Conversion en grandes cultures bio
« On y va pas à pas »
Conversion en grandes cultures bio
Publié le 17/01/2018
À Petit-Landau, Mathieu Hermann et Benoît Sutter ont décidé de convertir leurs parcelles de grandes cultures à l’agriculture biologique. Une démarche qu’ils ont choisi d’entreprendre progressivement pour atteindre le « tout bio » d'ici 2022-2024.
Avec seulement 1,7 % des surfaces céréalières, on ne peut pas dire que le bio a suscité un véritable engouement dans la filière grandes cultures alsacienne. Si le nombre d’exploitations converties est bien moins marqué que dans d’autres filières - arboriculture en tête - on remarque néanmoins une augmentation légère, mais constante, de céréaliers bios depuis 2007. En parallèle, le nombre d’opérateurs spécialisés « grandes cultures bios » grandit. Ils sont aujourd’hui quatorze (voir carte) à offrir des débouchés aux agriculteurs. Avant de pouvoir en arriver là et de vendre sa production sous le label « agriculture biologique », il convient de réussir l’étape cruciale de la conversion. Une période de deux ans un peu ingrate puisque l’agriculteur est contraint de produire selon le cahier des charges bio sans pouvoir vendre sous le label bio. « Il est clair qu’en termes de trésorerie, il ne faut pas être au fond du trou pendant ce laps de temps. C’est pour cela qu’il existe des aides à la conversion », explique Benoît Gassmann, conseiller en agriculture biologique à la Chambre d'agriculture d’Alsace. La problématique de l’azote bio Si certains exploitants prennent la décision de convertir la totalité de leur SAU du jour au lendemain, d’autres en revanche font preuve d’un peu plus de prudence et de patience en choisissant de convertir progressivement leur exploitation tout en maintenant une production conventionnelle (voir tableau). Une option qu’ont retenue Mathieu Hermann et Benoît Sutter, tous deux agriculteurs à Petit-Landau. Le premier est installé depuis le 1er mars dernier. Il possède 68 ha, dont 75 % de maïs. Il a souhaité se lancer dans le bio par « défi technique et personnel » et pour emmener l’exploitation familiale vers « quelque chose de neuf ». Le second est installé depuis 1999 en Gaec. Il possède 81 ha et pratique une diversification qui mêle céréales, légumes et poules pondeuses. À la base, il avait décidé de convertir sa production légumière en bio en 2016. « C’est une filière dans laquelle les légumes anciens sont mieux valorisés », note Benoît Sutter. Puis les deux agriculteurs se sont motivés mutuellement pour franchir le cap de la conversion en grandes cultures au printemps 2017. Sans Benoît, Mathieu n’y serait pas allé, et réciproquement. « C’est plus rassurant de se lancer à deux dans une telle aventure, surtout quand on vient de s’installer comme moi », poursuit Mathieu Hermann. Ils sont actuellement en pleine réflexion pour une conversion totale de leurs activités vers un mode de production biologique. Au début pourtant, ils ne pensaient convertir qu’une partie de leur SAU. « On a avant tout un salaire à sortir », justifie Benoît Sutter. Ils ambitionnent alors de mettre en place un système mixte conventionnel/bio. « Le truc, c’est qu’en faisant cela, on se ferme beaucoup de marchés. Beaucoup d’opérateurs ne prennent pas la production bio si on est dans un système mixte. La mixité crée une porosité dans la certification. » En Alsace, huit opérateurs ne prennent que du « 100 % AB », tout comme l’ensemble des opérateurs suisses. À la seule différence que là-bas, l’agriculteur est mieux rémunéré dès sa première année de conversion, histoire de traverser cette période un peu plus sereinement. Autre élément qui a poussé les deux agriculteurs à franchir le cap du « tout bio » d'ici 2022 ou 2024, l’impossibilité de produire une céréale en mode bio et la même en mode conventionnel. Du coup, ils conservent pour l’instant le maïs conventionnel pour assurer les revenus et commencent à convertir d’autres parcelles. Mathieu Hermann a fait le choix de la luzerne pour ces deux années de conversion. Une plante qui présente l’avantage de nettoyer les parcelles, de pouvoir être vendue à un éleveur et de capitaliser l’azote dans le sol. « Du coup, avec un reliquat plus important, on s’y retrouve lors de la troisième année quand on plante du maïs. » Grâce à ce « stock » d’azote, il prévoit de semer du maïs au printemps 2019. Le choix de la luzerne par Mathieu Hermann s’explique par la difficulté de trouver de l’azote bio pour les grandes cultures. « C’est un facteur limitant », reconnaît Benoît Gassmann. Du coup, l’agriculteur doit réfléchir à la meilleure manière d’en produire ou d’en trouver. S’il n’a pas d’élevage, il peut intégrer des légumineuses (pois, féverole, soja) dans sa rotation - option retenue par Mathieu Hermann -, planter des Cipan, en acheter à un voisin qui en dispose, ou acheter des engrais organiques qui se présentent sous la forme de bouchons. Un silo de stockage mutualisé Plus globalement, les deux agriculteurs recommandent de démarrer avec une culture de printemps lorsqu’on se convertit en bio. « C’est plus facile. Pour le blé par exemple, il n’y a pas un moulin qui ne soit pas demandeur. En alimentation animale, il y a aussi des débouchés intéressants avec le triticale. Et la culture est plus facile à travailler, notamment le désherbage », justifie Benoît Sutter. L’autre intérêt de passer en bio, à leurs yeux, est la diversité de cultures possibles dans ce mode de production. « Le souci est que beaucoup n’ont pas un potentiel de commercialisation viable à l’heure actuelle. Certaines sont très rentables, d’autres pas vraiment », reconnaît objectivement Benoît Sutter. Dans sa rotation, Mathieu Hermann envisage du maïs, du blé, de l’orge, du tournesol et des lentilles. Il prévoit même de tester le chia, une plante originaire d’Amérique centrale de plus en plus plébiscitée pour ses vertus diététiques. « Je pense qu’il faut rester le plus ouvert possible pour agrandir sa palette de cultures. L’essentiel est que cela s’adapte à son contexte économique et agronomique », détaille le jeune agriculteur. Reste la question du stockage qu’ils gèrent pour l’instant de manière totalement autonome. « Nous mutualisons notre silo et le proposons à des collègues qui ne sont pas équipés. C’est avec de petites choses comme cela qu’on pourra créer progressivement une filière grandes cultures bios dans notre département. »












