Manifestation
Un premier avertissement
Manifestation
Publié le 09/10/2019
Sous le slogan « France, veux-tu encore de tes paysans ? », 650 tracteurs bas-rhinois ont bloqué les axes routiers mardi 8 octobre. Comme leurs collègues dans le reste de la France, ils dénonçaient l’acharnement qui s’exerce contre leur profession.
« Stop à la stigmatisation », « Stop aux incohérences », « Non au Mercosur, non au Ceta »… Autant de maux exprimés haut et fort sur des panneaux accrochés aux tracteurs. Les agriculteurs n’ont plus la place qu’ils méritent dans la société française. Mardi 8 octobre, ils l’ont reprise symboliquement. Environ 650 tracteurs ont bloqué cinq nœuds routiers dans le Bas-Rhin, entre 11 h et 14 h. En fin de matinée, une longue file de tracteurs contourne le rond-point d’entrée de Brumath pour monter sur l’autoroute A4, banderoles tendues sur les chargeurs. Avertis par talkie-walkie, les gendarmes ferment la bretelle d’accès à l’autoroute aux automobilistes et les dirigent vers les déviations mises en place par la préfecture. Même scène à Strasbourg. Près de 150 engins stationnent sur l’A35, au niveau de l’échangeur de Cronenbourg. Pour ce « premier avertissement », la FDSEA et les JA du Bas-Rhin n’ont eu aucun mal à recruter. La mobilisation se révèle même « au-delà de nos espérances », selon Julien Koegler, président des JA. Les syndicats espéraient 80 tracteurs à Strasbourg. Ils en ont eu près du double. « Ça traduit bien un sentiment d’exaspération », analyse Yohann Lecoustey, directeur de la FDSEA. Quelle que soit sa production, chaque manifestant se sent concerné par le dénigrement de l’agriculture. Anthony, qui s’est installé « par passion » en élevage laitier à Ohlungen il y a deux ans, s’élève contre « toux ceux qui nous disent qu’on fait mal notre travail, sans même connaître le sujet. Ils ne savent pas tout le mal qu’on se donne, les heures qu’on y passe et le prix qu’on touche au bout du compte ». « Vivre ensemble, ça devient compliqué » « Vivre ensemble, ça devient compliqué, constate Joseph Lechner, producteur de houblon et président de la FDSEA du canton de Hochfelden. Tout le monde a un avis sur tout et les responsables politiques ne nous aident pas. » Dernier exemple en date : les confusions de Ségolène Royal devant les caméras de BFM-TV, début octobre. L’ancienne ministre a pointé du doigt les produits phytosanitaires comme cause principale des cancers du sein. « Le problème c’est que même si des scientifiques l’ont contredite, c’était trop tard, le coup était parti », regrette Yohann Lecoustey. Et la cote de popularité des paysans de dégringoler un peu plus. « C’est la première fois qu’on bloque l’ensemble du département », remarque Franck Sander. L’objectif est de frapper fort, de dénoncer « les incohérences » du gouvernement et de toucher le consommateur, explique le président de la FDSEA 67. « Dans ce département, on n’a jamais parlé de mal-être agricole tant qu’on avait l’impression que les élus étaient avec nous », dit-il. Ce temps semble révolu. Les promesses faites lors des États généraux de l’alimentation n’ont pas été tenues, estime le responsable syndical en dénonçant un revenu agricole toujours en berne. La question du modèle agricole Pour lui, c’est la question du modèle agricole qui est posée. « On ne peut pas dire : moins de phytos, plus de bien-être animal, plus de bio et accepter tous les accords bilatéraux. » En cause, l’accord commercial avec les pays du Mercosur, mais aussi celui passé avec le Canada, qui va permettre d’importer des aliments produits dans des conditions bien moins contraignantes que celles imposées aux agriculteurs français. « 42 molécules interdites en Europe vont être importées », pointe Julien Koegler, des JA. Des traités signés alors même que le solde agroalimentaire de la France avec l’Union européenne est devenu déficitaire en 2018. Le président de la FDSEA du Bas-Rhin pointe d’autres incohérences : les agriculteurs ont beau se démener pour changer leurs pratiques, les faire évoluer vers une meilleure prise en compte de l’environnement, leurs efforts ne sont pas payés en retour. « Le consommateur réclame des produits biologiques, mais le poulet label ne trouve pas preneur », regrette-t-il. Dans certains cas, il doit être vendu en conventionnel, faute de marché. Même incompréhension pour le projet d’arrêté pour les ZNT (zones de non-traitement) autour des habitations. Le dispositif mis en consultation publique prévoit des distances minimales à respecter entre les zones d’épandage et les habitations, avec une possibilité d’adaptation dans le cadre d’une charte validée au niveau départemental. Entre les 150 mètres de distance réclamés par certains maires et les 5 m minimum prévus par le gouvernement, de quel côté va pencher la balance ? Tout en rappelant les précautions prises lors des traitements, Franck Sander appelle à continuer à se mobiliser sur le sujet et à maintenir le dialogue avec les maires : « 150 mètres de ZNT autour des habitations, vous vous rendez compte de ce que cela donnerait en Alsace ? ». Et Denis Ramspacher, président de la Chambre d'agriculture, de lui répondre : « La viticulture disparaîtrait de certains villages et le maraîchage reculerait à Sélestat. » « Cette opération n’est qu’un début », promet Marc Moser, en dénonçant la surcharge réglementaire imposée à l’agriculture. Pour un collecteur comme le Comptoir agricole, qu’il préside, celle-ci se traduit par un surcoût de 5 € la tonne de céréales. Julien Koegler, lui, critique les distorsions de concurrence entre pays de l’Union européenne. Avec un chiffre : « Un paysan français paie 5 500 € de charges de plus qu’en Allemagne pour un salarié. » Vers 14 h, les agriculteurs ont repris le chemin de leurs fermes. Avec l’espoir d’avoir engendré une prise de conscience de la société et des élus. Sinon, tous se disent prêts à lancer de nouvelles actions.












