Vie professionnelle

Chambre d’agriculture Alsace et Collectivité européenne d’Alsace

« La vraie inflation va arriver maintenant »

Publié le 24/07/2022

Entre la hausse de leurs coûts de revient et la peur de perdre des marchés, les agriculteurs se retrouvent pris en tenaille. Jeudi 13 juillet, la sortie conjointe de la Chambre d’agriculture et de la Collectivité européenne d’Alsace a permis d’attirer l’attention sur un phénomène qui touche de nombreuses filières agricoles.

Producteur de poulets de chair, Damien Schultz a accueilli les représentants de la Chambre d’agriculture (CAA) et de la collectivité européenne d’Alsace (CEA) jeudi 13 juillet sur son exploitation. Située à Artolsheim, en Centre Alsace, l’EARL de la Basse-cour est une ferme de polyculture-élevage qui a diversifié ses activités avec des asperges, des pissenlits et des légumes de saison. À Frédéric Bierry, président de la CEA, Damien Schultz explique que la conjoncture actuelle profite aux céréaliers, mais pas aux éleveurs. Ceux-ci subissent en effet l’augmentation des coûts de l’aliment. Pour l’instant, le mécanisme d’indexation des prix de reprise des volailles sur le coût des matières premières a permis de limiter les dégâts. Mais il est inquiet : « La vraie inflation va arriver maintenant. » Fabriquer l’aliment à partir de ses propres céréales ne serait pas pertinent, juge Damien Schultz. L’éleveur d’Artolsheim met le doigt sur l’une des particularités de la filière volailles : un cycle de production très court, où toutes les étapes sont calées en fonction des besoins des abatteurs. Si chaque éleveur se met à produire son aliment, le risque est de perdre en performance et de désorganiser la filière, dit-il. Les éleveurs ne sont de toute façon pas autosuffisants en protéines, ajoute Mario Troestler, responsable des productions avicoles chez Lorial. Ils achètent du soja qui contient 44 à 45 % de protéines extrêmement digestibles. « Le soja, c’est LA protéine des volailles. On peut le produire en Europe, mais c’est autant de céréales en moins. » Autre préoccupation de la filière avicole : la possible baisse de la consommation due au retour de l’inflation. Pour Damien Schultz, qui vend essentiellement en filière courte, rien ne sert de produire si le consommateur n’est pas prêt ou pas en capacité d’acheter. Pour se démarquer du poulet standard et se placer en grande distribution, l’abattoir Siebert a créé la marque Poulet du Grand Est. Au président de la CEA, qui tique sur le nom, Cyril Besnard, directeur commercial de l’abattoir Siebert, précise que la dénomination Alsace est réservée au poulet label rouge. Depuis le lancement de cette marque Poulet du Grand Est, « on n’a jamais vendu autant de volailles locales en grande distribution. On a trouvé notre place dans la plupart des enseignes ». Cyril Besnard constate que cette initiative a permis de créer « une vraie chaîne de valeur qu’on arrive à respecter ». La gamme proposée « garantit un socle à tous les maillons de la filière et une vision à long terme ». La crainte de la rentrée Néanmoins, le directeur commercial des volailles Siebert s’inquiète de l’évolution des ventes à la rentrée. Jusqu’ici, l’abattoir a réussi à répercuter la hausse des coûts de revient mais pendant combien de temps va-t-il pouvoir le faire ? Comment vont évoluer les ventes en septembre-octobre ? Denis Nass, président de la CAA, se fait l’écho d’autres filières confrontées à la même situation : « Dans le lait, c’est tendu. » Mario Troestler insiste sur la structuration de la filière et sur le mécanisme d’indexation, qui permet d’encaisser les fluctuations de coûts en les répercutant sur le prix final. « Cela n’existe pas en œufs ni en porcs. » Le responsable des productions avicoles chez Lorial pointe également les efforts faits pour améliorer le bien-être animal, même dans une production non labellisée : animaux à croissance lente, limitation de la densité, lumière naturelle… Mais les éleveurs ne peuvent élever indéfiniment les standards de production sans conséquence sur les prix. « 50 % du poulet consommé en France est importé », précise Mario Troestler. Franck Sander, président de la FDSEA du Bas-Rhin, rebondit : avec la baisse du pouvoir d’achat, les consommateurs se détournent des produits biologiques, voire de la production locale. Une partie du lait bio est désormais écoulée en lait conventionnel. De ce fait, le surcoût de production n’est plus compensé. Franck Sander met en cause la grande distribution qui, selon lui, n’accepte pas de répercuter les hausses et « qui marge trop sur nos produits ». « La hausse des prix qu’on connaît aujourd’hui, c’est comme si tout le monde mangeait bio (au prix d’hier) », affirme-t-il encore, pour relativiser la hausse des prix de l’alimentation. La CEA dépense 22 millions d’euros (M€) pour l’alimentation dans les collèges. « C’est nous qui payons mais nous n’avons pas la main » sur les approvisionnements, indique Frédéric Bierry. Ce sont les gestionnaires des collèges, dépendant de l’Éducation nationale, qui ont cette compétence. La CEA se bat pour la récupérer. Son président reconnaît que l’alimentation est un véritable enjeu, aussi bien dans les collèges que dans les Ehpad. Mais avec la hausse du coût de l’énergie, « il va falloir rogner ». Et faire en sorte que la hausse des coûts ne pèse ni sur les ménages ni sur les agriculteurs, ajoute-t-il. « Depuis l’après-guerre, la part du budget consacrée à l’alimentation diminue, réagit pour sa part David Herrscher, président de la MSA d’Alsace. Il faut faire comprendre que ce temps-là est terminé. » Pour la CEA, la priorité est d’assurer les besoins vitaux des concitoyens, quitte à reculer certains projets non essentiels. « C’est pour ça qu’on investit 2 M€ dans l’abattoir de Cernay. » Chercher les poussins… à Orléans La question de la souveraineté alimentaire est posée. Pour qu'elle soit assurée, il faut des producteurs, mais ceux-ci ne représentent qu’un maillon de la filière. Dans le cas de la volaille, il faut aussi un accouveur, en amont, et des abatteurs. Or, le devenir des Couvoirs de l’Est, qui approvisionnent les éleveurs de volailles en poussins, est incertain. L’outil est « en fin de vie industrielle » et son propriétaire est proche de la retraite, indique Mario Troestler. « Si on ne règle pas ce problème, il n’y aura plus de couvoir dans le Grand Est et il faudra chercher les poussins à Orléans. » Le président de la CEA se dit prêt à travailler sur ce dossier, en lien avec la profession. « Si on veut être autonomes, il faut que tout le monde mette des billes et qu’on ait une visibilité sur le long terme », insiste Franck Sander.

Publié le 24/07/2022

Le 8 juillet, l’Alsacienne de restauration a signé une convention avec quatre organisations agricoles alsaciennes pour augmenter ses approvisionnements en produits locaux de qualité.

140 restaurants, quatre cuisines centrales, 750 collaborateurs basés en Alsace, 45 000 repas par jour… L’Alsacienne de restauration est un poids lourd de la restauration collective. Elle se présente même comme le n° 1 dans ce secteur en Alsace. Depuis sa création en 1978, « c’est une entreprise qui a toujours été ancrée dans son territoire », selon Éric Wolff, son directeur. Pour approvisionner ses restaurants, elle achète 5 500 tonnes de marchandises tous les ans, dont une partie est d’origine locale. Il y a dix ans, l’entreprise a conclu un partenariat avec l’Opaba (aujourd’hui Bio en Grand Est) et Solibio pour se fournir en produits bio, mais elle travaille également avec l’interprofession des fruits et légumes d’Alsace (Ifla). Elle est d’ailleurs membre de l’interprofession. En 2015, une convention de partenariat avec la Chambre d’agriculture Alsace est venue formaliser son engagement en faveur d’un « sourcing » local. Elle fixait un objectif d’approvisionnement de 30 % en produits locaux. Cet objectif a été atteint, voire même dépassé pour certaines catégories de produits comme les légumes. Les tonnages de viande et de produits laitiers provenant d’Alsace ont aussi augmenté. Résultat : avant 2019, l’Alsacienne de restauration achetait 1 600 t de marchandises d’Alsace dont 200 t de produits bio. Actualiser les objectifs « Avec Egalim, il a fallu actualiser nos objectifs pour répondre à l’impératif de 50 % de produits de qualité dans les assiettes », indique Éric Wolff. Pour relever ce nouveau challenge, L’Alsacienne de restauration s’est rapprochée de la Chambre d’agriculture Alsace (CAA), de l’Ifla, de Bio en Grand Est et d’Alsace Qualité. Il s’agit « de trouver des produits bio, labellisés et HVE 2 et 3 en quantités suffisantes. » Plusieurs collaborateurs sont investis dans le développement des filières locales, en Alsace et dans le Grand Est. Restait à signer une nouvelle convention de partenariat avec les quatre organisations agricoles concernées. La signature a eu lieu le 8 juillet dans le restaurant d’entreprise de la Maison de l’agriculture, à Schiltigheim. Michel Horrenberger, président de Solibio, Sébastien Richard, vice-président d’Alsace Qualité, et Pierre Lammert, président de l’Ifla, se réjouissent de cette signature. Grâce au partenariat historique entre Solibio et L’Alsacienne de restauration, les produits bio et locaux ont réussi à se faire une place dans la restauration collective. « Il faut continuer à le faire fructifier », souligne Michel Horrenberger. La nouvelle convention permettra de valoriser davantage la production agricole locale, en particulier celle de produits sous signe de qualité et de marque Savourez l’Alsace produits du terroir, renchérit Sébastien Richard. Le vice-président d’Alsace Qualité insiste sur l’importance de la contractualisation « pour que la plus-value revienne aux agriculteurs », dans une période de turbulence marquée par le Covid et la guerre en Ukraine. L’engagement en faveur des produits locaux va dans le sens de la souveraineté alimentaire, si plébiscitée aujourd’hui, note Pierre Lammert. Passer des hausses de tarifs De fait, constate Denis Ramspacher, premier vice-président de la CAA, l’actualité récente a remis cette notion au goût du jour. Produire, transformer et consommer local est un moyen de se prémunir contre les risques de pénurie alimentaire. Même si cela a un coût. L’augmentation du prix des matières premières renchérit celui des produits agricoles. Dans ce contexte, Denis Ramspacher se dit inquiet pour les filières qui n’arrivent pas à faire passer des hausses de tarifs. « Comment bloquer les prix alors que les charges augmentent énormément ? Certaines productions risquent d’être abandonnées. » Un risque accru par la baisse prévisible du nombre d’agriculteurs et par le renforcement des aléas climatiques.

Méthanisation en Région Grand Est

Pour des projets liés au territoire

Publié le 24/06/2022

Fin 2021, le Grand Est comptait 220 installations de méthanisation. De nouveaux projets sont dans la file d’attente. Ce développement doit être encadré pour que cette activité profite à l’ensemble du territoire sans générer de nuisances : les différents intervenants présents à la conférence sur la méthanisation, organisée le 9 juin à Strasbourg, en sont tombés d’accord.

« Dans le Grand Est, nous avons su créer une dynamique autour de la filière méthanisation en nous appuyant sur tous ses acteurs et en construisant de véritables partenariats avec l’Ademe, les chambres d’agriculture, GDRF, GRT, qui sont à nos côtés dans une démarche de développement durable. » Vice-président de la Région Grand Est chargé de l’agriculture et de la bioéconomie, Philippe Mangin n’a pas manqué de rappeler que le Grand Est est la première région française en nombre de méthaniseurs : fin 2021, 220 installations étaient comptabilisées, dont 80 % d’unités fonctionnant par cogénération (production d’électricité et de chaleur). Depuis 2020 toutefois, le parc des méthaniseurs en injection a plus que doublé. Ce mode de valorisation du biogaz représente l’essentiel des 150 à 180 projets en attente de réalisation, relève Philippe Mangin. Si les avantages de la méthanisation sont nombreux, « son développement doit être encadré afin de maîtriser au mieux les externalités négatives », estime le vice-président de la Région Grand Est. Un point sur lequel tous les intervenants s’accordent. Celles-ci incluent la concurrence sur les terres agricoles, qui se trouvent soustraites à la production alimentaire, la pollution des sols et des zones de captage, les flux de camions, l’impact éventuel sur le paysage, les odeurs. Cette volonté de maîtriser les externalités négatives a conduit la Région Grand Est à se doter d’une stratégie régionale dès 2019. Celle-ci s’inscrit en cohérence avec les orientations régionales qui prévoient le triplement de la production d’énergies renouvelables « grâce à un mix énergétique dans lequel le biogaz a toute sa place ». 420 unités de méthanisation d'ici 2030 Une charte pour la méthanisation durable a été signée par tous les acteurs de la filière en Grand Est. L’objectif fixé est de 420 unités de méthanisation en fonctionnement d'ici 2030. Philippe Mangin le juge « raisonnable ». Les disponibilités en biomasse, biodéchets et effluents d’élevage permettraient d’être « beaucoup plus ambitieux », ajoute-t-il. Selon les estimations des chambres d’agriculture du Grand Est, 600 unités seraient possibles. La Région Grand Est intervient dans le financement des études de faisabilité. Celles-ci prennent en compte l’approvisionnement des unités - il faut éviter de perturber l’approvisionnement des filières d’élevage -, les zones de captage et les conditions d’épandage des digestats. Si les répercussions de la guerre en Ukraine ouvrent une période d’incertitude qui peut ralentir les projets, « nous restons pleinement mobilisés », assure le vice-président de la Région. Constituée il y a trois ans, France gaz renouvelables est une association dont la vocation est de construire un pont entre le monde agricole et le monde de l’énergie. Olivier Dauger en est le coprésident - il est aussi président de la Chambre d’agriculture des Hauts-de-France. Il voit la production de biogaz comme « la suite logique d’une exploitation » puisqu’elle valorise les effluents, les résidus, voire les couverts végétaux. C’est aussi « une filière qui amène des solutions par rapport à la transition agricole » en matière de climat et de carbone. « Très complémentaire de l’électricité », le biogaz offre l’avantage de fournir du digestat, un fertilisant précieux dans un contexte de renchérissement du coût des engrais. « Si l’on veut parvenir à une acceptabilité des projets, ils doivent être liés au territoire, aux gisements », relève Olivier Dauger. Une position largement partagée lors des tables rondes et illustrée par la visite, l’après-midi, de l’unité de méthanisation ABH de Wittersheim. Le président de France gaz renouvelables insiste également sur la nécessité d’offrir aux porteurs de projet « une lisibilité », « un cap ». Il regrette la réactivité insuffisante de l’État et le manque de perspectives au-delà de 2023. Trouver le foncier pour de nouvelles unités Pia Imbs, vice-présidente de Grand Est Europe et présidente de l’Eurométropole de Strasbourg (EMS), confirme l’intérêt de la collectivité pour le biogaz qui ne représente que 1 % de sa consommation d’énergie finale. « La production locale et à coût maîtrisé d’énergie fait consensus », dit-elle. Déjà, les biodéchets collectés dans l’Eurométropole sont transformés en biogaz dans une unité située à Oberschaeffolsheim. La généralisation du ramassage des biodéchets va conduire l’EMS à « avoir une démarche partenariale avec les agriculteurs », annonce Pia Imbs. Reste à trouver le foncier pour construire de nouvelles unités de méthanisation « plus ou moins importantes » et à faire accepter leur implantation aux riverains. D'ici 2025, le site d’Oberschaeffolsheim arrivera en effet au maximum de ses capacités.

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