A la une

Publié le 07/12/2022

Consultant en biodynamie, Christophe Ehrhart accompagne un chef d’entreprise moldave dans la création d’un domaine viticole en Moldavie. Un pays que le virage vers l’économie de marché a fait basculer du productivisme à outrance à l’hypertechnologie.

Son premier voyage en Moldavie remonte à 2003 : invité par Nicolas Dirand, un ami vigneron déjà installé dans ce pays, Christophe Ehrhart est allé y présenter la biodynamie. Il y est retourné en 2016. Depuis, le consultant alsacien se rend deux à trois fois par an dans ce pays confetti coincé entre l’Ukraine et la Roumanie, à l’invitation de Roman Stefirta, rencontré lors de son deuxième séjour dans le pays. Patron d’une entreprise pharmaceutique, ce quadragénaire y a créé de toutes pièces un domaine viticole d’une dizaine d’hectares au nord de Chisinau, la capitale moldave. Christophe Ehrhart, qui conseille déjà des domaines viticoles en Alsace, dans le reste de la France et au Portugal, accompagne le chef d’entreprise dans ce projet, dont l’une des finalités est de produire des vins représentatifs de leur terroir issus de vignes conduites en biodynamie. L’autre finalité, pour Roman Stefirta, est de pouvoir accueillir dans un lieu préservé sa famille, ses équipes et ses partenaires commerciaux venant de l’ensemble des pays de l’Est. Situé sur la commune de Stauceni, où est implantée la plus vieille école de viticulture de Moldavie, le domaine a été constitué par achat de terrains auprès d’environ 70 petits propriétaires. Des terres plutôt riches, n’ayant jamais été cultivées auparavant, « donc exemptes de toute chimie ». Sur la colline d’en face, où les sources abondent, Roman Stefirta a fait creuser un lac et installé une dizaine de ruches, avec la volonté de créer un îlot de biodiversité favorable à la vigne. « À terme, l’idée serait d’avoir quelques bovins ou ovins pour travailler à la création d’un « organisme agricole » en quasi-autarcie ». Le vignoble est exposé sud/sud-ouest. Il comporte huit cépages, dont la moitié d’autochtones, plantés à 3 200 pieds/ha selon les normes du pays : trois cépages rouges (cabernet sauvignon, feteasca neagra, rara neagra) et cinq blancs (traminer, pinot gris, sauvignon, feteasca regala, viorica). Une équipe de cinq personnes employées à temps complet est chargée de sa conduite. « Ils sont très impliqués, remarque le consultant alsacien, qui voit dans cet engagement la condition sine qua non d’un travail en biodynamie. Autre caractéristique de l’équipe des salariés : la débrouillardise, héritage de 50 ans passés sous un régime communiste où les pénuries étaient fréquentes. Elle est particulièrement utile dans un domaine où le recours à la technologie, dans les vignes comme en cave, est volontairement limité au strict minimum. « 95 % du travail se fait à la vigne » « Amener quelque chose d’unique par les cépages, le terroir et la façon de travailler » : tel est le credo du consultant alsacien pour qui « 95 % du travail se fait à la vigne ». Taillée en cordon ou en guyot simple, celle-ci est amenée à un rendement « très prudent », compris entre 0,8 kg et 1,3 kg/pied. Tous les rangs sont enherbés. Le cavaillon est maintenu propre de 15 jours avant le débourrement jusqu’à l’arrêt de la croissance végétative. Le broyage de la végétation et le buttage sont réalisés simultanément à l’aide d’un broyeur sur lequel a été soudée une simple pièce de métal. « Parfois, il faut reprendre un peu le travail au printemps. Toutes les vignes sont piochées à la main pour la finition. » Le domaine moldave recourt aux préparations en usage en biodynamie - bouse de corne et silice de corne - qui sont dynamisées sur place et pulvérisées au moyen de pulvérisateurs à dos. Triés de manière drastique, les raisins sont récoltés à la main dans des caissettes de 6,5 kg ajourées. « Le laboratoire local est très étonné de la concentration de ces raisins : avec la charge qui est la nôtre, on obtient un extrait sec et une concentration très différents des échantillons ramenés par les domaines de la région qui, malgré le bond qualitatif de ces dernières années, tournent plutôt autour de 5 kg/pied, rapporte Christophe Ehrhart. Des vioricas avec des potentiels sur jus à 14,3 ° ou des cabernets sauvignons à 15,2 °, il n’y en a pas d’autres. Nous sommes des pionniers. » Roman Stefirta et son consultant, qui ont obtenu la certification AB avec ce millésime 2022 et espèrent une certification Demeter pour 2023, sont partisans d’un minimum d’interventions en cave. Les raisins blancs sont pressurés sur un pressoir Inertys, seule concession à la technologie, permettant de travailler sous gaz inerte. Les jus s’écoulent par gravité dans des foudres en chêne de Moldavie de 1 100 à 1 200 litres façonnés par un tonnelier local. Le bois utilisé a été soigneusement sélectionné par le chef d’entreprise moldave, dont le père était garde forestier, de sorte qu’aucun faisceau du bois n’entre en contact avec le vin. Des barriques de 400 l sont fabriquées selon le même principe. Après débourbage, les jus fermentent en foudres sans avoir été levurés, ni enzymés. Les rouges sont mis à macérer dans des foudres tronconiques où ils sont pigés, puis placés en cuves inox à chapeau flottant. « Une fois la fermentation alcoolique terminée, l’idée est de fermer les foudres et de ne plus toucher au vin pour ne pas perdre le gaz carbonique qui lui offre une protection naturelle. » Jusqu’à quand ? « Les Moldaves ont l’habitude de les ouvrir le 2 août, ce qui correspond à l’une des 12 fêtes religieuses. Ils considèrent que le vin a fait son cycle. On aimerait revenir à cela », confie Christophe Ehrhart, qui souhaite « laisser le temps au temps ». Pour 2022, deuxième millésime vinifié, le choix des cuvées n’est pas encore définitif : les rouges pourraient être assemblés, « en blanc, on ne s’interdit rien ». Le consultant croit dans le potentiel des cépages autochtones, même s’il considère avoir encore à apprendre à leur sujet.

Transmission et installation

« Elle va devenir quoi, ma ferme ? »

Publié le 04/12/2022

Dans le cadre du Mois de la bio, la transmission et les difficultés d’installation des jeunes dans le milieu agricole étaient au cœur de deux soirées de théâtre-forum, organisées à Strasbourg et Orbey, les 7 et 8 novembre.

Leur diplôme agricole en poche, Cécile et Magali s’apprêtent à rentrer dans la vie active. « La première installée fait une méga-fiesta ! », se promettent les deux jeunes femmes. La voie de Cécile semble toute tracée : avec « son » Matthieu, elle va reprendre la ferme des beaux-parents. Magali, elle aussi, a un projet : s’installer pour produire des plantes aromatiques et médicinales. Problème : elle n’a ni les surfaces, ni l’argent pour se lancer. Il lui faut convaincre Madame Gervais de lui laisser un bout de prairie, et son père de lui avancer l’argent nécessaire à son installation. Imaginée par la compagnie Force nez, qui s’est inspirée d’anecdotes réellement vécues, l’histoire met au jour les principaux obstacles que rencontre une jeune femme qui cherche à s’installer en agriculture. Son inexpérience, sa condition de femme - qui plus est célibataire -, son origine - elle n’est pas issue du milieu agricole - lui sont unanimement renvoyées à la figure. Pas soutenue par son père, qui voit dans son projet une lubie vouée à l’échec, Magali doit se résoudre à travailler comme salariée sur une ferme maraîchère dans l’espoir de succéder à son propriétaire, François. Nouvelle déconvenue ! Le bougon François, qui n’a jamais cultivé que des légumes, voit d’un mauvais œil ce projet de culture de plantes aromatiques et médicinales. À force de petites réflexions vexantes, on sent Magali gagnée par le découragement. Dévier le cours de l’histoire Dans la vraie vie, il est probable que la jeune femme aurait jeté l’éponge. Mais la force du théâtre-forum est de pouvoir dévier le cours de l’histoire, en embarquant les spectateurs dans la pièce. « Ça vous parle, une histoire comme celle-là ? », interroge Claire, chargée d’établir le dialogue avec le public. Ce soir-là, dans une salle bien remplie, celle du Centre d’initiation à la nature et à l’environnement (Cine) de Bussière, les réactions démarrent timidement. « On va rejouer la scène, propose Claire. À tout moment, vous pouvez dire stop pour prendre la place d’un des personnages et aider Magali à s’installer. Vous remplacez qui vous voulez… » Un volontaire prend la place de Magali et tente d’amadouer Madame Gervais. « Il joue sur l’idée de transmission, il met en avant l’idée de terroir… », approuve Claire. Mais l’agricultrice est coriace. Il échoue à la convaincre. Une jeune femme lui succède, sans plus de résultat. « Est-ce qu’il faut vraiment insister face à une personne qui n’est pas prête à céder ? », interroge un spectateur. Madame Gervais étant persuadée que l’agriculture est avant tout un métier d’homme et une affaire de couple, la jeune femme tente une autre approche en revenant accompagnée de celui qu’elle présente comme… son futur mari. L’argument porte. « On a fait avancer la cause », mais avec des moyens discutables et sans remettre en cause les préjugés, relève Claire. « Est-ce qu’elle va être aidante pour la suite ? Est-ce qu’il ne vaudrait pas mieux changer de cédant ? », objecte un spectateur. Comme la scène initiale, les scènes suivantes sont rejouées avec la participation du public. Pour emporter l’adhésion du père de Magali et « retourner » François, chacun y va de sa suggestion. Il s’agit de trouver les arguments ou les situations qui vont permettre de faire avancer le projet de la jeune femme dans la bonne direction : parler le même langage que son interlocuteur, le mettre dans des conditions d’écoute favorables et « y aller par petites touches » pour ne pas le brusquer, quitte à ne pas dévoiler immédiatement l’intégralité du projet d’installation. Le dilemme des cédants La psychologie des cédants est au cœur de la deuxième saynète. Cette fois, c’est un couple d’agriculteurs proche de la retraite qui se divise sur l’avenir de la ferme : Bruno veut la transmettre à un jeune pour voir l’activité agricole perdurer tandis que sa femme, Colette, s’y oppose. Elle préfère vendre les terres aux voisins, les Lemoine, pour améliorer une retraite étriquée et rester dans la ferme où elle est née. Survient leur fille Amandine. Après une carrière dans le tourisme, celle-ci leur annonce son intention de reprendre la ferme pour y organiser des week-ends détente et bien-être. La scène concentre les principaux choix qui se posent aux agriculteurs en fin de carrière : laisser les terres partir à l’agrandissement ou au contraire laisser sa chance à un jeune ? S’assurer une certaine sécurité de revenu en liquidant la ferme ou prendre un pari sur l’avenir avec les risques que cela implique ? Partir ou rester sur place ? Les réactions du public sont moins tranchées qu’à la scène précédente. Il est difficile de ne pas comprendre la position de Colette quand on connaît le montant des retraites agricoles : moins de 1 000 €, témoigne un agriculteur fraîchement retraité, persuadé que « la retraite, ça se prépare avant ». Les risques d’une cohabitation entre un jeune qui démarre et les cédants qui restent sur la ferme sont évoqués. « Si tous les matins, le cédant critique le jeune, c’est terrible ! », s’émeut Rémi Picot. « Pour le repreneur non plus, ce n’est pas évident d’accepter le regard du cédant », réagit un autre spectateur. La scène, rejouée à deux reprises, aboutit à un compromis : « OK, on vend aux Lemoine mais pas tout : on garde un peu de surface pour installer quelqu’un. » Une proposition qui, cette fois, semble faire consensus.

Autonomie énergétique des territoires

Des opportunités à saisir

Publié le 01/12/2022

Sans nucléaire, la France est dépendante de l’étranger pour son approvisionnement énergétique. L’autonomie énergétique du pays gagnerait donc à être renforcée par un mix énergétique qui valoriserait les potentialités de chaque territoire. Qui mieux que les agriculteurs pour déployer des solutions locales ?

La crise énergétique actuelle met en lumière la fragilité d’une économie dépendante aux énergies, y compris le modèle agricole. Déjà, des productions sont menacées. Les endives par exemple. D’autres pourraient suivre, notamment quand il faut du froid, du séchage… Le maïs alsacien, fleuron de l’agriculture régionale, est donc concerné, a introduit Franck Sander, vice-président de la CAA. Interrogé sur les leviers à actionner pour maîtriser les coûts d’approvisionnement en électricité, Jean-François Carpentier, directeur régional Grand Est d’Engie, a tenu à préciser que si « les prix de l’électricité et du gaz sont élevés, c’est que nous manquons d’outils de production » et que « c’est structurel ». De manière plus conjoncturelle, la très grande volatilité des prix doit amener à la plus grande prudence. Il préconise donc de ne conclure que des contrats courts, de faire appel à des experts qui adapteront la stratégie au profil, et de « se regrouper pour réduire les coûts de commercialisation quand c’est possible, car cela peut aussi donner accès à des offres ». La situation actuelle va sans aucun doute provoquer un boom de la demande pour l’énergie produite localement. Mais tant que l’offre et la demande ne sont pas structurées, Franck Sander a incité à aller avec précautions vers des solutions de vente type gré à gré. « Mieux vaut attendre d’avoir un pool de consommateurs bien identifiés, et que la massification de l’achat et de la revente sécurise ces relations. » D’autant que l’essor de ce type de relation va demander une adaptation des réseaux, a indiqué Vincent Maurer, délégué territorial Alsace pour Enedis, gestionnaire du réseau de distribution d’électricité. En outre, Jean-François Carpentier a rendu attentif au fait que, dans les ventes au gré à gré - qui pour l’heure ne concernent que l’électricité - « le producteur doit garantir la fourniture d’électricité au client ». Quelques panneaux photovoltaïques ne suffisent donc pas, d’où l’intérêt de regrouper les fournisseurs d’énergie, et les ressources exploitées, par exemple en mixant photovoltaïque et éolien, ou hydraulique.   Le monde agricole ne doit pas devenir un simple apporteur Si l’alimentation doit rester la mission première de l’agriculture, Franck Sander a appelé à la mobilisation sur les sujets énergétiques pour à la fois « ne pas se faire doubler », et « disposer de modèles économiques qui soient adaptés aux enjeux agricoles ». Car « quand le monde agricole investit, il doit rester majoritaire et partie prenante dans les décisions. Il ne doit pas devenir un simple apporteur ». « Du photovoltaïque au sol, il s’en fera, mieux vaut que ce soit avec nous que sans nous. À nous aussi de veiller à ce que les terres agricoles soient préservées. » Sur l’agrivoltaïsme, qui doit permettre de coupler productions agricoles et d’énergie renouvelable, une charte a été portée localement afin de poser des limites tant sur la forme que sur la localisation de ces ouvrages. Le dossier est à l’étude en Commission de préservation des espaces naturels, agricoles et forestiers (CDPENAF), a informé Franck Sander. La ligne de conduite est la même sur la méthanisation : « Nous prônons des cultures dédiées, déclarées comme telles à la Pac, afin d’éviter que des cultures alimentaires n’alimentent les méthaniseurs plutôt que les hommes ou le bétail. »

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