen a dédié l’une de ses parcelles de muscat à la production de greffons. Située sur la cote 425, théâtre de sanglants combats durant la Première Guerre mondiale, elle est l’une des deux seules vignes mères de greffons consacrée à ce cépage. « Elle donne tous les ans, assure le vigneron. Il n’y a jamais de coulure à la floraison. Elle est bien exposée, plein sud, et elle est protégée du vent. » La plantation doit être réalisée avec du matériel de catégorie base, fourni par le Civa. Cette condition vaut aussi pour le remplacement des manquants. « En plus de la fourniture des plants, nous nous occupons de la gestion administrative sur la partie vigne et la partie plants », précise Maxence Klingenstein. Ce qui inclut l’inscription et le suivi auprès de la filière Bois et plants. S’agissant de la dernière étape avant la multiplication en pépinière, il est important que les greffons soient exempts de maladies. « À l’automne et au printemps, nous réalisons une tournée de prospection de tout le parc de vignes mères pour déceler d’éventuels symptômes d’enroulement, de court-noué ou de maladie du bois. Nous marquons les pieds touchés pour les écarter de la récolte. » Cette tournée de prospection, qui dure une bonne semaine, est réalisée avec l’aide de la Chambre d’agriculture et de l’IFV. « C’est une garantie de qualité sanitaire des greffons », souligne Maxence Klingenstein. La Fredon pose également des pièges photochromatiques pour détecter la présence du vecteur de la flavescence dorée, ce qui évite de traiter contre cette maladie incurable qui épargne jusqu’ici le vignoble alsacien. À ces contrôles annuels s’ajoutent des tests en laboratoire, pratiqués tous les 10 ans. Une conduite identique à celle des vignes ordinaires La conduite des vignes mères de greffons ne diffère pas de celle des vignes ordinaires. Jusqu’aux vendanges, les interventions sont les mêmes. C’est au moment de la taille que les vignerons prélèvent les baguettes, à raison d’une dizaine de bourgeons par baguette. Comme ses collègues producteurs de greffons, Thierry Misslen rassemble les baguettes par fagots de 1 000 yeux, sur lesquels il appose l’étiquette servant de passeport phytosanitaire européen. Le Civa, qui centralise les commandes des pépiniéristes en décembre, lui communique les besoins, ce qui lui évite de récolter pour rien. Cette année, la commande s’élevait à 6 000 baguettes. Moyennant 20 €/fagot, la production de greffons lui rapportera 1 200 €, qui s’ajoutent à la rémunération du raisin livré à la coopérative Bestheim. Depuis quelques années, le Civa collecte directement les fagots chez les viticulteurs et les livre chez les pépiniéristes ou les stocke au Biopôle de Colmar. L’objectif est d’assurer la traçabilité et de maintenir la fraîcheur des bois. En effet, même si ce n’est pas l’unique critère, « plus le greffon est frais, plus le taux de réussite de la greffe est élevé », mentionne Maxence Klingenstein. En l’occurrence, les pépiniéristes visent un taux de réussite minimum de 50 à 55 %. Une vigne mère de greffons produit pendant 20 à 25 ans, souvent moins. « Dès que les tests sanitaires révèlent la présence du virus de l’enroulement ou du court-noué, on exclut la vigne du parc existant, ce qui nous oblige à trouver de nouvelles surfaces éligibles et de nouveaux vignerons partenaires. » Car il faut pouvoir fournir les greffons demandés pour tous les cépages et tous les clones de chaque cépage en tenant compte de l’évolution des plantations. En 2021, 2 ha de vignes mères nouvelles ont ainsi été plantés. Pas suffisant pour compenser les 3 à 4 ha radiés en raison des maladies virales de la vigne, qui ont provoqué des tensions sur l’approvisionnement en greffons en auxerrois et en pinots.

Publié le 22/02/2022

À Wettolsheim, Alexis Schoepfer cherche à augmenter la part des ventes en bouteilles pour être moins dépendant du vrac. Il envisage de renforcer la prospection auprès des cavistes et de l’hôtellerie-restauration et de rénover son caveau.

D’abord salarié sur l’exploitation familiale, Alexis Schoepfer, 26 ans, a succédé à ses parents, Anita et Henri, voici un an. Le domaine Schoepfer-Muller, comme d’autres à Wettolsheim, a agrandi ses surfaces en rachetant des terrains en friches à Walbach, dans la vallée de Munster. Si bien qu’aujourd’hui, Alexis dispose, en plus des vignes proches du siège de l’exploitation, de deux îlots de 2,5 ha et 5 ha distants d’une dizaine de kilomètres. Issus de très petites parcelles regroupées au fil du temps, ces îlots ont été aménagés en terrasses pour tenir compte de la pente (environ 50 %) et pouvoir mécaniser les travaux. Ils sont majoritairement plantés en auxerrois et en pinot noir, ce dernier cépage représentant 4,5 ha sur un total de 12,5 ha. Le domaine est certifié HVE3 depuis 2019 pour « répondre à la demande du marché » mais la transition vers le bio n’est pas d’actualité. « Pour l’instant, dans les vignes en forte pente comme les nôtres, il n’y a pas d’alternative convaincante au désherbage chimique. » Un désherbage mécanique provoquerait une érosion qui fragiliserait les terrasses, considère le vigneron. De ce fait, le domaine s’oriente plutôt vers un système de fauche entre les ceps. « Nous sommes en train de travailler avec une entreprise allemande qui met au point ce genre d’outil mais il est encore en phase de développement », expose Alexis. Pour la protection de la vigne, le domaine teste depuis sept ans, sur 20 ares, le traitement à l’eau ozonée avec un matériel américain (Agri O’zein). Les résultats sont aléatoires, reconnaît le jeune vigneron, qui regrette le peu de soutien accordé à ces essais dont le domaine est seul à assumer la charge. « Pousser cette technologie chez nous, ce serait déjà bien », juge Alexis qui, avec l’eau ozonée, se verrait bien limiter l’usage des produits phytosanitaires à l’encadrement de la fleur. Les petites bêtes et les grosses Dans ses vignes enherbées tous les rangs, le vigneron fauche « le moins possible et en alternance pour préserver la biodiversité ». Des relevés lui ont permis de vérifier l’efficacité de cette stratégie sur les insectes et la flore. « Dans les premières parcelles, cela fait 10 ans qu’on voit des mantes religieuses. Cela veut dire qu’il y a assez d’autres insectes pour qu’elles se développent. » Les relevés botaniques ont par ailleurs montré la présence de 30 espèces différentes de plantes sur 2 m2. Cette attention à la biodiversité lui vient de ses études à l’école d’ingénieurs de Changins, en Suisse, prolongeant un BTS viticulture-œnologie obtenu à Beaune. Alexis essaie également de préserver la biodiversité dans les talus, qui servent de refuge aux insectes et aux oiseaux, en fauchant alternativement le haut ou le bas à l’aide d’une épareuse. Dans le même but, lui et son père font pâturer deux vaches écossaises dans un ancien verger reconverti en prairie, situé au beau milieu des vignes de Walbach. La prairie et son étang ramènent « une diversité d’espèces impressionnante » - mouches, chauves-souris, pics-verts, hérons - qui se propage jusqu’aux vignes. La plupart des travaux de la vigne sont mécanisés. Le domaine a investi dans une machine à vendanger sur chenillettes, qui permet de récolter dans les fortes pentes et dans les vignes en terrasses. Pour le crémant et le grand cru, où seule la récolte manuelle est admise, Alexis fait appel à un prestataire. Le chai est conçu de telle sorte qu’une seule personne peut décharger et mettre en route le pressoir. Les jus s’écoulent par gravité dans les cuves situées en sous-sol, dont la plupart sont thermorégulées. Alexis, qui vinifie depuis 2018, suit un itinéraire classique : débourbage statique de 24 h, soutirage, mise en fermentation à l’aide d’un pied de cuve et contrôle de température entre 18 et 20 °C pour les blancs. Pour le millésime en cours, le vigneron va tenter un élevage sur lies plus long que d’habitude pour « affiner les vins le plus possible, ajouter du gras, développer le côté aromatique ». Il va laisser s’enclencher la fermentation malolactique, de manière à obtenir « des vins de garde avec une certaine élégance ». Pour les rouges, il fait macérer les raisins éraflés en cuve entre 6 à 10 jours selon la maturité, puis pratique des remontages deux fois par jour, voire des délestages en fonction de l’année. « Sur le long terme, je voudrais évoluer vers des vins plus typiques de leur terroir. » Mais avant cela, le vigneron se fixe pour objectif de développer la vente en bouteilles pour ne plus être aussi dépendant du vrac. Celui-ci représente encore 60 % des volumes. La vente en bouteilles se fait essentiellement auprès des particuliers, en direct au caveau ou par livraison. Alexis souhaite intensifier les efforts de prospection en direction des cavistes et des CHR (cafés, hôtels, restaurants) mais pour cela, il lui faudra embaucher un commercial ou un salarié qui pourra le seconder à la vigne. Le jeune vigneron projette également de rénover le caveau, qui n’est plus suffisamment fonctionnel.

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