Filières courtes
Les paysans ouvrent leurs cœurs à Colmar
Filières courtes
Publié le 14/12/2016
Le magasin Cœur Paysan à Colmar a ouvert ses portes le 6 décembre en présence de 400 clients pré-inscrits sur internet. Une aventure qui regroupe 35 agriculteurs désireux de valoriser leur production en vente directe tout en créant un lien de « confiance » avec le consommateur.
À l’image d’un beau bébé, le magasin Cœur Paysan, qui a ouvert ses portes mardi dernier à Colmar, n’aura mis « que » neuf mois à se concrétiser. Une naissance qui a été accueillie par plus de 400 personnes - dont au moins 380 clients pré inscrits sur Internet - preuve d’une « attente très forte » estime le président de Cœur Paysan, et maraîcher à Sélestat, Denis Digel. Au départ, il n’y avait qu’une feuille blanche, et la volonté farouche de créer un point de vente fermier dans le Centre Alsace. L’opportunité de racheter les locaux de l’ancien Lidl situé route de Neuf-Brisach s’est présentée. À partir de là, tout s’est enchaîné rapidement, non sans mal. « C’est un vrai challenge qui se concrétise. On a réussi à fédérer au même endroit une grande diversité de productions, et de nombreux agriculteurs qui, pour beaucoup, ne se connaissaient pas entre eux. » Au final, ils sont 35 (dont 30 actionnaires) à avoir dit « oui » à Cœur Paysan. Un magasin de près de 400 m2 qui propose un large éventail de produits alimentaires provenant, à 95 %, d’exploitations situées à moins de trente kilomètres de Colmar. À l’intérieur, un grand îlot « frais » avec les produits carnés et fromagers, trois caisses, et un achalandage disposé astucieusement. Outre la passion du métier, on trouve derrière chaque produit, une certaine expérience de la vente directe et de la relation au client. Dans le magasin, chacun est responsable de ses stocks et des prix. « Ici, pas de politique tarifaire imposée, chacun fait comme il veut. La seule obligation pour chaque producteur est d’assurer une permanence d’un à deux jours par mois sur le site », tient à préciser Denis Digel. Les locaux sont à disposition, aux producteurs d’en faire bon usage en quelque sorte. Dans cette aventure, ils ne sont pas seuls. Six salariés à temps plein ont spécialement été embauchés pour la gestion quotidienne du magasin, dont un directeur issu de la GMS qui souhaitait s’investir dans un projet « plus humain ». Séverine Haberstzer fait partie de ce nouveau personnel. Forte d’expériences dans la vente dans l’alimentaire et sur des marchés, elle fait partie des « multitâches » de la boutique. « Je peux être au rayon boucherie, comme à la caisse. Peu importe en fait. Ici, il n’y a pas de classe ou d’étiquette. On échange tous ensemble, c’est vraiment plaisant. » « On gagne en visibilité » « Alors, comment vous la fabriquez cette farine ? » Le cabas à moitié plein de victuailles « locales », un jeune retraité s’affaire à l’étalage des pâtes sèches et farines produites par Vincent et Sylvain Grass, céréaliers père et fils à Dessenheim. Cela fait quelques années qu’ils se sont lancés dans la transformation d’une partie de leur matière première pour l’écouler en vente directe. Aujourd’hui, ils font partie des 35 producteurs derrière Cœur Paysan. Grâce à une situation géographique idéale, sur un axe routier hyperfréquenté, ils bénéficient aujourd’hui d’une visibilité encore inespérée au début de l’année 2016. « Nous disposons d’un point de vente à la ferme, et nous sommes présents dans d’autres endroits. Mais c’est vrai qu’ici, nous avons l’opportunité de toucher une clientèle bien plus large », témoigne Vincent Grass. C’est aussi une bouffée d’air frais potentielle pour son exploitation de 44 ha. Dans un contexte céréalier très difficile, c’est cette activité de transformation qui permet à Sylvain Grass et son père de « garder la tête hors de l’eau ». « Je pense qu’aujourd’hui, on est obligé de prendre notre destin en main si on veut s’en sortir. C’est ce qu’on essaie de faire avec ce magasin », témoigne Vincent Grass. Un peu plus loin, Marie-Paule Fessler présente sa production de safran démarrée à Saint-Hippolyte en 2011. En marge de son activité viticole, elle a planté 90 000 bulbes de cette plante qui sont aujourd’hui vendus en différents conditionnements. Et à chaque fois, directement dans les mains du client. « Grâce à ce mode commercialisation, je dispose aujourd’hui d’une culture complémentaire qui fonctionne bien. Progressivement, les gens découvrent tout ce qu’on peut faire avec cette épice. Du coup, Cœur Paysan peut m’apporter de nouvelles opportunités commerciales. » Idem pour Joël Halbardier, brasseur à Vogelgrun. Si lui aussi dispose d’un point de vente sur son site de production, il souffrait jusqu’à maintenant d’un gros manque de visibilité. « Les clients qui venaient à la boutique me demandaient toujours où on pouvait acheter mes bières. Maintenant, je saurai quoi leur répondre. » Quand on lui a demandé de rejoindre le projet, il n’a pas hésité un seul instant. Outre l’attrait commercial, il a été séduit par l’état d’esprit qui anime cette aventure collective. « Beaucoup de relations humaines, de la convivialité… Ça va dans le sens des valeurs qu’on aime véhiculer à travers nos bières. » Du côté des clients, il y a ceux qui viennent pour « découvrir », ceux qui « attendaient de pied ferme » l’ouverture, et les habitués des circuits courts. C’est le cas de Colette, d’Oberhergheim, qui s’alimente déjà chez certains producteurs, dont certains sont membres de Cœur Paysan. « C’est encore plus pratique ici, car tout est au même endroit. Et puis on y trouve la fraîcheur, des contacts humains chaleureux et des produits de grande qualité gustative. Et puis cela permet aux agriculteurs de vivre de leur métier. Et rien que pour ça, je pense que les consommateurs ont un vrai rôle à jouer. » Christian, retraité à Widensolen, voit dans ce nouveau magasin une « initiative intéressante » pour le consommateur. S’il reconnaît que ça serait certainement plus « logique » de faire des circuits courts pour écouler les produits agricoles, il ne pense pas non plus que le concept puisse être généralisé. « Par contre, c’est vraiment un bon créneau pour le monde agricole pour essayer de s’en sortir dans ce contexte difficile. » Un avis que partage Denis Digel. « C’est vrai qu’il y a des places à prendre aujourd’hui. C’est maintenant qu’il faut y aller. Et puis, ce n’est pas de la concurrence au supermarché traditionnel. Ici, on vend autre chose : de l’ultra local, le fait de pouvoir toucher le producteur, et de connaître l’histoire derrière chaque produit. C’est la fin de l’anonymat alimentaire. »












