Vigne

Frédéric Raynaud, directeur de la cave de Pfaffenheim

Il suffirait de peu de changements pour regagner les marchés

Publié le 19/10/2018

Nombre d’opérateurs du vignoble alsacien, de toutes tailles, s’inquiètent en sourdine de l’évolution de la situation économique, avec une récolte pleine et dans les caves du vrac qui s’accumule. Jusqu’en 2017, les petites récoltes suffisaient à justifier la baisse des ventes. Avec un potentiel d’appellation de plus de 1,15 million d’hectolitres, en vendange pleine, la capacité de mise en marché des alsaces se situe autour de 940 000 hl. Pour Frédéric Raynaud, directeur de la cave de Pfaffenheim, quelques mesures suffiraient pour mieux adapter les vins d’Alsace à la demande.

EAV-PHR : Pourquoi souhaitez-vous pouvoir conditionner des vins d’Alsace en bag in box (bib) ? Frédéric Raynaud : En particulier pour le marché suédois, quatrième marché d’exportation des vins d’alsace en valeur : plus de 50 % des volumes sont vendus en bib. On me rétorque que le bib altérerait l’image qualitative des vins d’Alsace. Des chablis sont vendus en bib. Leur image est-elle dégradée ? En Suède, je trouve aussi des vins allemands en bib à des prix très élevés. EAV-PHR : Pourquoi souhaitez-vous sortir du conditionnement unique en flûte alsacienne ? FR : J’ai de plus en plus de clients notamment à l’export qui me disent que le pinot noir ne se vend pas bien en flûte. Et ils me demandent de le conditionner en bourguignonne. La question du design de la bouteille est la même pour le rosé. Résultat : nous n’arrivons pas à nous positionner face aux rosés de Provence dont les ventes explosent. De surcroît, nous nous imposons la flûte qui n’est même pas protégée. Sur d’autres marchés, des Australiens ou des Languedociens en profitent pour nous subtiliser des parts de marché en utilisant la flûte avec des niveaux de prix très compétitifs. Et pour aborder le marché chinois où le design est très important, il nous faudrait également plus de liberté dans le choix du modèle de bouteille. EAV-PHR : Vous revendiquez la possibilité de mentionner les cépages sur vos étiquettes de cuvées bi- ou tri-cépage. La mention edelzwicker n’est-elle pas une réponse suffisante ? FR : Sur le deuxième marché export des vins d’Alsace, au Canada, et notamment au Québec, Pfaff représente plus de 40 % de parts de marché des vins d’Alsace. Notre cuvée bi-cépage Black Tie est la plus importante progression de ventes dans son segment de gamme. Et c’est devenu le quatrième vin d’Alsace le plus vendu au Québec en succursales. Je mentionne donc les cépages sur les étiquettes, car les acheteurs et les consommateurs aussi le demandent. Sans cette mention, pas de développement des ventes à l’export. Or l’Association des viticulteurs d’Alsace considère que c’est interdit, et que ça devrait s’appeler edelzwicker. Les cuvées bi-cépage sont les meilleures contributions à la marge brute de notre société. On me dit que ce n’est pas l’idée alsacienne. Je rappelle juste qu’avant-guerre, les vins de cépage étaient l’exception et que la règle était l’assemblage. EAV-PHR : Quels risques encourez-vous ? FR : Pour l’instant, nous considérons que la lecture du cahier des charges ne nous interdit pas de faire du bi- ou tri-cépage, et nous répondons de surcroît à la réglementation européenne plutôt favorable à l’information du consommateur en indiquant le nom des variétés de raisin entrant dans l’élaboration du produit. Les services de l’État et l’Ava ont une lecture différente du texte. Nous sommes sous le coup d’une amende. Et nous avons refusé la transaction proposée par les services de la DGCCRF, comme cela est la règle. L’affaire est en cours et j’ose espérer que l’Ava changera sa position pour permettre à tous les viticulteurs alsaciens qui le souhaitent de pouvoir prendre des parts de marchés à l’export avec des vins multicépages. J’ajoute qu’à ma connaissance, nous sommes le seul vignoble au monde qui interdit cette communication du nom des variétés de raisins sur l’étiquette dans le cas des bi- ou tri-cépages. S’il le faut, nous irons plaider devant la justice européenne. EAV-PHR : Pourquoi estimez-vous que le vignoble est déconnecté des réalités du marché ? FR : Malheureusement, il n’y a pas de contrepoids dans ce vignoble pour engager des discussions constructives face à ces blocages d’un autre temps. Le vignoble est géré par l’amont et non par l’aval. Nous devons évoluer et nous adapter aux marchés internationaux si nous voulons faire vivre et rayonner le vignoble alsacien et ses vins. L’exemple qui me vient est celui de la sucrosité des rieslings sur le marché américain, troisième marché à l’export pour les vins d’Alsace. Une idée généralement répandue tend à faire croire que désormais la demande est exclusivement tournée vers le riesling sec dans ce pays. Or, parmi les 50 rieslings les plus diffusés aux États-Unis, seuls trois sont secs, deux allemands et un français. Les deux marques de riesling les plus vendues aux États-Unis, Château Sainte Michelle et Kungfu Girl de Charles Smith (Washington estate) sont des rieslings off dry avec 10 à 15 g/l de sucres résiduels. D’ailleurs, nos voisins allemands l’ont très bien compris avec une gamme de rieslings secs et une autre de demi-secs, clairement mentionnées. En Alsace, nous ne pouvons élaborer ce type de riesling, puisque la quantité maximale de sucre résiduel est fixée pour ne produire que des rieslings secs. D’ailleurs, l’obligation d’apposer une mention SEC sur les rieslings alsaciens a été initiée par l’Ava… Un vignoble qui ne s’adapte pas à l’évolution des marchés est voué à disparaître. J’espère que les personnes en charge des destinées du vignoble écouteront les acteurs qui se battent chaque jour pour trouver des marchés, et mettront en place des mesures répondant aux attentes réelles de ces marchés.

Syndicat des vignerons indépendants d’Alsace

Promouvoir une expression libre et créative

Publié le 18/10/2018

Pour la seconde année consécutive, les jeunes vignerons indépendants d’Alsace ont organisé une dégustation de vins de leurs terroirs. Lundi 15 octobre, 33 domaines ont présenté l’expression de leur travail et leur philosophie viticole aux professionnels, aux sommeliers et aux chefs étoilés d’Alsace.

La première édition avait connu une belle réussite. Elle a donc été renouvelée. Le concept est simple. Les jeunes vignerons sont réunis dans une même salle (à l’hôtel Val Vignes à Saint-Hippolyte), placés par ordre alphabétique. Sur une table, un document présente le domaine avec une photo du vigneron. Juste à côté, des vins avec cinq formules. Et les viticulteurs attendent les visites des professionnels. La dégustation et les échanges se déroulent simplement et dans la convivialité. « Les jeunes vigneron (ne) ont tous (toutes) moins de 35 ans ou moins de 10 ans d’installation. Le syndicat des vignerons indépendants d’Alsace se charge de la logistique. Chaque vigneron est là avec ses vins. Nous avons envoyé pas moins de 800 courriers aux restaurateurs alsaciens. Nous avons également convié des sommeliers, des étudiants des CFA de Colmar et d’Illkirch et les chefs étoilés d’Alsace », explique Alain Renou, directeur du Synvira. Une aide bienvenue qui doit permettre aux jeunes vignerons de trouver de nouveaux débouchés, d’organiser leurs contacts et de mettre en place leurs futures ventes de vins d’Alsace. L’un des premiers à avoir répondu présent est Michel Husser, président de l’association des Étoiles d’Alsace depuis septembre 2017. « Je suis venu pour une première prise de contact. Nous sommes en relation tout au long de l’année. Les jeunes vignerons accompagnent les chefs étoilés avec la « formule jeunes ». C’est avec cet état d’esprit que je suis venu faire de nouvelles rencontres, découvrir des vins et enfin faire ma sélection. Chaque vigneron a son propre style. Je fais donc mon travail. Tout au long de l’année, nous avons tous de moins en moins de temps. Cette journée est idéale pour le prendre, et discuter entre passionnés. Je viens de déguster un pinot gris de Denis Hebinger. C’est une première belle découverte », assure Michel Husser. Priorité au collectif Denis Hebinger, jeune vigneron d’Eguisheim, se définit comme le responsable et/ou le porte-parole des jeunes vignerons indépendants d’Alsace, structure informelle. « Notre force, notre état d’esprit, c’est le collectif », précise-t-il. Avec d’autres, il a été à l’initiative de ce groupe, fondé il y a deux ans et demi. « Nous sommes là pour défendre les vins d’Alsace et de terroir, nés d'une agriculture raisonnée. Nous sommes quasiment tous en production biologique, en conversion ou en biodynamie. Nous assumons des vins à petits rendements avec une maturité un peu poussée. Notre objectif est de faire des vins secs car nous estimons que les vins d’Alsace doivent refléter leurs terroirs qui sont divers. Nous assumons pleinement cette extrême diversité qui s’exprime par les cépages, mais aussi par les terroirs. Enfin, notre groupe s’oppose aux VCI et au projet d’irrigation ». Il donne en exemple sa propre bouteille où cépage et terroir sont mis en avant sur l’étiquette de la même façon. Il se félicite de la réussite de cette dégustation depuis deux ans. « Ce partenariat avec les chefs étoilés est une excellente chose. C’est pertinent que les vins des jeunes vignerons soient mis en valeur auprès de nos futurs clients. Pour nous, c’est une passerelle intéressante pour l’avenir. Nous sommes là pour valoriser notre image et proposer des vins de qualité », ajoute Denis Hebinger. Un travail précis Les jeunes vignerons présents sont originaires de toute la route des vins d’Alsace : de Westhoffen à Soultz en passant par Mittelwihr. C’est dans cette commune viticole que Laurent Scheidecker, 28 ans, est installé sur le domaine familial depuis 2014. « Il est important de participer à une telle manifestation pour promouvoir les vins d’Alsace et faire connaître nos vins aux professionnels. Les vins que je présente sont réalisés après un travail très précis. Plutôt qu’un désherbage total des vignes, je préfère l’alternance du labour et de l’enherbement des rangs. De telles pratiques culturales obligent la vigne à plonger ses racines plus profondément dans le sol et, par conséquent, à exprimer au mieux la complexité du terroir. Ce terroir que l’on retrouve dans les vins présentés ». Il propose un riesling Grand Cru Mandelberg 2016 sec : « Il représente parfaitement l’image de Mittelwihr avec son climat particulier », assure-t-il. À côté, un muscat Grand Cru Froehn 2017 de Zellenberg : « Je veux montrer qu’un muscat travaillé peut exprimer la typicité du cépage et la puissance du terroir », complète le jeune vigneron qui insiste enfin sur son rouge. « Il s’agit d’un pinot noir Rouge d’Alsace 2016 sec. Le rouge est en plein essor dans la région. De tels vins ont leur place dans la gastronomie française », conclut Laurent Scheidecker. Cette journée réussie sera complétée par deux dégustations pour le grand public, qui se dérouleront le jeudi 25 octobre aux Catherinettes à Colmar et le jeudi 15 novembre à l’hôtel du département à Strasbourg.

Publié le 11/10/2018

Un état sanitaire impeccable a permis une récolte étalée qui ne pose guère de problèmes en cave. Les fermentations restent à suivre de près, notamment dans le Haut-Rhin, pour aboutir à des balances correctes entre sucre et alcool.

Frédéric Arbogast. Domaine Arbogast à Westhoffen. Environ 1 000 hl vinifiés en 2018. « Nous n’avons pas eu de tri à faire. Les pinots gris et les rieslings entre 12,5 et 14,5° étaient courants cette année. Les acidités sont très variables, de temps à autre basses, tombant parfois à 3,5-3 en tartrique pour l’un ou l’autre gewurztraminer. Il est probable que j’assemble ces cuves. J’ai réalisé des pressées de trois heures sauf en gewurztraminer pour lequel l’extraction a été plus difficile. J’ai sulfité à 3 g/hl des moûts ramenés à 10°. J’ai débourbé vingt-quatre à quarante-huit heures. Les fermentations se sont enclenchées avec les seules levures indigènes, sans coup de feu. J’ai effectué un léger bentonitage à 30-40 g/hl pour quelques sylvaners et gewurztraminers et d’une cuve de riesling. Un pinot gris sec à 14,4° est la première cuvée que j’ai stabilisée. Il est soyeux, frais, avec une acidité fine. Tout ne sera pas sec, mais fruité, gouleyant et charpenté. 2018 présente les mêmes profils analytiques que 2003. Certaines de ces cuvées se sont très bien tenues dans le temps, alors pourquoi pas 2018 ? » André Ruhlmann. Vignobles Ruhlmann-Schutz à Dambach-la-Ville. Environ 8 000 hl vinifiés en 2018. « 2018 est une année pléthorique et qualitative. Le rendement permettra de demander un volume complémentaire individuel. Tous les rieslings génériques étaient au-dessus de 12°, les gewurztraminers entre 14 et 15°. L’extraction a été impressionnante en pinot noir et très belle pour les autres pinots, un peu plus faible sur riesling et gewurztraminer. J’ai donné 3 g/hl de SO2 en sortie de pressoir. Grâce au groupe froid, j’ai descendu les moûts de 22 à 7-8° en une nuit et je les ai débourbés vingt-quatre heures. J’ai uniquement levuré les génériques. Je laisse fermenter à 18°. Une fois que le processus est lancé, le calme vient naturellement. Les réductions sont rares. Je n’ai noté aucun mauvais goût. 2018 permet une vinification légère. Il suffit d’organiser, de contrôler et de bien gérer sa cuverie en raison des volumes qui rentrent. Le millésime 2018 ne me laisse pas une impression d’alcool. Dans le secteur, les acidités sont bien présentes. Elles permettront de réussir les équilibres en laissant plus de fraîcheur que sur un 2003 par exemple ». Coup de pouce à l’acidité Pascal Joblot. Domaine Brobecker à Eguisheim. Certifié bio. 250 hl vinifiés en 2018. « Nous avons vendangé sur un bon mois à partir du 7 septembre. Les rendements montent entre 70 et 80 hl, soit 30 % de plus que d’habitude. Les raisins sont rentrés à maturité dans un état sanitaire excellent à des degrés élevés : 13,5° pour les rieslings, 15 à 15,5° pour les gewurztraminers. L’acidité est correcte pour les premiers, un peu basse pour les seconds. Les pinots noirs dépassent les 15°. J’ai effectué un simple débourbage de huit à dix heures et j’ai sulfité à 3 g/hl. Les moûts étaient chauds. Leur départ en fermentation s’est fait en vingt-quatre heures, maximum trente-six, sans levurage. Je n’ai pas remarqué de carence en azote. La surveillance est donc le principal travail en cave. Les pinots semblent avoir bien profité de l’année, comme le riesling. Le millésime donnera des vins très riches comme nous avons l’habitude d’en vinifier tous les ans. Les gewurztraminers sont très aromatiques. Je compte les arrêter vers 13,5°. 2018 me rappelle 2003 ou 2009 avec des vins bien charpentés, plutôt alcooleux et pouvant parfois manquer d’un peu de fraîcheur ». Guillaume Motzek, maître de chais à la cave du Vieil Armand à Wuenheim. De 10 000 à 11 000 hl vinifiés en 2018. « Les raisins rentrés sur cinq semaines se caractérisent par un potentiel alcool plus élevé d’au moins 1° par rapport aux valeurs habituelles. Les jus ont été extraits facilement en quatre heures et sulfité à 4 g/hl. J’ai limité le débourbage statique à douze heures pour récupérer 8 % de bourbes. Toutes les cuves ont été levurées à 20 g/hl sauf le crémant à 10 g. Certaines ont été traitées à la bentonite à hauteur de 80 g/hl. Les fermentations ont mis au maximum quarante-huit heures à s’enclencher avant de se poursuivre sur un rythme régulier. Le manque d’acidité a été la principale préoccupation. Entre 50 et 80 g/hl d’acide tartrique sur moût selon le vin ont redonné de la tenue à des pinots blancs et gris. Il est probable que la même décision soit prise pour des gewurztraminers. 2018 procurera des vins un peu plus forts en alcool, mais sans être lourds ».

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