Publié le 24/06/2020
Pas de maladie connue, peu de ravageurs : la patate douce se cultive assez aisément sous nos latitudes alsaciennes, entre juin et octobre. En attendant que certains se risquent à produire pour les GMS, deux maraîchers bas-rhinois en vente directe, Jean-Michel Obrecht, qui a essayé la patate douce dès 2012 à Handschuheim, et Thibaut Diemer, qui en plante depuis 2014 à Kolbsheim, témoignent.
Ce sont de petits producteurs de patate douce, vendant en circuit court, qui sont à l’initiative de sa présence en France et en Alsace. Cultivée pour diversifier leur gamme de légumes, elle a un potentiel commercial prometteur. « Nous sentons qu’il y a un marché possible sur la patate douce en origine France et locale. Il y a un engouement pour le produit et le consommateur plébiscite cette origine. Il y a donc une place à prendre. Ce serait nouveau. Je pense qu’il y a quelque chose à faire si nous arrivons à en produire de manière relativement compétitive, en quantité suffisante, même si le tubercule n’est pas régulier », confie Yannick Wir, animateur de l’Interprofession fruits et légumes d’Alsace (IFLA) pour la partie Sud Alsace. À sa connaissance, aucun agriculteur alsacien ne commercialise encore ses patates douces en grandes et moyennes surfaces (GMS). Mais certains se sont déjà renseignés auprès de lui, visant une mise en marché de plusieurs hectares de patates douces. En attendant que les premiers maraîchers alsaciens partent à l’assaut des GMS, ce qui ne saurait tarder, deux « historiques », qui produisent de la patate douce depuis plus de cinq ans dans le Bas-Rhin, partagent leurs connaissances sur ce tubercule exotique, leurs techniques culturales et leur expérience de vente en direct. Le quadragénaire Jean-Michel Obrecht, de la Ferme Obrecht à Handschuheim, en exploitation individuelle, et le trentenaire Thibaut Diemer de la Ferme Diemer, en individuel aussi, sont en conventionnel. « Tendance réduction des traitements », dixit Jean-Michel. Le premier n’irrigue pas ses patates douces, le second, si. Mais ce qui les différencie le plus, c’est que le plus âgé plante sur butte et sous paillage plastique biodégradable pour limiter les adventices, alors que le plus jeune a choisi de les planter, cette année, à plat, sur planche, pour pouvoir désherber mécaniquement et manuellement, à la bineuse juste après la plantation, puis au broyeur à la récolte. La patate douce est de la famille du liseron : poussent donc de longues lianes en surface. Les deux agriculteurs dédient chacun 10 ares de leurs terres à cette culture de diversification - sur 45 ha au total et environ 8 ha de fruits et légumes à la Ferme Obrecht et sur 67 ha au total et 7,5 ha de fruits et légumes à la Ferme Diemer. Elle aime la chaleur Les deux maraîchers mettent leurs plants en terre en juin, après les Saints de glace tout du moins, car la patate douce craint le gel. Elle est récoltée en octobre, avant que les températures baissent. Rien ne sert de la laisser en terre plus longtemps car elle ne poussera pas plus de toute façon. Thibaut Diemer cultive une seule variété, la variété publique Beauregard à la chair orange, pour laquelle la multiplication de plants à la ferme est autorisée. Lui, ne multiplie pas : il achète à la graineterie Prosem et chez Kuhn. Jean-Michel Obrecht a choisi pour 2020 les variétés Beauregard et Orleans à chair orange, la Bonita et la Murasaki à chair blanche, la Erato de différentes couleurs de chez Volmary, ainsi que la Sakura à chair violette. Jean-Michel avait acheté ses premiers plants chez Voltz en 2012. Il s’y fournit encore. Il plante dès qu’il a les plaques de 80 et quelques plants : « Si on attend, les patates douces vrillent au bas du pot », explique-t-il. Cette année, il a aussi acheté une plaque de 200 plants plus petits, une nouveauté, pour essayer. Avant la plantation, Thibaut prépare son sol en l’amendant avec de l’engrais minéral et du fumier composté. Il passe ensuite la fraise, pour une structure du sol adéquate car la patate douce aime les sols « légers », et tire les sillons. Il plante à la main, au plantoir, en plein champ, non loin de ses serres pour avoir accès à l’eau de ses puits. L’espacement entre les plants chez Jean-Michel est de 40 cm sur le rang. Thibaut, lui, expérimente cette année un espacement de 33 cm sur le rang, après les avoir longtemps espacés de 50 cm. Entre les rangs, il est conseillé de prévoir 75 cm. Thibaut vient de planter 3 250 plants de patates douces sur ses 10 ares. Jean-Michel, entre 3 000 et 4 000. Un plant coûte relativement cher : plus d’un euro. Thibaut arrose cette plante tropicale tout de suite après sa plantation. Jean-Michel la laisse se débrouiller. Elle ne craint pas le stress hydrique de nos régions, même si elle apprécie l’humidité. Ses besoins sont estimés entre 250 et 350 mm d’eau au total sur le cycle qui est court, grâce aux variétés adaptées à la zone euro-américaine. Thibaut Diemer binera deux ou trois fois, selon la météo, avant le mois de juillet. Jean-Michel Obrecht ne sera pas dérangé grâce à son paillage plastique biodégradable qui étouffe les mauvaises herbes. La patate douce bien que robuste est plutôt sensible à la compétition. Gare aux mulots ! Aucune maladie connue ne perturbe la patate douce en France. « C’est une culture saine qui complète bien la gamme », pointe Johanna Bodendörfer, conseillère maraîchage à Planète Légumes. Aucun insecte, à part le taupin, ne l’attaque : les deux agriculteurs versés dans sa culture en Alsace ne se plaignent pas du coléoptère. Par contre, elle subit la gourmandise des rongeurs, mulots et souris en tête. C’est d’ailleurs pour cela, entre autres, que Thibaut a banni le paillage plastique dès la deuxième année de culture : les rats des champs sont protégés de leurs prédateurs naturels sous le manteau noir. L’exploitant avait subi de lourdes pertes. « Ils creusent le tubercule, le rongent », détaille Thibaut. « Ils en sont friands », renchérit Jean-Michel. Sa chair sucrée est appréciée… et, même dans un grand champ, ils finissent par les trouver, s’exclame Thibaut. Puisque Thibaut emploie de la main-d’œuvre, il préfère biner. Pour Jean-Michel, essuyer quelques pertes semble plus judicieux. « Ça pousse tout l’été sans entretien spécifique », souligne-t-il, ravi. Thibaut est du même avis. Après le désherbage de printemps, il est tranquille. « Il n’y a rien à faire », lâche-t-il, sauf irriguer chez lui, selon la saison. Les lianes rampent sur le sol qui, une fois couvert, ne sera plus colonisé par d’autres plantes. La tubérisation débute quand la longueur du jour est inférieure à quatorze heures. Cette année, en octobre, Thibaut broiera les lianes puis ramassera les patates douces à la main, avec ses employés. Jean-Michel, lui, utilise une arracheuse à pommes de terre, déportée, munie de deux disques, qui sectionnent les tiges des patates douces, puis secouent les tubercules, pour faire tomber la terre. Il roule doucement car les patates douces sont fragiles. Leur peau s’arrache facilement. Pour renforcer l’épiderme de la patate douce et pour que leur production puisse être stockée longtemps, les maraîchers la placent quinze jours à trois semaines à 25-30 °C environ, sous tunnel plastique ou ailleurs, à l’ombre voire dans l’obscurité. Ce traitement s’appelle le curing. Les patates douces peuvent alors ensuite être conservées quasiment un an à une température de 18 °C, d’après Thibaut. Ce dernier ventile l’espace de stockage et chauffe au gaz en hiver. Jean-Michel conserve ses patates douces « telles quelles », sans curing, jusqu’à la fin de l’année. Avec traitement, il pense aussi les tenir presque un an à 15 °C. La température dans l’espace de stockage ne doit pas descendre en dessous des 12 °C. Vente directe Aucun des deux agriculteurs n’est intéressé par la vente aux GMS. « Je n’ai ni le temps, ni l’envie d’en faire plus », tranche Jean-Michel Obrecht qui a diversifié sa gamme de légumes avec des patates douces pour la découverte et pour éviter à ses clients d’acheter des tubercules qui ont voyagé ; pour avoir un impact écologique positif. Il vend sur l’exploitation et via la Ruche qui dit oui. Thibaut Diemer a développé son entreprise grâce à la vente sur les marchés. Vendre à des GMS ne correspond pas du tout à sa démarche non plus. « Faire du volume avec des prix tirés vers le bas, sans droit à l’erreur » ne l’intéresse pas. Et il ne tire aucun plaisir « à faire la même chose du matin au soir ». C’est pour cela qu’il cultive 35 fruits et légumes différents sur l’année. Il a d’ailleurs choisi la patate douce « pour avoir une large gamme », dit-il. Le succès est au rendez-vous pour les patates douces des deux maraîchers. « Les clients qui connaissaient ont sauté dessus, se souvient Thibaut. Puis, ça s’est propagé par le bouche-à-oreille. » Chose surprenante : la patate douce peut se consommer crue car elle ne contient pas d’amidon, contrairement à la pomme de terre. Jean-Michel et Thibaut comptent des restaurateurs dans leur clientèle. Un plant de patate douce donne un tubercule principal et quelques autres plus petits. Les maraîchers récoltent entre 1 et 3 kg par plant de patate douce. Ceux irrigués auraient tendance à donner plus. Les rendements à la louche tourneraient autour de 4 t/ha chez Jean-Michel et de 2,5 à 3 t/ha chez Thibaut, qui achète aussi sensiblement moins de plants. Le plus jeune vend ses tubercules entre 3,5 et 4 €/kg ; la cherté des plants et le désherbage manuel expliquent le prix. Jean-Michel vend ses patates douces entre 3 et 4 €/kg… mais, pour un très beau tubercule, il peut monter à 5 €/kg. « On s’en sort quand même financièrement, commente-t-il. L’avantage, c’est que c’est un produit exotique local. »












