Vigne

Publié le 16/05/2024

Spécialisé dans la vente de vins en restauration, Christophe Lasvigne approvisionne près de 800 établissements en Alsace. Il a créé son propre modèle, qu’il a étendu aux particuliers, grâce à ses boutiques à l’enseigne du Théâtre du vin.

Cela fera bientôt 20 ans que Christophe Lasvigne vend, pour son propre compte, du vin aux professionnels de la restauration alsaciens. « Des vins de toutes les régions de France et du monde, venant de vignerons indépendants, des vins « propres », bons, différents… », résume celui qui préfère « les moutons à cinq pattes » aux productions standardisées et les artistes du vin encore dans l’ombre aux stars des grandes appellations. C’est dans un ancien corps de ferme de Schaeffersheim, faisant à la fois office de bistrot et de théâtre, qu’il a démarré son activité en lançant sa société, Vinothérapie. Dix ans passés comme directeur commercial chez Klipfel, à Barr, l’ont convaincu qu’il existe « une niche entre les agents commerciaux et les grossistes », qui fournissent bars, cafés et restaurants en vins et boissons diverses. « Le temps m’a donné raison. Ce modèle existe aujourd’hui dans d’autres régions françaises. J’ai été un des premiers à y croire. » Comme les agents commerciaux, Christophe Lasvigne ambitionne d’être un spécialiste du vin, un spécialiste curieux, qui sélectionne des vins qu’il a lui-même goûtés. « Avoir marché dans les vignes d’où ils viennent, c’est vraiment important pour moi », dit-il, avouant avoir moins de temps pour le faire aujourd’hui qu’à ses débuts. Un spécialiste pointu, aussi. Il puise ses références dans le monde entier - « il y a 20 ans, ce n’était pas si courant » -, s’intéresse aux cépages autochtones ou peu connus, se passionne pour ces fameux « moutons à cinq pattes » qu’il propose aux restaurateurs de vendre au verre, pour les faire découvrir à leurs clients sans prendre trop de risque. Mais cette parfaite connaissance des vins ne suffit pas : pour se faire une place dans le monde de la restauration, il faut « pouvoir proposer le même service que les grossistes : aller voir les restaurateurs chaque semaine (là où les agents ne se déplacent que 3 à 4 fois par an), les livrer, les aider à faire une carte des vins, former le personnel… » Le modèle met quelques années avant de décoller, mais il finit par prendre. Maîtriser la logistique Il faut dire qu’en même temps, le monde de la restauration bouge. « Une carte des vins où tous les bourgognes viennent de chez Bichot ou de chez Drouhin, les beaujolais de chez Duboeuf, ça n’existe plus. Même pour les alsaces, on ne prend plus son riesling là où on prend son muscat. » Les jeunes restaurateurs, nombreux à avoir voyagé, sont curieux et ouverts à la nouveauté, constate Christophe Lasvigne. « Ils veulent connaître le vigneron, le maraîcher qui leur livre ses produits ». N’ayant plus la place ni la trésorerie pour stocker, confrontés à une activité beaucoup moins lisse que par le passé, « ils ont besoin d’être livrés très rapidement sur plein de références différentes. » De cette contrainte, Christophe Lasvigne a fait sa force. En massifiant les achats, en stockant les vins et en assurant une logistique sans faille grâce à ses livreurs, qu’il recrute sur leurs compétences… en sommellerie. « Ils viennent de lycées hôteliers, ont travaillé comme sommeliers, parfois chez des étoilés Michelin. Je leur propose un an de livraison, c’est le meilleur moyen de connaître l’entreprise, les vins, les clients. S’ils font cet effort-là, s’ils sont capables d’expliquer le vin aux professionnels, ils deviennent une force de vente supplémentaire. Alors je m’engage à leur proposer un poste de commercial en CHR ou de caviste sous un an. » Avec 800 établissements clients dans les deux départements alsaciens - des restaurants de toute catégorie aux brasseries, bistrots tendance, bars à vins -, Christophe Lasvigne est devenu le leader de la distribution des vins en CHR dans la région. « Peu de mes clients font 100 % de leur carte des vins chez moi. La plupart des professionnels achètent aussi un peu en direct, un peu chez un multicartes. Moi, j’essaie de faire du sur-mesure : je ne propose pas les mêmes vins à un restaurant gastronomique qu’à un bistrot ou à un bar. Les attentes ne sont pas les mêmes, pas plus que les volumes ou les horaires de livraison. » Il s’adapte aux contraintes de chacun, en privilégiant la livraison en véhicules hybrides, voire par vélo-cargo pour ses clients de centre-ville. En contribuant à démocratiser la consommation de vin au verre, Christophe Lasvigne s’est attiré une autre clientèle, celle des particuliers, désireux de pouvoir acheter les vins dégustés au restaurant. Ce qui l’a amené à ouvrir une première boutique à Fergersheim, sous l’enseigne Le Théâtre du vin, voici dix ans. D’autres ont suivi, dont celle du marché gare, à Strasbourg, dont il a lui-même conçu l’agencement et dessiné le mobilier. Privatisable pour 12 à 150 personnes, elle accueille des événements en soirée. Il a également monté un bar à vin dans la halle du marché gare, qui jouxte la boutique. Complémentaire, la vente aux particuliers n’éclipse pas pour autant l’activité en CHR, qui reste un axe de développement fort pour son entreprise. Pour cela, il ne s’interdit pas, à l'avenir, de sortir des frontières de l’Alsace.

Publié le 26/10/2023

Les vignerons, qui ont bénéficié de conditions de récolte particulièrement propices, surveillent de près les vinifications. Celles-ci se déroulent sans problème majeur.

Jérôme Spannagel, domaine Paul Spannagel à Katzenthal. 350 à 400 hl vinifiés. « Je suis content de retrouver une année normale en volume. Tout est bien rempli sauf le riesling. Les raisins étaient beaux, mais beaucoup de tri a été nécessaire en raison de la piqûre acétique sur pinot gris et pinot noir. Quelques pieds ont été touchés par la grillure. Il a fallu attendre jusqu’au 9 octobre pour que les rieslings arrivent aux degrés, alors que les autres cépages étaient déjà à maturité. Les raisins sont pressés directement après vendanges dans un petit pressoir de 33 hl. Les moûts sont refroidis dans trois cuves de débourbage équipées de drapeau réfrigérant. J’ai soutiré deux fois les pinots gris et gewurztraminers. J’ai fait comme toujours une malo sur crémant et pinot noir. Deux pinots gris sont partis spontanément en malo, mais après mélange ce ne sera pas un problème. Ce millésime aura un peu plus de peps que les précédents avec une acidité qui fait du bien aux vins d’Alsace. J’attends un très beau riesling sur le grand cru Schlossberg ». Émilie Lejour, œnologue chez Wolfberger. 85 000 hl vinifiés. « C’est le millésime de la patience. Huit semaines de vendanges, c’est un record à ma connaissance. Nous avons fini le 17 octobre. Il reste encore les vendanges tardives. Il a fallu savoir attendre et cela a été bénéfique, notamment pour les pinots gris et rieslings grand cru. Nous avons adapté nos horaires de vendanges à la chaleur (8 h-14 h) et insisté sur le tri auprès de nos coopérateurs qui ont joué le jeu. Toute la cave est thermorégulée à l’aide d’un groupe de froid car nous faisons un gros travail pour la réduction des sulfites. Les débourbages par flottaison se sont bien passés, tout comme les débourbages statiques pour les petits volumes (grands crus et sélections parcellaires). Aujourd’hui, 80 % des fermentations sont finies alors que certaines années, certaines traînent jusqu’à Noël. Très peu d’apports ont été nécessaires lors de la fermentation (peu de manque d’azote et très peu d’acidification). Pour la clarification, nous utilisons uniquement des produits à base de végétal. Le millésime sera très aromatique et ouvert, mais aussi aérien et léger. Les gewurztraminers sont beaucoup sur le fruit. Le muscat devrait également être très aromatique et exubérant, ce qui est une bonne chose. Les rieslings ont des notes d’agrumes et de fleurs blanches. J’ai décidé de les élever sur lies totales le plus longtemps possible. Le pinot gris aurait pu être problématique. Nous avons fait le choix d’attendre en fermant le vendangeoir. Le pari a été payant. » Clémence Lohézic, domaine Backert à Dorlisheim. Environ 850 hl vinifiés, hors VT. « Ces vinifications 2023, c’est l’autoroute du plaisir », selon la jeune œnologue, qui a rentré « une très belle matière » grâce au tri opéré en amont. Il y a bien « de petits rendements sur pinot noir et riesling » et des « notes soufrées » sur les auxerrois » servant aux vins de base pour le crémant. Mais pour son premier vrai millésime en Alsace, elle s’estime gâtée. Elle a sulfité les jus à petite dose en sortie de pressoir (3 g/hl sur rouges et sur blancs, 5 g/hl pour les vins de base), a enzymé systématiquement et, par sécurité, a collé certains jus à la protéine de pois pour éviter les goûts herbacés. En dehors de quelques cuvées dont « les lies ne se tassaient pas hyper bien », rien à signaler au 13 octobre : « les fermentations se déroulent très bien. La majorité est réalisée en levures indigènes », à l’exception des vins de base, ensemencés avec des levures du commerce. Les fermentations achevées, elle soutire en vue d’un élevage sur lies fines, laissant la malo se dérouler si elle s’enclenche, sauf sur les pinots noirs rosés, où elle recherche la fraîcheur. Clémence s’attend à « de beaux rouges, avec beaucoup de fruit. Il faudra les travailler pour leur donner du corps » par des bâtonnages et un élevage en barrique, en veillant à ce que « le bois ne prenne pas le pas sur le vin ». Yvan Zeyssolff, maison Zeyssolff à Gertwiller. 10 ha + 5 ha d’achat de raisins vinifiés. Après trois années difficiles, 2023 est « un millésime qui fait du bien », juge le vigneron. Même si globalement, il n’arrive pas au rendement, en raison de l’âge et de la conduite de ses vignes, l’état sanitaire de la vendange le satisfait. Ses rieslings provenant d’un terroir granitique à Scherwiller ont plafonné un temps à 11°, ce qui était « un peu limite ». Il a fallu attendre que la maturité reparte pour les récolter. Tout étant vendangé en petites caissettes de 25 kg, Yvan n’a pas eu de souci de débourbage. Les jus, refroidis à 14 °C dans des cuves thermorégulées, ont été sulfités à 1 ou 2 g/hl puis placés en foudre de chêne, où 90 % d’entre eux font leur fermentation. Le vigneron de Gertwiller pense commencer à embouteiller au premier trimestre 2024 : le pinot auxerrois car il va bientôt être à court et le muscat car il veut préserver son côté « frais et perlant ». En rouge, il a travaillé en vendange entière sur un quart de la cuve, estimant avoir la maturité phénolique adéquate pour faire une cuvée particulière. Quant au savagnin, cépage du klevener de Heiligenstein, « il donnera des vins bien fruités ».

Publié le 31/07/2023

Pour les géologues et pédologues*, le vin présente un avantage : il offre une occasion unique de goûter le sol. Une dimension sensorielle gustative qui s’ajoute à la vue, au toucher et à l’odorat. Pourtant ce lien au goût n’est pas si évident, d’autant que la géologie à l’échelle des parcelles est sujette à interprétations. Qu’en disent ces scientifiques ?

Claude Sittler, Jean-Paul Party, Yves Hérody, Claude et Lydia Bourguignon, Dominique Schwartz, Philippe Duringer, Quentin Boesch, Yannick Mignot… Nombreux sont les géologues et les pédologues qui se sont penchés sur la géologie du vignoble alsacien. Complexe s’il en est, cette géologie présente la particularité de s’étaler sur les quatre ères géologiques. Un cas unique, dit-on dans le monde viticole. Même les représentations cartographiques de la géologie s’y perdent et ne sont pas toujours bien en rapport avec la réalité du terrain, où les failles et les éboulis se mêlent aux dépôts éoliens, lacustres et marins, ou encore à l’activité volcanique comme au pied de l’Ungersberg de Bernardvillé et Reichsfeld ou sur le Rangen de Thann. Le terrain de jeu privilégié des sommeliers En Alsace, le sol du vignoble peut être constitué de roches sédimentaires comme les fameux grès des Vosges ou de roches métamorphiques comme les granites. On y trouve également des roches volcaniques, schisteuses, marneuses, calcaires, gréseuses, granitiques, ou constituées de limons et de loess profonds. Une telle variété de substrats géologiques est rare. Il en résulte un véritable jeu d’exploration pour les sommeliers qui peuvent réfléchir aux influences que la géologie peut exercer sur le vin d’Alsace. En particulier avec le riesling qui est régulièrement cité comme étant le cépage le plus marqué par le terroir. Exceptionnelle, en effet, est la variété des rieslings alsaciens. Un Rangen (volcanique) Schoffit, un Frankstein (granite) Beck-Hartweg, un Muenchberg (grèsovolcanique) Wolfberger, un Florimont (calcaire) Jean Geiler n’ont rien de commun sur le plan gustatif, excepté la vivacité du plus rhénan des cépages. D’ailleurs Pascaline Lepelletier, meilleure sommelière nationale et meilleure ouvrière de France, souligne dans la Revue du vin de France : « l’audace de l’appellation des vins d’Alsace » et des « vins d’expression très forte, qui sont limites, même, parfois ». Même propos pour le sommelier de la Villa Lalique à Meisenthal, Romain Iltis, auréolé des mêmes titres, pour qui les géologies du vignoble alsacien constituent « un terrain de jeu exceptionnel » pour l’apprenant. Le fossé rhénan, une fissure de 5 000 mètres de profondeur En reprenant un peu de fil de l’histoire au cours de ces 4 milliards d’années, on ne peut passer à côté d’une séquence essentielle de l’histoire géologique de la région : l’effondrement du fossé rhénan. À tout seigneur, tout honneur. Laissons à la docteure en géologie et également vigneronne à Ribeauvillé, Yannick Mignot, et son compagnon Jean Baltenweck, du domaine Clef de sol à Ribeauvillé, le soin d’en parler. « Il faut imaginer une immense plaque continentale qui va de la dorsale médio-océanique Atlantique au Pacifique : la plaque eurasienne. » Et quand une plaque d’une telle surface repose sur une sphère, alors « elle subit des contraintes, s’étire en surface ». En certains endroits, elle se déchire en profondeur. C’est à la faveur de cette « distension est-ouest » que s’est produit un effondrement vertical, « de l’ordre de 5 000 m de profondeur au niveau de Rouffach et de 2 300 m au niveau de Ribeauvillé. Depuis tant de millénaires, le tout s’est bien sûr comblé de sédiments, éboulis, dépôts marins… ».           Failles, éboulis, érosions, dépôts… Le terme d’effondrement donne une vision chaotique et assez brusque du phénomène. Il n’en est rien. « Ça a commencé il y a 50 millions d’années ». Et cela se poursuit jusqu’à aujourd’hui, à chaque tremblement de terre. « Nous sommes sur une plaque continentale. Il ne faut pas imaginer que c’est parfaitement stable », explique la géologue. « À un moment, lorsque cet effondrement est passé sous le niveau de la mer, celle-ci s’est engouffrée. D’abord par le nord, ensuite par le sud. Et on a donc la situation suivante : un bras de mer dans le fond du fossé, sous un climat chaud tropical », poursuit la géologue qui conte la scénographie géologique de la fin de l’ère tertiaire, à l’Oligocène, il y a 50 millions d’années donc. Pas si longtemps finalement au regard des 4 milliards d’années de notre bonne vieille Terre. On retrouve cette géologie oligocène sur des crus comme le Hatschbourg ou des traces sur le Clos Saint Landelin. Autre regard, très académique, celui de Quentin Boesch, géologue au CNRS à Strasbourg, qui s’intéresse aussi au fossé rhénan. Le géologue Olivier Dequincey (ENS Lyon) résume son propos : « Une complexité tectonique couplée aux mécanismes d’érosion conduit à la mise à l’affleurement d’une grande diversité de terrains propices à la viticulture. » Quentin Boesch identifie « trois principaux champs de fractures à Saverne, Ribeauvillé et Guebwiller. S’ajoute un phénomène de morcellement des terrains en une multitude de compartiments, séparés par des failles ». Les limites d’une carte en 2D Difficile d’y voir clair dans une telle complexité. Néanmoins, le Civa a financé dans les années 1990 une vaste étude sur le sujet. C’est l’agronome et géologue Jean-Paul Party et son entreprise Sols conseils qui s’y est collé. Ce qui a donné quatre tomes de cartes géologiques qui servent de base aujourd’hui à la description des grands crus d’Alsace. Le problème d’une carte, c’est qu’elle est en deux dimensions, or il y a des phénomènes d’éboulis, d’érosion, de dépôts… C’est pourquoi, le pédologue Yves Hérody s’est attaché à constituer des fiches faciès, c’est-à-dire des fiches pédogéologiques à partir de parcelles types du vignoble dont on est certain que la vigne repose sur un seul et unique substrat, et pas sur une succession de couches. Pour le vigneron, la question est de savoir sur quel type de géologie il cultive la vigne et en quoi cette géologie influence sa pédologie, puis son vin. Il peut ensuite adapter son agronomie. Cette science n’est pas exacte et il y a autant d’interprétations du terroir que de géologues et de pédologues. Certains sont sensibles à l’effet de la matière organique, d’autres à la biologie des sols comme facteur révélateur du terroir. Yves Hérody, qui officie au sein de l’association Vignes Vivantes en Alsace, s’est attaché à proposer des conduites agronomiques en fonction des substrats géologiques. Exemple parmi tant d’autres, la gestion des bois de taille n’est pas la même selon que le sol est acide comme sur les granites, ou basique sur les calcaires.           D’autres pédologues sont sensibles à la question de la matière organique comme Dominique Schwartz. Mais il y a beaucoup de limites à l’observation : « Quand on fait des analyses de sols, souvent le prélèvement est superficiel. Or on peut avoir un pH de 7,5 en surface et 8,9 à 50 cm », d’où des problèmes mal identifiés. « Pour les viticulteurs souvent c’est la roche qui importe. Nous (les pédologues) séparons le sol de la roche. Le sol, c’est 30 % de roche, 30 % de topographie, 30 % de vie. » Selon Dominique Schwartz, la vigne peut descendre à 10 m de profondeur quand le sol est fissuré, mais elle peut aussi rester en surface. « Cette image selon laquelle la partie racinaire serait le miroir de la partie aérienne est complètement fausse, ça dépend du sol et des réserves hydriques. »

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