Cultures

Publié le 19/12/2017

Faire renaître une filière complète de la plante au vêtement. Voici l’ambition d’un groupe de travail impulsé par Pierre Schmitt, président groupe textile alsacien (Velcorex, Tissage des Chaumes, Emanuel Lang et Philéa). Retour sur cinq ans d’études et de recherches.

« On ne peut innover loin des usines et des consommateurs », c’est le leitmotiv de Pierre Schmitt. « La confection d’un jean en coton nécessite entre 5 000 et 10 000 litres d’eau et la France est totalement dépendante de cette fibre, exclusion faite du lin. » Or, notre pays connaissait quatre plantes destinées au textile : le lin dans le nord et l’ouest de la France, la laine dans le Sud-Ouest et dans l’Est, il y avait du chanvre et un peu d’ortie. Le savoir-faire textile de transformation et d’utilisation de ces plantes a disparu. Face à ce constat, Pierre Schmitt rassemble, dès 2012, des universitaires, chercheurs, scientifiques et industriels autour de la question du chanvre comme fibre textile. Naît le groupe Chafiltex (abréviation pour chanvre, fil, textile). Les études concernant l’ortie arrivent ensuite lorsque la Sadef (lire en encadré) s’inscrit dans le projet. Christian Didier, responsable du site Emanuel Lang à Hirsingue, expose les évolutions de ce groupe : « Nous avons sollicité la Sadef pour son expertise agronomique, mais aussi d’autres industriels du Sud Alsace : ETC (Ennoblissement Technique de Cernay) et la corderie Meyer Sansbœuf à Guebwiller (cordage naturel et synthétique), car ils sont également intéressés par la transformation de ces plantes. Nous travaillons en partenariat avec N. Schlumberger, leader mondiale de fabrication de machine de filature en fibre longue (lin, chanvre, ortie), le coton étant une fibre courte. » « C’est l’originalité de ce groupe, souligne Adrien Tritter, responsable des expérimentations à la Sadef. L’ensemble des acteurs de la filière y sont représentés. Aussi bien ceux qui produisent, que ceux qui fabriquent les machines. » Du chanvre acheté en Roumanie, de l’ortie au Népal Le bilan à court terme des études est assez positif aux yeux de Christian Didier : « Nous avons envisagé tous les essais possibles pour savoir s’il y avait un marché et si on pouvait faire du tissu avec du chanvre ou de l’ortie. Aux deux questions, nous répondons oui. Nous avons des débouchés sur internet ou dans notre boutique, Matières françaises, à Colmar. Nos clients sont intéressés par cette nouvelle fibre, c’est dans l’air du temps. Nous avons également réussi à faire des vêtements en ortie et en chanvre. » Si « le chanvre et l’ortie sont des cultures adaptées au territoire de l’Alsace et des Vosges », selon Adrien Trittier, ils ne sont pas exploités dans nos régions. Le chanvre cultivé actuellement en France est utilisé principalement pour la construction et l’isolation dans l’Aube et près de Dijon. « La fibre n’est ainsi plus utilisable au niveau textile, car nous cherchons des fibres longues », précise le responsable du site Emanuel Lang. Aujourd’hui, l’usine tisse du chanvre cultivé en Roumanie et de l’ortie cultivée au Népal. La transformation de la fibre en fil se fait en France et en Suisse. Le chanvre comme Cipan « Faire du chanvre traditionnel est tout à fait possible aujourd’hui, mais il faut que toute la filière soit en place, à chaque étape », considère Adrien Trittier. Pour trouver des solutions agronomiques, le site d’expérimentation de la Sadef teste différentes variétés de chanvre depuis trois ans. Cette plante a plusieurs vertus : « Elle épure le sol des nitrates et pousse facilement, car c’est une plante rustique ». Le semis a lieu en avril et mai et la récolte se fait en septembre ou octobre. Cette périodicité fait que le chanvre devrait être implanté à la place d’une culture. « Il serait plus intéressant d’utiliser le chanvre comme culture intermédiaire piège à nitrates (Cipan), analyse Adrien Trittier, le semer en été et le récolter à l’entrée ou à la sortie de l’hiver. » Les études en ce sens sont en cours. La fibre utile se trouve sur le pourtour de la tige. Pour qu’elle se détache une étape est indispensable : le rouissage. La culture coupée est mise au sol, la fibre se détache du faisceau de tige, rendant ainsi possible le travail industriel. « En interculture, cette étape n’est pas possible, nous étions donc la capacité à réaliser un rouissage sur pied. » Si la fibre peut être achetée par les industriels du textile, il est également envisageable de récolter la graine. Elle est utilisée dans les produits cosmétiques, pharmaceutiques, alimentaire… Reste la chènevotte qui peut être valorisée en paillage par exemple. L’ortie pour les zones sensibles Sur la gauche du bâtiment de la Sadef, 1 hectare d’ortie a été planté l’an dernier. Ce premier essai a été compromis par les fortes pluies de juin. L’usine Emanuel Lang a pu tout de même procéder à des essais industriels avec les échantillons récoltés. 25 ares supplémentaires seront consacrés à l’ortie au printemps prochain (période idéale pour la plantation). Une deuxième récolte plus conséquente est à espérer pour la fin de l’été 2018, sachant que deux, voire trois, récoltes par an seraient possibles. « L’ortie est une culture pérenne, indique Adrien Trittier. L’implantation peut durer trois à dix ans. L’objectif est de montrer qu’un modèle agronomique peut être construit avec ce type de plantation. L’ortie est une culture idéale pour les zones sensibles écologiquement : en cas de trop forte concentration en nitrates, de zone de captage des eaux, de terrains ayant des problèmes de ruissellement. Ce projet est d’ailleurs soutenu par l’Agence de l’eau. Comme pour le chanvre, outre la fibre, l’ortie peut être utilisée en paillage, purin, infusion… » Pour ses essais, la Sadef a sollicité le soutien d’Oséo (désormais Bpifrance Financement). Plus récemment, un dossier nommé BioEquiTex a été déposé fin septembre dans le cadre d’un programme d’investissement piloté par la Caisse des dépôts et consignations à la demande de l’État pour l’aménagement des territoires. Le dossier sélectionné parmi la vingtaine déposée au niveau national sera connu en 2018. L’entrée en Bourse du groupe Velcorex devrait également être un facteur de développement. Chiffrage du prix d’achat en cours Pour prendre la température du monde agricole, les entreprises textiles sont en contact depuis un an avec la Chambre d'agriculture et la Coopérative agricole de céréales. « Le chiffrage du prix de vente est en cours. Il faut que ces cultures soient rentables pour les exploitants. Pour le chanvre, nous nous basons principalement sur le lin (même coût et même contrainte à tous les niveaux de la filière). Pour l’ortie, c’est plus complexe, car rien n’a été fait depuis longtemps. Le volet agronomique est très important, car il faudra convaincre un certain nombre d’agriculteurs à sauter le pas. » Ce n’est qu’un maillon de la chaîne. « Le rêve à moyen terme, d’ici six à dix ans, est d’avoir suffisamment d’hectares cultivés, une unité de défibrage et une unité de filage sous l’égide de Schlumberger. Nos métiers à tisser sont déjà opérationnels. Le tissu pourra aussi être confectionné chez ETC ou Velcorex. La vente se fera en direct avec nos marques clientes, aux particuliers dans notre boutique et sur internet. »

Concours général agricole des prairies fleuries

Valoriser l’économie et la biodiversité de la montagne

Publié le 18/12/2017

Un colloque organisé vendredi 1er décembre à Sainte-Croix-en-Plaine par le Naturpark Südschwarzwald, la Chambre d'agriculture et le Parc naturel régional des ballons des Vosges a permis aux différents partenaires de faire le point sur l’économie de montagne. L’occasion également de remettre les prix de l’édition 2017 du concours transfrontalier des prairies fleuries.

En 2017, le Concours général agricole des prairies fleuries a été organisé par les trois partenaires dans les vallées haut-rhinoises et le sud de la Forêt Noire. Un jury commun réunissant des experts en agronomie, en phytosociologie et en apiculture, présidé par Bernard Franck, maire de Mitzach, a examiné douze exploitations agricoles. Six sur le territoire français et six côté allemand. Ce concours s’est déroulé les 29 et 30 mai derniers. Un temps de restitution, sous forme de colloque, a été organisé le 1er décembre dans les locaux de la Chambre d'agriculture à Sainte-Croix-en-Plaine agrémentés pour l’occasion d’une exposition intitulée « Prairies fleuries des communautés de communes des vallées de Villé et de la Bruche ». L’occasion de mieux apprécier le travail effectué. « C’est en 2010 que le Parc naturel régional des ballons des Vosges a pris l’initiative de lancer le Concours des prairies fleuries sur le massif vosgien, rappelle Laurent Wendlinger, président de la Chambre d'agriculture d'Alsace, pour ouvrir le colloque. Une initiative partagée par la profession agricole, la Chambre d’agriculture entretenant un partenariat de longue date avec le parc. Tout d’abord partenaire du jury, cette dernière s’est ensuite vu confier le pilotage de l’action en 2014. Une action qui dépasse aujourd’hui largement le cadre de la Chambre d’agriculture, de nombreuses collectivités, et notamment communautés des communes, étant partenaires. Ce magnifique projet entre pleinement dans la dynamique territoriale de nos secteurs de montagne », souligne Laurent Wendlinger. Instaurer des échanges Depuis 2013, le concours s’est élargi au massif du Schwarzwald en Allemagne afin de dynamiser l’ensemble d’un territoire régional. « Notre prochain challenge est de mettre le cap au sud afin d’encourager nos amis suisses. Car, nous souhaitons pérenniser cette action qui, depuis 2016, s’intéresse également au territoire du Jura Alsacien. Nous voulons faire se rencontrer, dans le cadre de ce concours, les agriculteurs du massif jurassien, suisse ou alsacien », ajoute Laurent Wendlinger. Cette politique de territoire doit favoriser le travail sur la valorisation de l’herbe au niveau technique ou économique, le maintien et le développement des races locales comme la Hinterwalder ou la vosgienne, les produits du terroir, ou encore le tourisme. « C’est à nous, dans nos zones frontalières, d’instaurer ces échanges, d’initier les dynamiques et le progrès collectif. Notre action transfrontalière doit se renforcer pour faire progresser de manière collégiale nos actions techniques et politiques. Que ce soit du côté suisse, allemand ou français, l’herbe est de la même couleur, utilisée pour les mêmes finalités et doit permettre à nos paysans, qui entretiennent ainsi les paysages et dynamisent l’économie de nos montagnes, de tirer un revenu à travers sa valorisation. Une bonne prairie, une belle prairie se finalise par de bons produits qui, eux, contribuent à l’excellence gastronomique et touristique de nos territoires », conclut Laurent Wendlinger. Premier prix pour Éric Cattenoz La remise des prix du Concours général agricole des prairies fleuries a ensuite eu lieu en présence des lauréats. Le premier prix est revenu à Éric Cattenoz, éleveur à Geishouse. Il a été honoré pour la qualité de ses produits, des paysages de son exploitation, la biodiversité qu’on y trouve, la gestion des prairies naturelles, son système de production ou encore sa capacité à maîtriser la qualité paysagère et écologique en y alliant la performance économique. Il sera également honoré au prochain Salon international de l’agriculture à Paris lors d’une cérémonie prévue le 1er mars 2018. Le deuxième prix est revenu à Manfred Leimgrüber, éleveur à Münstertal en Allemagne. Le troisième a été attribué à Baptiste Jenn, éleveur à Bourbach-le-Haut et gérant depuis cinq ans de la ferme-auberge des Buissonnets. Enfin, un prix spécial « biodiversité » a permis de mettre en valeur l’EARL des Charmes de la famille Wittmer à Roderen. Elle gère également la ferme-auberge du Thannerhubel. Ce concours s’inscrit dans le cadre d’un projet transversal du Parc naturel régional des ballons des Vosges. Un projet qui insiste sur la préservation des terres agricoles, l’animation et l’attractivité du territoire, le soutien à l’élevage pour l’économie de montagne. Cette économie se traduit par la préservation de races locales comme la Hinterwalder en Forêt Noire, la vosgienne dans le massif du même nom, la qualité fromagère des produits, ou encore le tourisme avec la préservation et la mise en valeur d’espaces ouverts comme la vallée de la Münstertal.

25e anniversaire de la coopérative Alsaraifort

Petit mais costaud !

Publié le 15/12/2017

Le raifort, c’est 17 producteurs sur 21 hectares. Une niche. Mais, portée par la volonté de quelques hommes, cette petite filière alsacienne perdure. Et entend bien faire apprécier le piquant de ce condiment outre-Vosges !

Jeudi 7 décembre, suite à son assemblée générale, la coopérative Alsaraifort fêtait son 25e anniversaire. « Nous sommes ici réunis en famille », précise Joseph Lutz, ancien président et fondateur de la coopérative Alsaraifort, devant une assemblée constituée des producteurs, actuels et anciens, de l’unique transformateur, et des partenaires de la filière. En effet, les discours officiels, empreints de solennité et d’hommages appuyés, étaient aussi émaillés de blagues, de piques, et d’anecdotes ! Une blancheur incomparable Joseph Lutz a retracé l'« histoire unique » du raifort. Autrefois, chaque ferme alsacienne en entretenait quelques pieds dans le jardin, pour un usage domestique. Dans les années 1950, la famille Urban a décidé de cultiver la racine à plus grande échelle. « C’était très novateur », souligne Joseph Lutz. D’autant que ces pionniers sont allés jusqu’à peler et râper les racines à la main. « Cette blancheur, c’est ce qui fait encore la particularité du raifort alsacien. Celui qui est produit en Allemagne ou en Autriche n’est pas pelé donc il a une teinte grisâtre. » Dans les années 1960-1970, la culture du raifort se développe surtout sur les bans de Mietesheim et Wissembourg. « J’ai commencé par en planter une rangée dans le tabac en 1977 », raconte Joseph Lutz, aussitôt corrigé par son épouse : « Nous avons planté ! » À cette époque, la demande de l’usine Raifalsa, alors dirigée par Georges Urban et sa sœur Marguerite Schmidt, est croissante. Aussi Joseph Lutz fait-il la promotion de la culture auprès de ses collègues tabaculteurs. « Ce sont deux cultures qui se marient bien : il faut être habitué au travail manuel. » À partir de la fin des années 1980, Gérard Neuhard est mandaté par la Chambre d'agriculture pour s’occuper du groupe de 30 producteurs. Il l’anime, organise des essais, des visites à l’étranger, parfois à plus de 1 000 km… Bref, ne ménage pas ses efforts pour améliorer les techniques de production et structurer la filière. Des efforts couronnés par la création de la coopérative Alsaraifort en 1992. Deux ans après, Raifalsa traverse quelques perturbations. Georges Urban et Marguerite Schmidt n’ont pas de successeur. La sucrerie d’Erstein se porte acquéreur de l’usine. Mais le divorce est vite prononcé. Raifalsa est alors rachetée par Rémy Lienhard, qui investit dans une unité de production de 1 500 m2. Mais, au bout de trois années d’exploitation, il se retire de l’affaire, et l’entreprise est revendue à Ernest Trautmann et son fils Denis. « Avec eux, on a pu discuter. Et c’est ce qui a permis de pérenniser la filière », affirme Joseph Lutz. En 2006, il cède le poste de la présidence d’Alsaraifort à Christophe Scharrenberger. Deux ans plus tard, la coopérative adhère à Planète Légumes. Des pistes de modernisation Aujourd’hui, la coopérative regroupe 17 exploitants sur 21 ha. Le principal acheteur reste Raifalsa, devenu Alélor, qui transforme environ 150 tonnes de racines par an. Le noyau dur des producteurs se situe toujours dans le secteur historique, au nord de Mietesheim, mais aussi autour de Brumath. « Depuis trois quatre ans, il y a aussi des producteurs le long du Rhin », témoigne Pierre Geist, l’actuel conseiller de la Chambre d'agriculture d’Alsace en charge de la filière raifort. Après avoir diminué jusqu’en 2010, où il n’y avait plus que 13 producteurs, l’effectif augmente à nouveau. L’évolution des surfaces est similaire, et la surface moyenne par producteur augmente. « Le rendement est très fluctuant, de 6 à 10 t/ha, car il est très tributaire des aléas climatiques », décrit Pierre Geist. Une piste envisageable pour lisser ces aléas serait d’équiper les parcelles de raifort de systèmes d’irrigation. C’est un des axes de travail évoqués au cours de cette réunion anniversaire, mais pas le seul : développer le désherbage mécanique, mécaniser davantage la récolte, planter les racines dans des buttes hautes… Les idées ne manquent pas pour rendre la culture plus attractive auprès des jeunes producteurs. Car c’est là que le bât blesse : la culture du raifort est assez contraignante. Les racines se récoltent de la fin de l’automne au début du printemps, donc dans des conditions difficiles. « Il faut compter 600 à 800 heures de travail », estime Christophe Scharrenberger. « Or notre mission est aujourd’hui de renouveler les générations. Depuis 2010, 12 nouveaux producteurs se sont lancés dans le raifort mais certains ont déjà arrêté », constate Pierre Geist. Des velléités de sortir de la confidentialité Les freins au développement de la filière résident aussi dans la confidentialité de la culture en France - les 21 ha de raifort alsaciens sont les seuls de tout l’hexagone - qui n’intéresse donc ni les constructeurs de matériel agricole, ni les firmes phytosanitaires. Pour obtenir des autorisations d’usage, le raifort était d’abord considéré comme une Plante à parfum, aromatique, médicinale et condimentaire (PPAMC), puis comme une carotte… Alors qu’il appartient à la famille des crucifères. Quoi qu’il en soit, la culture mineure manque de solutions de traitement homologuées. Et certains ravageurs posent problème (rouille, rhizoctone, altises) « Heureusement, nous entretenons de très bonnes relations avec nos homologues allemands, autrichiens, hongrois », se félicite Pierre Geist. Culture marginale, le raifort n’a bénéficié que de peu de soutiens financiers pour prospérer. Si cette microfilière perdure, c’est surtout grâce à l’engagement et au soutien de quelques hommes. Aujourd’hui la production de raifort reste stable, mais n’augmente pas vraiment. Joseph Lutz rêve de davantage d’actions de sensibilisation auprès des consommateurs pour promouvoir ce condiment si particulier, voire d’un dépôt de dossier de demande d’indication géographique protégée (IGP)…

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