Cultures

Publié le 01/01/2018

Spécialisée dans la prestation de services aux agriculteurs, Presta’Terre-Les Jardins d’Altaïr s’est lancée dans le maraîchage bio au début des années 2010. Une question de survie pour une entreprise dont la finalité demeure l’insertion par l’action économique.

En 2006, Luc de Gardelle a créé son entreprise de prestation de services en agriculture à Oberhoffen-sur-Moder, près de Bischwiller. Pour les travaux de saison, de nombreux agriculteurs faisaient appel à l’entreprise qui mettait à disposition ses salariés, pour la plupart en insertion. Mais très vite, par manque de compétitivité, Presta’Terre a dû élargir ses missions à d’autres secteurs d’activité. Elle n’a pas abandonné pour autant le champ de l’agriculture : au contraire, en développant le maraîchage bio sous le nom « Les Jardins d’Altaïr », l’entreprise de Luc de Gardelle est parvenue à se faire une place dans le paysage agricole du Nord Alsace. Cette réorientation n’aurait pas été possible sans la ténacité et la capacité à se remettre en question de Luc de Gardelle. Originaire de Mulhouse, le quadragénaire a d’abord travaillé dans une association parisienne d’aide aux personnes en difficulté. Cette expérience auprès d’adolescents l’a décidé à entreprendre des études d’éducateur spécialisé à Strasbourg. Il découvre l’insertion par l’action économique auprès des Jardins de la Montagne Verte, où il œuvre en tant que bénévole pendant quelques années. Lui qui n’est pas originaire du milieu agricole se frotte au travail de la terre. Et ça lui plaît. « J’ai tout appris sur le tas, se remémore Luc de Gardelle : au départ, je mettais des heures à atteler un tracteur à son outil. Mais je n’ai jamais eu peur de prendre les choses à zéro. » Ce qui l’interpelle alors, c’est que l’agriculture est capable de donner de l’emploi à un public en insertion comme à des experts. Il crée Presta’Terre avec l’ambition d’embaucher des personnes en insertion à l’année pour leur garantir une stabilité qui leur fait défaut. Parallèlement, il entreprend un intense travail de démarchage auprès des agriculteurs, afin de trouver des missions susceptibles de se succéder dans le temps : récolte des légumes, des fruits, entretien et taille des vignes, nettoyage des pissenlits… En période hivernale, l’entrepreneur complète le programme de ses salariés par de l’ensachage de légumes à la coopérative de Hœrdt et par du façonnage de bois. Car il a développé en parallèle une activité de bois de chauffage, qui permet d’occuper les temps morts. Presta’Terre emploie alors jusqu’à une trentaine de salariés, qui enchaînent les missions auprès d’une centaine de clients agriculteurs. Mais le modèle économique atteint rapidement ses limites : « À 12,50 € de l’heure, on n’arrivait pas à se rémunérer, ni à avoir un chef d’équipe qui encadre les salariés », commente Luc de Gardelle. Montée en compétences Au creux de la vague, le chef d’entreprise se retrouve face à un dilemme : pour continuer à faire vivre Presta’Terre, il doit embaucher du personnel qualifié et limiter le nombre de personnes en insertion entre 30 % et 35 % de l’effectif. « La montée en compétences nous a permis de nous en sortir, estime Luc de Gardelle avec le recul. Nous avons augmenté nos tarifs. En contrepartie, nous apportons une prestation d’équipe, c’est une énorme plus-value pour l’agriculteur car cela le libère totalement, il n’est plus obligé d’être présent sur le chantier. Nos équipes interviennent en respectant le code du travail, les normes de sécurité, avec un rendu des heures et une facturation dans les règles. » Tout ceci a un coût, que nombre d’agriculteurs ne peuvent plus supporter dans un contexte de prix agricoles tirés vers le bas. Luc de Gardelle s’en désole : « Aujourd’hui, il y a une vraie difficulté à rémunérer le travail en agriculture, qui est de surcroît un travail pénible ». Si la conjoncture a éloigné Presta’Terre du marché agricole, l’activité de prestation de services a perduré : aujourd’hui, l’entreprise s’est développée dans les travaux paysagers et la logistique (tri de colis, chargement de camions, déménagement). Ayant mesuré la difficulté d’être dépendant des autres, Luc de Gardelle a eu l’idée de s’engager, en parallèle, dans la production maraîchère. « On a commencé en 2009 à Vendenheim, sur des terres mises à disposition par Cora aux Jardins de la Montagne Verte ». L’association n’étant pas en mesure d’exploiter toute la surface mise à sa disposition, Presta’Terre en cultive une partie pendant un an en agriculture conventionnelle. Un pas supplémentaire est franchi l’année suivante : le maire d’Oberhoffen-sur-Moder, qui cherche un repreneur pour des terrains communaux délaissés, accepte de les louer à l’entreprise, via un bail précaire, renouvelable tous les ans. Luc de Gardelle fait appel à Tharcisse Meyer, un professionnel, pour remettre en culture les terrains, situés à la lisière d’Oberhoffen et de Schirrhein. Ceux-ci n’étant plus exploités depuis cinq ans, le passage en bio est facilité. Le chef d’entreprise monte des Algéco récupérés ailleurs, qui servent de bureaux, et une petite laveuse est installée à l’extérieur pour nettoyer les légumes. Les débuts sont rudes mais Luc de Gardelle et son équipe ne manquent pas de courage. Le nom donné à l’exploitation de maraîchage - Les Jardins d’Altaïr, tiré du nom d’une étoile - en témoigne. « Au début, on expédiait toute notre production à Rungis, on s’est fait sacrément étriller par les commerciaux. Mais ça nous a fait les pieds, juge-t-il. Ça nous a permis de progresser sur la qualité des produits. Et maintenant que nous sommes à 100 % sur le marché local, nous sommes reconnus pour cette qualité. » Une deuxième serre en construction Soucieux de maintenir les emplois, voire d’en créer de nouveaux, Luc de Gardelle, qui se définit comme « un travailleur social dans l’âme », envisage rapidement de s’agrandir. Il décide de construire un bâtiment pour le lavage, le conditionnement des légumes et des chambres froides pour le stockage, ce qui nécessite plus de 500 000 € d’investissement. Il réunit les financements grâce à l’aide d’Alsabail et d’Alsace Active, mais les travaux démarrent trop tard pour mettre à l’abri la récolte 2012, qui est perdue. Le quadragénaire ne se décourage pas : il est convaincu qu’« il faut investir tout le temps pour être à la pointe ». Ainsi, cet hiver, il fait construire une deuxième serre de 3 600 m2, qui va s’ajouter à la petite serre de 900 m2 récupérée auprès des Jardins de la Montagne Verte. De même, un séchoir à courges et à oignons va être installé dans le bâtiment. Il permettra de stocker ces produits plus longtemps et ainsi d’allonger leur période de commercialisation d’un à deux mois. Ces lourds investissements, réalisés en phase de démarrage, n’ont pas permis à l’exploitation maraîchère d’atteindre sa rentabilité. Luc de Gardelle espère atteindre cet objectif au courant de l’exercice 2018. La production agricole représente désormais 20 % du chiffre d’affaires de Presta’Terre-Les Jardins d’Altaïr, contre 80 % pour la prestation de services. La satisfaction du chef d’entreprise est surtout liée au fait que les 15 ha de cultures font vivre 13 salariés à temps plein toute l’année et une dizaine de saisonniers, occupés six mois par an. « On y arrive car avec le bio, on a une juste rémunération de nos produits », souligne Luc de Gardelle.

Publié le 20/12/2017

Jeudi 21 décembre, le Comptoir agricole détaillera les résultats de son exercice 2016-2017. Les assemblées de section ont permis de lever le voile sur une campagne marquée par une récolte de blé médiocre en quantité et catastrophique en qualité. Mais la coopérative a pu compenser ce revers grâce à l’intégration de nouvelles filières : deux nouvelles sections, Viticulture et Élevage, s’ajoutent au portefeuille existant.

Assister aux assemblées de section du Comptoir agricole exige un petit exercice de mémoire. En effet, les chiffres qui vont suivre ne correspondent pas à la campagne qui s’est achevée récemment, mais à celle de 2016-2017, soit l’année économique qui s’est clôturée au 30 juin 2017, et qui a commencé, en juillet 2016, par la récolte de blé « la plus médiocre de ces 40 dernières années et une qualité compliquée à gérer », pose Marc Moser, président du Comptoir agricole, en ouverture de l’assemblé de section de Traenheim. La collecte du maïs qui a suivi a été très hétérogène, avec en moyenne 101 q/ha. Et des prix non rémunérateurs. Conséquences : des situations économiques compliquées dans certaines exploitations agricoles. « Le Comptoir agricole en a pris la mesure et agit en conséquence en accompagnant ses adhérents », assure Marc Moser. Pour la coopérative, les faits qui ont marqué cet exercice sont l’intégration pleine et entière de l’activité élevage, née de la liquidation de Copvial, et qui apparaît - positivement - pour la première fois dans les chiffres du groupe. Et puis le Comptoir agricole a aussi restructuré son activité viticole (lire en encadré page 5). L’activité houblon progresse Ce décor planté, Marc Moser a commenté quelques chiffres. L’exercice 2016-2017 se clôture sur un chiffre d’affaires en hausse de 16 %, passant de 179 à 208 millions d’euros (M€). Par rapport à l’exercice précédent, les cartes sont sensiblement rebattues. L’activité céréales reste en tête, mais affiche une légère régression, tout comme le secteur des agrofournitures. La part de l’activité pommes de terre est également en légère régression, en lien avec une réduction du volume commercialisé. En effet, la surface a peu évolué, mais la valorisation des tonnages a été malmenée par des problèmes de qualité qui ont engendré des déchets. L’activité houblon progresse en volume (661 tonnes commercialisées contre 641 t), et surtout en valeur. La contribution du maïs semences au chiffre d’affaires global augmente, surtout du fait de la hausse des surfaces, qui ont gagné plus de 400 ha entre les deux campagnes. La nouvelle activité vigne a généré 7,80 M€ de chiffre d’affaires. Et, après neuf mois d’activité, la filière Élevage a généré 23,30 M€, « soit à peu de chose près l’équivalent du poids de Copvial, ce qui prouve la confiance que les éleveurs alsaciens ont accordée à cette nouvelle organisation », analyse Marc Moser. Pas de blé meunier en 2016 Si l’activité de l’exercice 2016-2017 démontre la volonté du Comptoir agricole de se diversifier, son cœur de métier reste la collecte et la vente de céréales. Une activité que Denis Fend, directeur du Comptoir agricole, a détaillée. Durant l’exercice considéré, le volume de blé collecté a baissé de 38 % par rapport au précédent. Celui de colza régresse également. Et, tandis que le volume de maïs reste stable, ceux d’orge, de tournesol et de soja progressent, parfois significativement, reflétant la diversification des assolements pratiqués par les adhérents de la coopérative. La baisse du volume de blé collecté s’explique par un cycle cultural qui s’est déroulé dans un contexte climatique globalement défavorable, avec un hiver doux, « ce qui n’est jamais de très bon augure pour la suite », et un mois de juin pluvieux. Le rendement a effectivement été catastrophique, à 49 q/ha, soit une baisse de 41 % par rapport à l’exercice précédent. Surtout, le poids spécifique (PS) de 67, et la contamination généralisée par les mycotoxines ont écarté toute possibilité d’envisager des débouchés meuniers. Quant au rendement en maïs, il affiche une hausse de 9 % par rapport à l’exercice précédent, avec une humidité moyenne de 28 %, et une qualité sanitaire satisfaisante. À noter aussi qu’en raison de la mauvaise collecte de blé et des fourrages de manière générale, le report du maïs grain vers le maïs ensilage a été assez important. En outre, la surface dédiée au maïs était en baisse de 6 %. Si bien que malgré la hausse du rendement, le tonnage de maïs collecté est stable. Des blés difficiles à commercialiser Antoine Wuchner, responsable des ventes à Eurépi, la filiale du Comptoir agricole dédiée à la commercialisation des céréales collectées, décrit le contexte dans lequel cette récolte a été commercialisée : « Quasiment tous les lots de blé dépassaient les seuils réglementaires de teneur en mycotoxines. Dans ce contexte, le fait d’avoir des rendements faibles n’était donc pas forcément préjudiciable, parce qu’il a fallu trouver des débouchés pour ces blés. Mais d’abord, il a fallu racheter les blés de qualité meunière qui avaient été prévendus pour profiter des bons prix. Des ventes que nous n’avons donc pas été en mesure d’honorer. » Forcément, les performances d’Eurépi s’en sont trouvées pénalisées. Pour le maïs, même si la sécheresse estivale a fait craindre une baisse de rendement, cela n’a pas engendré de volatilité sur les marchés, car l’offre mondiale est importante. Antoine Wuchner a aussi livré quelques éléments sur la situation actuelle des marchés. Malgré quelques pics de nervosité, les bonnes récoltes au Brésil, en Ukraine et en Russie laissent peu d’espoir de voir les cours remonter. Pour cela, il faudrait vraiment assister à « des événements climatiques marqués ». Chiffre d’affaires appro en baisse Richard Macé, nouveau responsable de l’activité appro, en a détaillé les résultats. Le chiffre d’affaires généré est en baisse de 3 M€, à 40 M€. Les ventes de produits phytosanitaires y contribuent à hauteur de 24 %, celles de semences à 28 %, celles d’engrais à 41 %, et les autres fournitures (filets, bâches) à hauteur de 7 %. Le chiffre d’affaires généré par les ventes d’engrais est en baisse de 15 %, car un certain nombre d’exploitations ont fait l’impasse sur les fumures de fond. Les ventes de produits phytosanitaires baissent aussi de 7 %, ce qui s’explique à la fois par l’interdiction des néonicotinoïdes et par une pression modérée des adventices et maladies cryptogamiques due à un printemps sec. « C’est aussi le signe du développement des techniques alternatives de protection des cultures auxquelles notre service technique travaille assidûment », commente Richard Macé. Le chiffre d’affaires généré par les ventes de semences augmente de 2 %. Ces derniers temps, des firmes semencières, ou phytosanitaires, se sont regroupées. En leur donnant plus de poids, ces regroupements ne devraient pas inverser la tendance. « Dans ce contexte, le modèle des unions de coopératives se justifie car il permet de peser davantage dans les négociations », souligne Richard Macé. Le cours du pétrole affiche actuellement une tendance haussière, sans qu’aucun indice de chute ne se profile. Un constat inquiétant puisque le cours des engrais est structurellement calé à celui du pétrole. À cela s’ajoutent des usines de production d’engrais vieillissantes, et une demande importante de la part des pays émergents, qui font que la matière devient très rare, entraînant une inflation des cours. Le constat est similaire pour le phosphore, la potasse, et même le soufre. « Heureusement nous avons pu acheter des engrais en période creuse et les stocker », rassure Richard Macé. De quoi passer la prochaine campagne sereinement. Des résultats consolidés par les nouvelles activités Le rapport financier, présenté par Marc Belleil, directeur financier, révèle que les investissements restent faibles, passant de 1,90 à 1,30 M€. « Après une période d’investissements lourds, ceux-ci se résument désormais à la maintenance des équipements », explique-t-il. L’intégration des activités élevage et viticulture a contraint Marc Belleil à présenter le compte de résultats en deux temps. D’abord à périmètre constant, c’est-à-dire sans les bénéfices et charges liés aux nouvelles activités. Le chiffre d’affaires généré par l’activité céréales apparaît en baisse de 1,80 M€. Celui lié aux ventes de houblon passe de 4,8 à 5,60 M€. Au final, le chiffre d’affaires est en légère diminution. Mais, si on ajoute les nouvelles activités, soit 7,80 M€ de chiffre d’affaires généré par l’activité vigne, et les 23,30 M€ générés par l’activité élevage, le chiffre d’affaires lié à l’ensemble des activités passe à 208 M€. À périmètre fixe, le résultat net passe de 60 000 à 500 000 €. Avec la vigne et l’élevage il atteint 1,10 M€. « Nous avons réduit les investissements au strict nécessaire pour pouvoir accompagner les agriculteurs. Ce qui nous a permis de d’ores et déjà provisionner des ristournes à hauteur de 900 000 € sur les appro et à hauteur de 140 000 € sur l’activité vigne », commente Marc Moser. Au bilan, les capitaux propres progressent avec l’intégration des capitaux propres des deux coopératives viticoles. Ils passent de 106,80 à 115,90 M€. Le fonds de roulement est positif. « C’est une bonne chose car nous avons un besoin structurel de financement des stocks de céréales et d’intrants. Cela nous permet même d’avoir une trésorerie positive, ce qui est rare », souligne Marc Belleil. Le bilan consolidé du groupe, c’est-à-dire qui intègre les résultats du Comptoir agricole et de ses filiales fait apparaître un chiffre d’affaires en hausse, passant de 298 à 317 M€. Le résultat suit la même tendance, passant de 500 000 à 1 M€. « Ces résultats sont le reflet de la bonne santé financière de la coopérative, qui est donc à même d’accompagner ses adhérents », commente Marc Moser. Et c’est ce que reflète le gap entre les 317 M€ de chiffre d’affaires et le 1 M€ de résultat. Logistique, IFT et bio Malgré les investissements consentis ces dernières années, les difficultés liées aux engorgements des silos en période de collecte perdurent. Mais il n’y a pas de solution miracle, sauf à consentir encore de nouveaux investissements qui seraient peu rentables au regard des bénéfices qui en seraient retirés sur une période d’utilisation aussi brève, explique Denis Fend. La solution la moins onéreuse, et qui a déjà parfois été utilisée, c’est le dégagement par transport de nuit. Mais elle n’est pas idéale : « Il faut avoir de la visibilité pour être sûr de rentabiliser les camions et les chauffeurs qui sont affrétés », poursuit le directeur. Lors de l’assemblée de section de Traenheim, les questions des adhérents ont notamment porté sur le positionnement du Comptoir agricole quant à l’usage des produits phytosanitaires. Car les agriculteurs sont lucides quant aux restrictions d’usage qui s’annoncent. « Nous travaillons depuis 30 ans à la réduction des doses, rappelle Denis Fend. Mais nous aurions dû le faire savoir plus tôt. » Après la réduction des IFT, le Comptoir agricole va s’attacher à mesurer la percolation des matières actives, afin d’identifier les plus problématiques. Denis Fend a regretté que les Certificats d’économie de produits phytosanitaires (CEPP) à peine mis en œuvre pour inviter les distributeurs à encourager les pratiques alternatives, soient déjà remis en question dans le cadre des États généraux de l’alimentation. Le 11 octobre, le président de la République a réitéré sa volonté de séparer le conseil et la vente des produits phytosanitaires. « Si c’est le cas, nous ne pourrons plus être proactifs sur la question », note Denis Fend. Enfin, les adhérents ont questionné le positionnement de leur coopérative sur le développement des filières biologiques. Denis Fend a rappelé que le Comptoir agricole collecte des céréales, des pommes de terre, du houblon et des bovins bios. En outre, il fournit de l’aliment bio pour les volailles, et accompagne l’essor de la viticulture biologique. « Mais, dans les systèmes de grandes cultures sans élevage, les céréales bios sont difficiles à valoriser. Et les itinéraires techniques sont compliqués à mettre au point. Dans ces conditions il nous apparaît difficile de développer la collecte de céréales bios, sauf à trouver des niches, c’est le cas de la charte que nous avons récemment signée avec les bretzels Burgard pour les approvisionner en farine bio locale », explique Denis Fend.

Publié le 19/12/2017

Faire renaître une filière complète de la plante au vêtement. Voici l’ambition d’un groupe de travail impulsé par Pierre Schmitt, président groupe textile alsacien (Velcorex, Tissage des Chaumes, Emanuel Lang et Philéa). Retour sur cinq ans d’études et de recherches.

« On ne peut innover loin des usines et des consommateurs », c’est le leitmotiv de Pierre Schmitt. « La confection d’un jean en coton nécessite entre 5 000 et 10 000 litres d’eau et la France est totalement dépendante de cette fibre, exclusion faite du lin. » Or, notre pays connaissait quatre plantes destinées au textile : le lin dans le nord et l’ouest de la France, la laine dans le Sud-Ouest et dans l’Est, il y avait du chanvre et un peu d’ortie. Le savoir-faire textile de transformation et d’utilisation de ces plantes a disparu. Face à ce constat, Pierre Schmitt rassemble, dès 2012, des universitaires, chercheurs, scientifiques et industriels autour de la question du chanvre comme fibre textile. Naît le groupe Chafiltex (abréviation pour chanvre, fil, textile). Les études concernant l’ortie arrivent ensuite lorsque la Sadef (lire en encadré) s’inscrit dans le projet. Christian Didier, responsable du site Emanuel Lang à Hirsingue, expose les évolutions de ce groupe : « Nous avons sollicité la Sadef pour son expertise agronomique, mais aussi d’autres industriels du Sud Alsace : ETC (Ennoblissement Technique de Cernay) et la corderie Meyer Sansbœuf à Guebwiller (cordage naturel et synthétique), car ils sont également intéressés par la transformation de ces plantes. Nous travaillons en partenariat avec N. Schlumberger, leader mondiale de fabrication de machine de filature en fibre longue (lin, chanvre, ortie), le coton étant une fibre courte. » « C’est l’originalité de ce groupe, souligne Adrien Tritter, responsable des expérimentations à la Sadef. L’ensemble des acteurs de la filière y sont représentés. Aussi bien ceux qui produisent, que ceux qui fabriquent les machines. » Du chanvre acheté en Roumanie, de l’ortie au Népal Le bilan à court terme des études est assez positif aux yeux de Christian Didier : « Nous avons envisagé tous les essais possibles pour savoir s’il y avait un marché et si on pouvait faire du tissu avec du chanvre ou de l’ortie. Aux deux questions, nous répondons oui. Nous avons des débouchés sur internet ou dans notre boutique, Matières françaises, à Colmar. Nos clients sont intéressés par cette nouvelle fibre, c’est dans l’air du temps. Nous avons également réussi à faire des vêtements en ortie et en chanvre. » Si « le chanvre et l’ortie sont des cultures adaptées au territoire de l’Alsace et des Vosges », selon Adrien Trittier, ils ne sont pas exploités dans nos régions. Le chanvre cultivé actuellement en France est utilisé principalement pour la construction et l’isolation dans l’Aube et près de Dijon. « La fibre n’est ainsi plus utilisable au niveau textile, car nous cherchons des fibres longues », précise le responsable du site Emanuel Lang. Aujourd’hui, l’usine tisse du chanvre cultivé en Roumanie et de l’ortie cultivée au Népal. La transformation de la fibre en fil se fait en France et en Suisse. Le chanvre comme Cipan « Faire du chanvre traditionnel est tout à fait possible aujourd’hui, mais il faut que toute la filière soit en place, à chaque étape », considère Adrien Trittier. Pour trouver des solutions agronomiques, le site d’expérimentation de la Sadef teste différentes variétés de chanvre depuis trois ans. Cette plante a plusieurs vertus : « Elle épure le sol des nitrates et pousse facilement, car c’est une plante rustique ». Le semis a lieu en avril et mai et la récolte se fait en septembre ou octobre. Cette périodicité fait que le chanvre devrait être implanté à la place d’une culture. « Il serait plus intéressant d’utiliser le chanvre comme culture intermédiaire piège à nitrates (Cipan), analyse Adrien Trittier, le semer en été et le récolter à l’entrée ou à la sortie de l’hiver. » Les études en ce sens sont en cours. La fibre utile se trouve sur le pourtour de la tige. Pour qu’elle se détache une étape est indispensable : le rouissage. La culture coupée est mise au sol, la fibre se détache du faisceau de tige, rendant ainsi possible le travail industriel. « En interculture, cette étape n’est pas possible, nous étions donc la capacité à réaliser un rouissage sur pied. » Si la fibre peut être achetée par les industriels du textile, il est également envisageable de récolter la graine. Elle est utilisée dans les produits cosmétiques, pharmaceutiques, alimentaire… Reste la chènevotte qui peut être valorisée en paillage par exemple. L’ortie pour les zones sensibles Sur la gauche du bâtiment de la Sadef, 1 hectare d’ortie a été planté l’an dernier. Ce premier essai a été compromis par les fortes pluies de juin. L’usine Emanuel Lang a pu tout de même procéder à des essais industriels avec les échantillons récoltés. 25 ares supplémentaires seront consacrés à l’ortie au printemps prochain (période idéale pour la plantation). Une deuxième récolte plus conséquente est à espérer pour la fin de l’été 2018, sachant que deux, voire trois, récoltes par an seraient possibles. « L’ortie est une culture pérenne, indique Adrien Trittier. L’implantation peut durer trois à dix ans. L’objectif est de montrer qu’un modèle agronomique peut être construit avec ce type de plantation. L’ortie est une culture idéale pour les zones sensibles écologiquement : en cas de trop forte concentration en nitrates, de zone de captage des eaux, de terrains ayant des problèmes de ruissellement. Ce projet est d’ailleurs soutenu par l’Agence de l’eau. Comme pour le chanvre, outre la fibre, l’ortie peut être utilisée en paillage, purin, infusion… » Pour ses essais, la Sadef a sollicité le soutien d’Oséo (désormais Bpifrance Financement). Plus récemment, un dossier nommé BioEquiTex a été déposé fin septembre dans le cadre d’un programme d’investissement piloté par la Caisse des dépôts et consignations à la demande de l’État pour l’aménagement des territoires. Le dossier sélectionné parmi la vingtaine déposée au niveau national sera connu en 2018. L’entrée en Bourse du groupe Velcorex devrait également être un facteur de développement. Chiffrage du prix d’achat en cours Pour prendre la température du monde agricole, les entreprises textiles sont en contact depuis un an avec la Chambre d'agriculture et la Coopérative agricole de céréales. « Le chiffrage du prix de vente est en cours. Il faut que ces cultures soient rentables pour les exploitants. Pour le chanvre, nous nous basons principalement sur le lin (même coût et même contrainte à tous les niveaux de la filière). Pour l’ortie, c’est plus complexe, car rien n’a été fait depuis longtemps. Le volet agronomique est très important, car il faudra convaincre un certain nombre d’agriculteurs à sauter le pas. » Ce n’est qu’un maillon de la chaîne. « Le rêve à moyen terme, d’ici six à dix ans, est d’avoir suffisamment d’hectares cultivés, une unité de défibrage et une unité de filage sous l’égide de Schlumberger. Nos métiers à tisser sont déjà opérationnels. Le tissu pourra aussi être confectionné chez ETC ou Velcorex. La vente se fera en direct avec nos marques clientes, aux particuliers dans notre boutique et sur internet. »

Pages

Les vidéos