Vigne

Débat à la confrérie Saint-Étienne

Grands crus d’Alsace : diagnostic et solutions

Publié le 17/11/2017

Les grands crus d’Alsace, le nec plus ultra de l’offre en vins d’Alsace, souffrent globalement d’un déficit d’image. Le diagnostic a été posé et des solutions ont été proposées lors d’une conférence-débat à la confrérie Saint-Étienne, dont nous rapportons les propos en deux articles.

Alors qu’ils devraient se situer dans le haut de gamme de l’offre en vins d’Alsace, les grands crus d’Alsace - 7 % de la surface du vignoble, 3 % des volumes revendiqués et probablement beaucoup moins encore mis en marché - peinent souvent de surcroît à s’afficher dans les linéaires de supermarché avec des prix à la hauteur : parfois autour de 6 €/col. Mais la situation évolue avec des exigences de production plus qualitatives. Et des prix du raisin qui sont désormais appliqués forfaitairement à l’hectare : 25 000 €/ha. Une mesure qui devrait faire remonter de façon coercitive le prix des bouteilles. Christophe Ehrhart, Caroline Furstoss et Jean-Robert Pitte Dans le cadre d’un cycle de quatre conférences-débats, la confrérie Saint-Étienne a invité la sommelière Caroline Furstoss, l’académicien et géographe Jean-Robert Pitte, et le consultant et vigneron Christophe Ehrhart, à venir exposer leur vision des problématiques de notoriété qui affectent les grands crus d’Alsace malgré les efforts substantiels qui viennent d’être consacrés par la profession. Un débat modéré par Christian Pion, amateur et vendeur de vins d’Alsace, et introduit par Christian Beyer pour « créer un avenir, dont les grands crus constituent une belle opportunité de valorisation des vins d’Alsace ». La gueule du terroir et les tripes du vigneron Dans le rôle du haut fonctionnaire parisien qui analyse froidement la situation, Jean-Robert Pitte rappelle les recettes qui conduisent à des vins iconiques : ils doivent au préalable avoir « la gueule du terroir et les tripes du vigneron ». Mais cela ne suffit pas. Les grands terroirs tels que les climats de Bourgogne ont bénéficié d’une histoire qui leur a été très favorable avec des « amateurs éclairés » tels que les Rois de France. Et il faut de grands investisseurs : « Vous n’avez pas de Bernard Arnault ou de François Pinault en Alsace. » Et ses grands terroirs « ont été mis sous le boisseau. Ça vous a plombé durablement. Les alsaces ont longtemps été cantonnés au vin de choucroute des brasseries autour de la gare de l’Est ! » Il faut de surcroît avoir « un grand marché d’exportation captif. Et l’Alsace n’en a pas ! » L’Alsace a énormément de mal à exister sur les cartes à New York, confirme Christophe Ehrhart. Être convaincu de la grandeur des terroirs Les solutions ? Pour l’académicien, « le problème c’est d’être convaincu » de la grandeur des grands crus. Et il faut investir : « S’entendre sur des prix, c’est interdit ! Mais se fédérer pour défendre l’image, c’est possible. Pourquoi ne pas organiser de grands repas avec des chefs emblématiques dans des ambassades, avec des prescripteurs influents ? » Le problème, selon Christophe Ehrhart, c’est qu’il suffit de 300 bouteilles à bas prix pour « flinguer l’image » d’un vin qu’on ne devrait pas trouver en dessous de 15 €. Jean-Robert Pitte objecte : « Les champagnes à 10 € ne gênent en rien la maison Krug ou Bollinger. » Pour lui, ce n’est pas en décrétant un prix qu’on construit une notoriété. Le prix n’est que la conséquence de la demande. « Le problème est de créer du désir. » Caroline Furstoss tempère entre les deux propos : « Si j’ai des grands crus d’Alsace à 8 €, ça fait bizarre comparé aux autres régions. En plus, en tant que revendeur, si j’applique un coefficient, je ne serai pas incité à vendre ce vin. La cohérence des prix est nécessaire. » Verres, carte des vins, vieux millésimes : de la pédagogie Comment avoir une politique de prix cohérente à l’échelle de l’appellation ? « Les grands crus ce n’est que 3 %, on devrait arriver à s’approprier une vision commune, tous ensemble. Nos terroirs, c’est notre seul bien commun à défendre collectivement. Ça commence ici, en Alsace, où l’on trouve des verres d’un autre temps, du pinot noir congelé, des cartes où le nom du producteur et le millésime ne figurent pas pour les vins d’Alsace. Il y a un grand travail pédagogique », estime Christophe Ehrhart. « Vu la diversité qui ne fait que croître, il y a aujourd’hui nécessité de cibler les ventes : le bon vin au bon endroit, au bon moment. À vous de déceler ce qui convient le mieux au client, mais ne le perdez pas dans une gamme pléthorique », préconise Caroline Furstoss, ce qui devrait permettre « de valoriser les grands crus au plus juste ». Elle ajoute : « Les vins d’une dizaine d’années sont toujours de la valeur ajoutée à la carte du restaurant ». Nous reviendrons la semaine prochaine sur les nombreux propos tenus lors de cette soirée. Mais la confrérie Saint-Étienne donne d’ores et déjà rendez-vous le 7 décembre prochain pour une autre conférence-débat sur thème suivant : « L’Alsace en quête de notoriété mondiale », avec le témoignage de grands vignerons du Rheingau.

Chez Corinne Diemunsch à Balbronn

Soigner la vigne par les plantes

Publié le 16/11/2017

Tanaisie, achillée, absinthe, reine-des-prés, saponaire, rue, bardane… : l’exploitation viticole de Corinne Diemunsch - Domaine de Gunterhof - n’a vraiment rien de commun. Depuis 2013, cette viticultrice produit des plantes aromatiques, tandis que ses raisins bios sont livrés à la cave du Roi Dagobert.

L’Organisation professionnelle de l’agriculture biologique en Alsace (Opaba) proposait une journée de rencontre avec Corinne Diemunsch qui soigne ses vignes par les plantes et qui a fait de la production de plantes séchées pour le soin de la vigne et des cultures, sa deuxième activité. Un événement auquel tous les vignerons du Grand Est étaient conviés. Nul n’est prophète en son pays, ce dicton n’a jamais résonné aussi fort, jeudi 8 novembre vu l’intérêt suscité par cette formation auprès des vignerons lorrains, qui sont venus en force en Alsace : 18 participants sur les 25 présents. Après la présentation des installations, le séchoir et la pièce de stockage, des locaux bien ventilés mais plutôt sombres pour préserver les propriétés des plantes séchées, les vignerons avaient rendez-vous à la cave du Roi Dagobert, pour deux heures d’introduction à l’usage des plantes. Un propos de Corinne Diemunsch, inspiré par le formateur Éric Petiot, qui s’est voulu très modéré. Ces préparations peu préoccupantes tombent sous le coup d’une législation contraignante sur la communication des pratiques phytosanitaires alternatives aux produits de synthèse. « Je peux commercialiser des plantes, mais je ne peux pas vendre des préparations et en revendiquer des effets, faute d’AMM (autorisation de mise en marché). » Pour les usages, il existe une bibliographie abondante… Pour être efficace, la phytothérapie des vignes s’inscrit dans une approche viticole globale. Les méthodes sont douces et peu agressives pour la terre et la plante : les vignes sont taillées en Guyot-Poussard de manière à ce que les mutilations de la taille entravent au minimum les flux de sève. La fertilisation vise à nourrir la vie microbienne des sols, mais pas à perfuser les vignes d’azote minéral. Corinne Diemunsch applique par exemple des oligoéléments et du saccharose. Et s’agissant des travaux des sols, selon l’approche de la trophobiose de Francis Chaboussou, il n’y a pas de remuage de la terre après la mi-juillet pour ne pas provoquer de minéralisation des sols. Et d’une manière générale, elle n’utilise pas d’outils de travail des sols à dents animées telles que la herse rotative et la fraise. « J’aime bien varier les plantes » Corinne Diemunsch centre la protection de sa vigne autour du cuivre, avec un premier traitement à la très très faible dose de 50 g/ha en Cu métal dès le stade 2 feuilles, et du soufre Thiovit. « Mes plantes « premiers secours » sont l’ortie, la consoude, la prêle, la fougère et l’achillée. » Les traitements s’appliquent autant au sol que sur la plante. Le bouillon moléculaire élaboré à partir de décoction ou d’infusion « est reconnu par la plante, et est donc très assimilable ». Ces applications de plantes exercent « un effet nutritif, SDN, biostimulant ou phytostimulant, et créent une atmosphère défavorable à l’implantation des maladies. Les plantes que j’utilise sont l’ortie, la reine-des-prés, la prêle, l’origan, la consoude, la tanaisie. » Et contre les insectes, la tanaisie, la lavande, la menthe, l’absinthe, la rue, la santoline, et la fougère sont appliquées pour leur effet insectifuge : « J’aime bien varier les plantes et apporter des éléments différents, des phénols différents. »      

Domaine Brand et fils à Ergersheim

À contre-courant, focus sur les vins nature

Publié le 15/11/2017

Par un de ces week-ends ensoleillés dont le mois d’octobre a le secret, Philippe Brand, du domaine Brand et fils à Ergersheim, a invité chez lui onze vignerons qui partagent sa conception de la viticulture - proche de la terre et de la nature. Rencontrés au gré des salons auxquels ils participent, ils se sont liés d’amitié et forment une belle équipe. « Ils sont tous agriculteurs bios, biodynamiques ou producteurs de vins nature », explique Philippe Brand.

Le dimanche, la manifestation était ouverte au grand public, qui n’a pas boudé son plaisir : plus de 200 personnes ont répondu à l’invitation. La journée de lundi était réservée aux professionnels, cavistes, journalistes, sommeliers, etc. « Pour s’affranchir du carcan des cahiers des charges AOP et IGP, ils sont de plus en plus nombreux à jouer la carte Vins de France, qui leur laisse une liberté créatrice », indique Charles Brand, qui vient de céder les rênes du domaine, créé en 1956, à son fils. Cette manifestation était l’occasion de belles rencontres, comme celle d’Olivier Horiot, venu tout droit des Riceys. Située au sud du vignoble champenois, cette région est célèbre pour ses vins rosés de macération. Des vins tranquilles : tantôt bourguignonne, tantôt champenoise, la commune des Riceys est la seule où se côtoient trois appellations - rosé des Riceys, champagne et coteaux champenois. Des champagnes, Olivier Horiot en propose plusieurs cuvées, pleines d’énergie. Dans la série Sève, des champagnes issus d’une seule vigne, d’un seul cépage, d’une seule année, comme ce champagne brut 2011, une révélation. Le champagne Métisse 2011, lui, allie deux cépages (pinot noir et pinot blanc) auxquels s’ajoutent 20 % de vins de réserve. Pour le 5 Sens, un champagne millésime 2011, « cinq vignes, cinq cuves, cinq cépages » (pinot noir, pinot blanc, pinot meunier, chardonnay, arbanne). L’assemblage se fait à la mise en bouteille, précise le vigneron. Et enfin l’étonnant Solera 7 (sept cépages complantés dans une même vigne) : « C’est une vision espagnole de la vinification : les millésimes s’empilent et, à chaque soutirage, on ajoute une partie du millésime de l’année au vin résiduel précédent. » Des vins sans artifices En Ardèche, Rémi et Patricia Bonneton, du domaine l’Alezan à Tournon-sur-Rhône, ont une manière originale de dire « Merci ». C’est le nom qu’ils ont donné, entre autres, à une cuvée de vin pétillant nature, issu de muscat petits grains. Une vinification naturelle, sans artifices, précise Rémi. Ils proposent également des vins tranquilles, comme La Micale. En version rouge, il se compose de 80 % de syrah, 10 % de merlot et 10 % de gamay, issu d’un terroir granitique orienté plein sud et vieilli durant huit mois en demi-muids. En version blanc, il est élaboré à partir de muscat petits grains. Géraud Fromont, du domaine les Marnes Blanches à Sainte Agnès, présentait une belle palette de vins du Jura, depuis le trousseau rouge - une belle découverte gustative - jusqu’au vin jaune élevé durant sept ans sous voile. Là aussi, l’imagination est au pouvoir, avec le chardonnay En Levrette, le savagnin En Quatre Vis, ou encore le savagnin Empreinte, un vin oxydatif élevé quatre ans sous voile. Petit tour dans le Beaujolais, avec le Château Grand Pré à Fleurie, un domaine certifié AB où officient Claude, Romain et Christine Zordan. À noter tout particulièrement ce fleurie cuvée Spaciale, vinifié dans une cuve baptisée Spoutnik en raison de sa forme tronconique. Autre rencontre inattendue, celle de Saskia Van der Horst, du domaine Les Arabesques. Après avoir été sommelière à Beaune, elle a souhaité s’installer. Après avoir rendu visite aux vignerons de la région de Perpignan, elle s’est inscrite au CFPPA de Beaune, son maître d’apprentissage étant Jean-Claude Rateau, vigneron bio à Beaune. Après avoir travaillé en Provence et en Afrique du Sud, elle s’est installée à 30 km de Perpignan, dans la vallée de l’Agly, où elle a racheté une cave ancienne et de très vieilles vignes complantées (grenache, macabeu, carignan). Et n’oublions pas le local de l’étape, à l’origine de cette sympathique initiative. Philippe Brand s’est inspiré des calligrammes d’Apollinaire - des poèmes-dessins - pour nommer ses cuvées et illustrer ses étiquettes, comme le très romantique « l’Oiseau et le Bouquet ». La surprise est au rendez-vous dès le début de la dégustation, avec « Retenez son nom », un sylvaner qui a vieilli quinze mois en barrique, avec à la clé une grande complexité. « La matière permet de le faire… » Puis vient « Fleurs », un assemblage de 80 % de pinot gris et de 20 % de riesling, avec élevage sur lies fines en foudre durant quinze mois. Ou encore Apollinaire, un assemblage de chardonnay et de pinot blanc, vinifié en barrique, « plus typé bourguignon ». Et enfin, la série Macération, avec notamment « Fleurs », 80 % de pinot gris et 20 % de pinot noir assemblés à la cuve, macération en cuve durant quinze jours avec deux remontées par jour pour extraire le tanin et les arômes.

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