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Agriculture de conservation des sols

Un semoir cousu main

Publié le 05/05/2022

Pour aller vers l’Agriculture de conservation des sols sans investir dans du matériel trop coûteux pour leurs petites structures, Mathieu Kapp et Marc Grass ont autoconstruit leur semoir. Au programme : ingéniosité, doigté et recyclage.

Mathieu Kapp et Marc Grass sont cousins. Le premier est double actif, salarié chez Armbruster et agriculteur à Littenheim, sur une trentaine d’hectares, où il cultive du blé, du maïs, du colza et de l’orge. Le second est agriculteur à Donnenheim où, sur 23 ha de SAU, il cultive du blé, de l’épeautre, du maïs, de l’échalion, des cultures auxquelles s’ajoute un atelier de volaille de chair. Les deux sont de plus en plus intéressés par l’Agriculture de conservation des sols (ACS). Mathieu est un peu plus avancé que Marc : « Je ne laboure plus depuis cinq ans, et j’implante désormais quasiment systématiquement des couverts diversifiés, afin d’assurer la couverture du sol », décrit-il. Être membre de la Cuma de la Zorn, axée sur ces thématiques de non-travail du sol, a été un accélérateur : il a accès à l’expérience des membres plus avancés dans leur transition agroécologique, à du matériel performant. Marc Grass a encore labouré ses terres l’année dernière. Plus isolé, avec moins de facilité d’accès à du matériel adapté, il peine un peu plus à franchir le pas : « Cette année, je ne vais pas labourer, pour la première fois, mais ça fait un moment que j’y pense ». Si les deux agriculteurs ont la volonté d’aller vers l’ACS, ils peuvent parfois manquer d’outils. Ainsi, ni l’un ni l’autre ne sont équipés de semoir direct. Étant donné la taille de leurs structures, investir dans un outil neuf n’était pas envisageable. Et, comme ce n’était pas non plus à l’ordre du jour des projets de la Cuma de la Zorn, les deux cousins ont épluché le marché des occasions. « Nous avons commencé par identifier nos besoins, soit un semoir à dents d’une largeur de travail de 3 m pour semer les couverts après les cultures d’été, ou encore de la féverole après un maïs grain, mais aussi le blé. » Mais leurs recherches restent infructueuses. « Il y avait bien des semoirs à dents, sur le marché, mais pas beaucoup, et aucun qui convenait à nos besoins. Ils présentaient tous des écartements trop serrés entre les dents et les poutres pour pouvoir passer sans difficulté dans les résidus de maïs en surface », rapporte Mathieu Kapp. C’est en visionnant des vidéos d’agriculteurs qui réalisent leurs outils, que l’idée d’autoconstruire leur propre semoir à céréales fait son chemin dans la tête des agriculteurs. « Nous avons aussi pas mal échangé avec Olivier Rapp, qui nous a donné des conseils sur le nombre de trémies, le type de dents… C’est d’ailleurs ainsi, au gré de ces échanges réguliers, que nous avons décidé de souscrire à la prestation Accompagnement à l’ACS », décrit Mathieu Kapp (lire aussi en encadré). Une ode au recyclage et à la récupération Une fois leurs besoins identifiés et leur projet de semoir esquissé sur le papier, les deux agriculteurs bricoleurs ont acheté le matériel nécessaire. À commencer par un châssis d’occasion, issu d’un chisel, qu’ils sont allés chercher dans la Marne. Puis, les dents et les descentes, auprès de l’entreprise Carbure Technologies. Après pas mal de croquis, ils ont fini par trouver la configuration optimale pour assurer la circulation fluide des pailles. « Il a fallu nous adapter au châssis, qui a été raccourci, puis répartir au mieux les dents sur les poutres, de façon que les débris soient chassés vers l’extérieur plutôt que vers l’intérieur », décrit Marc Grass. Quatre roues de jauge, récupérées sur d’autres outils, permettent de contrôler la profondeur de semis. Les trémies ont été récupérées sur d’anciens semoirs Nodet qui dormaient dans le hangar de Marc Grass. « Nous avons dû les positionner à une certaine hauteur car les graines tombent par gravité, il faut donc qu’il y ait suffisamment de pente », explique Mathieu Kapp. Les agriculteurs ont choisi d’en mettre deux, dans la perspective de semer des mélanges d’espèces complexes, avec des grosses et des petites graines. « Si on n’avait mis qu’une trémie, on aurait dû tellement ouvrir les accès aux tuyaux pour que les grosses graines passent qu’il y aurait eu beaucoup trop de petites graines qui seraient tombées et les densités de semis obtenues n’auraient pas convenu », décrit Mathieu Kapp. Grâce à ces deux trémies, chaque dent qui ouvre le sillon est suivie de deux descentes de graines. La première correspond à la trémie contenant les grosses graines, qui sont positionnées bien au fond du sillon, dans l’humidité. La seconde est reliée à la trémie qui contient les petites graines, qui sont positionnées plus en surface. Les tuyaux qui relient les trémies aux descentes ont donné du fil à retordre aux deux constructeurs. « Nous avons d’abord utilisé uniquement des tuyaux annelés d’aspiration de piscine, qui sont souples et résistants ». Mais les premiers semis de couverts, réalisés durant l’été 2021, ont révélé que les graines avaient tendance à s’accumuler dans des coudes. Pire, certains tuyaux se sont cassés. Aussi, les agriculteurs ont procédé à des réadaptations en recoupant ces tuyaux pour y raccorder des tuyaux d’assainissement, plus rigides. Après avoir semé 3 ha de blé, après un colza dont les repousses avaient été laissées se développer, puis broyées, une autre adaptation a été apportée au semoir. En effet, au moment du semis du blé les repousses étaient encore hautes et elles ont gêné la dépose de la graine. Aussi, les tuyaux ont-ils été amenés plus bas dans les descentes. Autre limite identifiée à leur réalisation : « Il faut intervenir sur des parcelles bien nivelées, sinon la profondeur de semis est trop irrégulière. Il faut donc travailler le sol superficiellement, mais nous essayons d’intervenir le moins possible ». Quelque 120 heures de travail Cette nouvelle version du semoir sera essayée cet été, toujours pour semer les couverts après la moisson. Si tout fonctionne bien, les agriculteurs envisagent déjà de passer au niveau supérieur de l’ACS, par exemple, en semant du colza avec une plante compagne, comme du lotier ou une luzerne. La plante compagne sera laissée en place, après la récolte du colza, pour former un couvert, qui sera régulé avant d’y implanter un blé en semis direct, puis, si tout va bien, un deuxième blé, avant un maïs ou un tournesol… Mais, en attendant de passer à la vitesse supérieure, les agriculteurs se font la main sur leurs parcelles test, en utilisant leur semoir personnalisé pour semer des couverts complexes, mêlant de la féverole, du tournesol, du trèfle, de la vesce, de l’avoine, du radis… Pour les agriculteurs, il s’agit d’assurer la levée d’au moins certaines espèces dans un contexte d’aléas climatiques de plus en plus marqués. Pour Olivier Rapp, il s’agit aussi « de sortir de la stratégie des fonds de sac, pour aller vers des couverts plus construits, en fonction du précédent, du suivant, de la longévité espérée du couvert, en cherchant à coloniser au maximum le sol, à l’enrichir grâce aux légumineuses… » Pour réaliser le semoir de leur rêve, les deux cousins ont travaillé ensemble, le soir ou par demi-journées, « car ça venait en plus du reste », raconte Mathieu Kapp, qui estime que leur œuvre a nécessité quelque 120 heures de travail.

ZFE, taxe poids lourd…

La coopération agricole vent debout

Publié le 04/05/2022

Face à la multiplication de projets locaux impactant la rentabilité des entreprises, les acteurs économiques alsaciens se sont organisés au sein du Collectif pour la compétitivité de l’économie alsacienne (CCEA) pour parler d’une même voix. Les représentants de la coopération agricole dénoncent des taxes « injustes », qui vont pénaliser les circuits courts à l’heure où ils devraient être encouragés.

Zones à faibles émissions (ZFE), augmentation de la fiscalité locale des communautés de communes et agglomérations, taxe poids lourds (R-Pass), les acteurs économiques constatent la multiplication des dossiers portés par les collectivités alsaciennes qui impactent l’activité et la rentabilité des entreprises, alors qu’ils subissent depuis deux ans des crises liées à la pandémie de Covid-19, puis à la guerre en Ukraine. Régler les problèmes avant de mettre en place des règles inapplicables Parmi les projets qui inquiètent les acteurs économiques figure la ZFE, dont la mise en œuvre va impliquer des investissements conséquents pour faire évoluer la flotte de véhicules des entreprises. « En l’état, la mise en œuvre de l’interdiction de circulation de la crit’air 2 sur quatre communes de l’Eurométropole en 2028 est irréalisable. Il y a trop d’inconnues, de problèmes techniques, comme la disponibilité en véhicules alternatifs, leur mode d'avitaillement en énergies renouvelables. Nous pensons qu’il est préférable de travailler d’abord à trouver des solutions à ces freins techniques avant de mettre en place des règles inapplicables affublées d’un cortège de dérogations », pointe le Medef Alsace. Où l’on s’interroge aussi sur les modalités de contrôle du respect de ces règles. L’Eurométropole de Strasbourg (EMS) s’est d’ailleurs engagé ce 25 avril sur plusieurs points d’amélioration dont la création d’un comité de suivi avec les acteurs économiques, des annonces qui ont reçu un accueil plutôt favorable. La taxe poids lourds, si elle est censée servir à rééquilibrer le transit routier dans la région, doit aussi servir à financer l’entretien des routes alsaciennes, dont la responsabilité est passée à la Communauté européenne d’Alsace (CEA) depuis le 1er janvier 2021. Pour le Medef Alsace, c’est aussi et surtout une mauvaise réponse à un problème « qui met tout le monde d’accord », celle de la surcharge des routes alsaciennes liée au transit des poids lourds. Mais il faut discerner la part de la circulation qui relève du transit pur de celle qui sert à alimenter et desservir les entreprises alsaciennes. Or, il apparaît que 85 % des véhicules qui roulent en Alsace le font pour faire tourner l’économie locale, que ce soit pour des entrées, des sorties, ou des échanges de marchandises. Le transit pur ne représenterait donc que 15 % de la circulation régionale. La taxe poids lourds va donc être essentiellement portée par les entreprises alsaciennes. Car tout ce qui entre et sort sera taxé. À ce compte-là, les produits manufacturés en Alsace risquent de devenir plus chers que ceux qui proviennent de plus loin. Ainsi, les fruits et légumes d’Allemagne pourraient être moins chers que ceux produits localement. Idem pour les yaourts bretons… Certes des exonérations sont prévues, par exemple sur le transport de matières premières réalisé en tracteur, mais elles n’effacent pas le surcoût lié aux transferts en camions sur les routes alsaciennes, pour fabriquer des produits alsaciens.

Publié le 01/05/2022

À Bischwiller, Olivier Vogt et Loïc Schwebel se sont spécialisés dans la production de légumes. La diversité de leur gamme et de leurs débouchés leur permet d’équilibrer les risques inhérents à cette production, qui demande des investissements conséquents vu les surfaces.

En 2021, quatre nouvelles serres sont venues compléter celles montées en 2008 et 2010 à l’EARL Vogt de Bischwiller, portant la surface sous serre à 5 500 m2. Un investissement de plus pour l’ancienne ferme de polyculture-élevage, qui s’est spécialisée dans le maraîchage sous l’impulsion d’Olivier Vogt à compter de 2005. Sorti du lycée agricole d’Obernai en 2001, Olivier a préféré développer les légumes plutôt que l’élevage laitier, définitivement arrêté à la retraite de son père, Jean-Jacques, en 2012. D’année en année, il a augmenté les surfaces maraîchères et diversifié sa gamme en ajoutant aux asperges et aux pommes de terre, cultivées traditionnellement sur la ferme, quantité d’autres légumes. Il cultive désormais l’équivalent d’une cinquantaine d’hectares en maraîchage avec Loïc Schwebel, le fils de son cousin, qui l’a rejoint comme salarié, puis associé de l’EARL en 2018. L’augmentation des surfaces les a conduits à mécaniser davantage certains travaux - plantation et récolte notamment - pour travailler plus efficacement et avec une moindre pénibilité. « Même si les légumes occupent moins de surface que les grandes cultures, c’est la production qui génère le plus de chiffre d’affaires et le plus de revenus sur l’exploitation », relève Olivier. C’est aussi celle qui réclame le plus de travail : hormis le dimanche, les deux associés sont occupés toute la semaine. Loïc se consacre aux cultures, avec une équipe de salariés permanents et de saisonniers. Jean-Jacques, bien que retraité, se charge des traitements et du suivi des cultures. Olivier se concentre sur l’organisation des commandes, la vente, la gestion des salariés et la comptabilité. Les deux associés achètent tous leurs plants auprès de deux fournisseurs selon des plannings définis à l’avance. « La plupart des plants viennent d’Allemagne ou de Bretagne. On sait ce qu’on reçoit chaque semaine et on ajuste en fonction de la météo et des demandes de la clientèle ». Les serres, non chauffées, sont occupées toute l’année : en hiver, par de la mâche, puis de la salade et des radis, auxquels succèdent les légumes d’été (tomates, poivrons, aubergines, concombres…). Économiser l’eau Les deux associés, dont la ferme est certifiée HVE 3 (haute valeur environnementale) depuis cette année, cherchent à limiter l’usage des produits phytosanitaires et à économiser l’eau. « Sous serre, nous utilisons des auxiliaires pour lutter contre les parasites, comme les thrips ou les pucerons. Nous posons des pièges adhésifs pour les repérer et nous n’intervenons qu’à partir d’un certain seuil de présence. » Le pilotage de l’irrigation se fait à partir des données de la station météo et les serres sont irriguées par goutte-à-goutte pour s’ajuster aux besoins des plantes. Le goutte-à-goutte sert aussi à apporter du calcium aux tomates, à raison d’un apport tous les 10 jours pendant la saison. Pour les légumes de plein champ, Olivier et Loïc utilisent les sols sableux (pour les asperges) et sablo-limoneux. « Les terres à plus de 50 % d’argile sont trop compliquées à travailler. Nous les réservons aux grandes cultures. » Sur les terres à légumes, qui sont irriguées soit par couverture intégrale soit par enrouleur, les deux associés intercalent un blé une année sur trois « pour couper le cycle des adventices ». Une partie des légumes sont cultivés en dérobé. Sitôt le blé récolté, ils implantent des légumes d’hiver qui peuvent rester en place jusqu’en avril de l’année suivante. Pour le désherbage, ils privilégient le binage, le désherbage chimique n’étant pratiqué qu’en rattrapage. « Tous les légumes sont binés une à deux fois minimum. Plus pour le poireau. Si on veut avoir un beau fût blanc, il faut le biner et le butter régulièrement », explique Loïc. Les deux associés disposent de deux bineuses d’écartements différents et d’un tracteur guidé par GPS, mais une année pluvieuse comme 2021, le binage peut être compliqué. Pour protéger les cultures contre les insectes et contre le gibier, ils utilisent des filets. Les traitements restent indispensables pour certains parasites, comme la mouche du poireau. « On n’y coupe pas ! » Pour la conduite des cultures, les deux associés sont bien encadrés grâce aux techniciens de Planète Légumes. « On bénéficie d’un vrai suivi. C’est très important en légumes où les maladies évoluent et les produits deviennent de plus en plus rares. » Au printemps et en été, les légumes sont récoltés au jour le jour. « À partir du 1er novembre, on récolte tout ce qui craint le gel et on stocke en chambre froide : les céleris, les choux, les pommes de terre, les carottes, les rutabagas… » En tout, Olivier et Loïc disposent de quatre chambres froides. La dernière a été aménagée en 2015. Cette année-là, la ferme Vogt a investi 800 000 € dans l’extension du bâtiment principal, construit à l’extérieur de Bischwiller par le père d’Olivier 15 ans plus tôt et dans l’acquisition d’une chaîne de lavage et de conditionnement très performante. Ils en ont profité pour transférer leur magasin de vente sur place. Des places de parking en nombre suffisant et la proximité des parcelles, gage de fraîcheur, contribuent à l’attractivité du point de vente, comme la présence d’un large choix de produits complémentaires de provenance locale.

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